XXII INTRODUCTION
mairien était d'esprit aigre et pointilleux, de caractère sombre et envieux. On verra que Piron et Le Vayer l'appelaient ensemble Tabbé noir, c'est-à-dire qui aime à se réjouir du mal d'autrui. Le vers allégué par M. Lanson, de l'épigramme à Maupertuis, ne signifie pas autre chose :
D'Olivet seul dans sa barbe en a ri.
Cette interprétation est confirmée par la première leçon de la même épigramme, envoyée toute chaude à Le Vayer (lettre XXXV) :
Les gens de l)ien ont plaint mon infortune, Et Dolivet une fois avoit ri.
Piron ne range pas d'Olivet parmi les gens de bien, parce qu'il ricane quand les autres consolent, voilà tout. On lira, lettre XXVI, l'amusant récit donné par Piron de sa déconvenue. Il attribue sans donner de nom à une (( polissonnerie de dévot », et ne parle d'aucun académicien. Dans la lettre suivante, écrite six mois après, il se fait plus explicite. Il raconte l'élection du comte de Clermont : « C'a été une fort jolie menée pour se débarasser d'un très petit Mr. Bougainville qui s'étoit mis et remis sur les rangs. Il étoit mon compétiteur l'avantdernière fois. On l'accuse même bien haut d'avoir armé contre moy M. de Mirepoix de l'ode que vous sçavez... C'est ce drôle de La Chaussée qui a ourdy toutte la trame. Vivent les méchants pour faire danser les méchants ! » Plus loin, lettre XXIX, Piron drape encore Bougainville, » et son bon petit cœur d hypocrite ». C'est donc lui le (( pieux et dévot académicien », qu'accuse formellement noire poète, dans la note mise à l'épigramme contre Maupertuis (i). Sans doute, comme le fait observer M. Chaponnière, Bougainville, concurrent de Piron, n'était pas académicien au moment de sa mauvaise action; mais
(i) CEuvrex, VI, p. 260.
Introduction •^î'^ih
il l'était devenu, lorsque Piron écrivait sa note : l'épigramme est de 1765, plusieurs mois après la mort de Montesquieu.
Sans qu'on puisse en faire une excuse de sa dégoûtante manœuvre, il faut noter que Bougainville, en écartant un rival, exerçait en même temps une vengeance. Peu de temps auparavant, à la mort de Boindin l'athée, Bougainville, secrétaire de l'Académie des Inscriptions, avait fait sa cour à la reine et au Dauphin, en refusant de prononcer, de son collègue, l'éloge voulu par l'usage. Piron, bien que prisant fort peu • Boindin, son tonitruant contradicteur du café Procope, ne put se retenir de flétrir ce crime de lèse-fraternité littéraire. Poussé par une sorte de pressentiment, il adresse à l'Académie l'épigramme suivante :
Sur le déni d'un éloge à Boindin, Ne grondez pas le petit Bougainville.
Messieurs, ce n'est ni scrupule ni dédain, (J'est qu'il en veut seulement à l'utile Et qu'ici n'est à gagner croix ni pile. Mais cju'iui de vous vuide un peu le fauteuil Que, l'œil baissé, dévore son orgueil : De tout son cœur, et sans cérémonie, Vous le verrez encenser le cercueil, Renfermàt-il l'apôtre d'Uranie (1).
Bougainville n'eut pas le chagrin de louer Voltaire, mais il sut écarter Piron de ce fauteuil tant convoité. Le journal d'Hémery est donc bien informé, qui signale une querelle avant l'élection, entre les deux adversaires; et il faut accepter les témoignages de Grimm, de d'Argenson et de Collé, qui accusent tout net Bougainville (2).
En résumé, le péché de jeunesse de Piron servit la haine de La Chaussée jusqu'en 1760, la jalousie et le
(i) Œuvres, VII, p. '.>.^:>.. — On voit s'il est vrai, suivant l'affirma, tion de M. Chaponnièro, qiK- « Piron n'a pas écrit un vers contre Boufrainville ». (p. loi.)
h) V. Chaponnièrc, p. 100^ et Lau>:on, loc. cit.