XVIII INTRODUCTION
niront surtout une fois de plus, les preuves d'un acharnement singulier contre la gloire importune et envahissante de Voltaire. Si la partie la plus originale du talent de Piron, c'est sa maîtrise dans l'épigramme, on en trouvera ici les marcpies multipliées. Le meilleur motif de s'attirer les quolibets du vieux poète, c'est de passer pour l'ami de Voltaire. Marmontel, par exemple, dont les débuts sont annoncés avec sympathie, perd tout droit à l'estime, dès qu'on le sait attaché ouvertement au « jaloux universel ». L'irritabilité naturelle aux poètes est seule capable, un jour, d'unir les coups de Piron à ceux de Voltaire, sur le dos du malheureux Maupertuis. C'est que, maladroitement, Maupertuis a insisté sur la grande plaie de la vie de Piron : son exclusion de l'Académie. Tel est encore le vrai motif de la brouille avec l'abbé Trublet. Piron sans doute essaie de faire bonne contenance, de rire le premier de sa mise à l'index, surtout quand il écrit à des Bourguignons, l'abbé Dumay ou Maret. Le Vayer est moins facile à abuser. Les lettres qu'il reçoit du proscrit académique, lui laissent parfois soupçonner combien Piron souffre en réalité de l'avanie.
On y trouve aussi quelques précisions sur ce petit problème littéraire : qui est le coupable ? et le moyen même d'y répondre à peu près complètement.
La question a été discutée par M. Lanson (i), et M. Chaponnière n'a rien ajouté à la claire sagacité de son exposé (2). Les confidences faites par Piron à Le Vayer permettent de reprendre le procès, et de rendre toute leur valeur aux témoignages contemporains, qui avaient paru peu clairs ou contradictoires.
Piron a songé sérieusement à se faire élire au moins trois fois. Nous ne connaissons la date de la première tentative, que par une allusion de l'abbé Leblanc, dans
(i) Im C/((/»s.<te(' ('/ In rnmrdie îarmnvante. in-S. Paris 188-^ p 20 à 38. ■ n f .
(2) Op. rit. p. 9/, A 102-
INTRODUCTION MX
une lettre au président Bouhier. C'est en 1786, et Piron se serait trouvé en compétition avec La Chaussée. L'élection était double. L'autre candidat, Boyer, évéque de Mirepoix, précepteur du Dauphin, ne pouvait redouter aucun concurrent. Il prêtait au contraire un appui sérieux, au candidat qu'il voudrait s'associer.
Personnellement, il n'éprouvait aucune préférence, entre l'auteur du Préjugé à la mode et celui de Gustave Wasa; on pourrait seulement dire qu'a priori, sa gravité austère aurait été mieux accompagnée de la noblesse tragique. Cependant, c'est La Chaussée qui fut élu, comme le prélat, à l'unanimité. On sait qu'à la réception il bénéficia encoi'e du voisinage, et que l'archevêque de Sens, Languet de Gergy, haranguant les deux récipiendaires, se montra, pour l'inventeur de la comédie prêcheuse, d'une amabilité qui fit scandale.
Il est probable que La Chaussée s'était fait dès lois, pour écarter un concurrent, le délateur de Piron, qui dut renoncer à poser sa candidature; il se vengea pc-.r une vive épigramme contre l'Académie,
Où l'on dit : Entrez, à Nivelle, Et nescio nos à Molière (1).
Voici en effet ce qu'on lit dans la lettre VIII, du 19 juin 1749, à propos de La Chaussée : <( On dit qu'il vient d'hériter 25o.ooo fr. d'un oncle marchand de fer. Ce bon oncle fùt-il mort il y a 20 ans, l'indigence ne l'auroit pas fait poète malgré luy ni malgré Minerve; cela nous auroit épargné au théâtre un triste phénomène et à moy en particulier l'efort surnaturel de renoncer à l'Académie. »
On voit que, dès avant l'élection de 1760, depuis une vingtaine d'années, Piron avait des raisons de ne pas
(i) Celte <'pi<,Miimmc ne peut être de 1760, comme le dit M. Chaponnière; elle n'aurait plus gardé aucun sel à c«tte date, La Chaussée étant acadéniirien depuis quatorzx? ans.