‹ Lettres de Piron à Jean-François Le VayerChapitre 15 sur 21 · INTRODUCTION XXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXV

blet, narrée dans la lettre XXXVIII et dernière, n'a pas été blâmée par le prudent et sage seigneur de la Bavière ? Ne doit-on pas ch(>rcher dans cet incident, la cause de la brusque cessation de la correspondance ? On ne peut en effet supposer des lettres perdues; car Le Vayer, qui vécut encore huit ans, a recueilli soigneusement les manuscrits de son ami, avec cette note de sa main : <( Lettres de Piron, i de 1788, les autres de 1747, 1748, etc. jusqu'en 1756. » Il n'y en eut donc pas de postérieures.

Nous avons cru devoir reproduire exactement l'orthographe de Piron. Sur deux points seulement, la fidélité nous a paru de nature à rendre, sans motif sérieux, la lecture pénible, et nous nous sommes conformés à l'usage moderne. Piron abuse des majuscules, il en décore jusqu'aux conjonctions et aux adjectifs les plus ordinaires; — il aime également à l'excès les abréviations; il écrit assurémnt, q'I, ft, Maal; nous nous sommes permis d'imprimer assuréînent, qu'il, fait, Maréchal. D'ailleurs son orthographe est assez régulière; à partir de 1762, année où il commence la préparation de son édition, on peut même remarquer un effort pour se défaire de certains archaïsmes, en particulier pour restreindre l'usage de Vy final. Deux traits particuliers sont dignes d'être relevés : le premier, c'est le goût des accents circonflexes, et c'est bien là un reste d'accent bourguignon; quant à l'aversion que Piron manifeste à l'égard des lettres doubles, ce ne semble pas être une habitude de terroir, mais plutôt un essai de simplification. Voltaire est d'accord sur ce point avec son ennemi. Par une sorte de contradiction, qui n'est pas unique, Piron écrit toutte.

La bibliographie pironienne a été faite par M. Chaponnière, avec une abondance qui paraît être définitive. Il nous a été donné cependant de consulter un manuscrit qu'il n'a pas connu. C'est le Binbiniana, recueil de pièces fugitives, odes, ponts-neufs, contes, épigrammes.

XX Vt l\TRODUCTIC)N

écrit de la main de Piroii pour le comte de Saint-Florentin, duc de la Vrillière. Un grand nombre de ces poésies sont reproduites dans l'édition Rigoley de Juvigny (i). Quelques autres ont été publiées également par Honoré Bonhomme, dans les Œuvres inédites, et le Complément (2). Mais il reste intéressant de connaître les joyeusetés que Piron avouait en 1760. Ce recueil peut passer pour la somme de la gaieté pironienne; il est le plus fort argument, de rejeter comme une injure à Piron, l'attribution mensongère de certaines pièces peu recommandables.

Ce manuscrit, vendu par l'héritier du duc de la Vrillière, le comte de Langeac, ik un M. Mercier en i833, passa en i838 dans les mains de M. Joliet, l'érudit dijonnais. Il appartient aujourd'hui à l'éditeur parisien, M. Auguste Picard. Il est accompagné d'une curieuse lettre du comte de Langeac, écrite le 26 décembre i838 à M. Joliet, pour confirmer la parfaite authenticité du manuscrit. Le vieux maréchal-de-camp avait été, dit-il, élevé sur les genoux de Piron, dans la maison du poète située rue Saint-Honoré à côté de Saint-Roch, et qui semblait vouée en quelque manière à la littérature. Car, c'est là aussi, nous apprend Langeac, « où a demeuré longtemps M. de Fontanes avant d'être grand-maître de l'Université, et oii se trouve actuellement le magasin de M. Scribe, oncle ou père du si fécond auteur dramatique. »

(i) Les renvois, indiqués dans ce ]i\re, aux Œuvres de Piron, so rapporicnl à l'édition in-8 en 7 volumes, donnée en 1776 par Rigoley t'e Juvigny.

in-i2, Paris, iSSq. — in-12, Paris, 1866.

Monsieur,

La femme forte (i) et l'homme binbin (2) vous sont extrêmement obligez de l'attention que vous avez eue de leur faire part de votre voyage à la Cour et de celui qui le doit suivre; car n'ayant l'honneur de vous voir que de Dieu grâce nous nous tenons, près de vous, au rang des noyez, quand nous sommes un trop grand bout de temps sans vous voir. Je suis bien fâché de n'être pas à Fontainebleau, pour aller quelquefois chez Madame Huë (3), y philosopher avec son aimable hôte. Je ne sçais si la grande troupe (4) vous dezenmiye là-bas; mais son petit

(i) Surnom donné diins l'iuliinité ù Mlle du Bar, l'amie de Piron.

(■>) Piron lui-même. Binbin est l'abréviation de Bénigne; cela semble signifier malice naïve mêlée de badauderie. V. L'apolliéose ae Binbin, Œuvres cuiniilrlrs de Piron, éd. in-iS, l. Il, p. 385 el ssq.; cl les épîtres au comte de Livry, ibid., p. 85 el ssq. — II faut évidemment préférer l'explication de Piron lui-même à celle du comte (if- Langeac : « Le mot de Binbiniana (V. Introd.) rappelle le nom de Band)in que l'on doiiiiait en société à Piron pour contraster avec sa haute stature et sa forte cf)r|)iileiiie. »

(?>) Probablement la v<Mi\e. liclie el spiiihielle, de François lluë, colonel du régiment <le AIii(iin('<iiil. ukuI en i7,'^3.

(/j) Du théâtre français.

détachement réussit fort mal icy. Prault (i), pour un peu nous dédommager de l'absence des Italiens nous a donné les fausses confidences {2) en beaux caractères. Cette pièce étoit dégringolée à sa nouveauté et venoit d'avoir quelque succès à sa reprise. L'impression a ramené le public à son premier sentiment. Il y a avant-hyer 8 jours que la première représentation du Rajeunissement inutile (3), eut le premier sort des fausses confidences; le lundy elle eut le •2'' et maintenant elle a le dernier. Elle est d'un homme qui a mis la traduction du Tambour nocturne (4) en vers, et qui me manda à Bruxelles qu'il ailoit publier ma tragédie de Gustave en prose. Que vous semble d'un homme à pareils talents.*^ N'est-il .pas logeable au-dessous de ceux sur qui nous nous écrions : O imiiatores, servuin pecus ! Vous voyez qu'il doit encore le titre de feue sa nouvelle pièce à M. de Moncriffe. Il n'y a plus de seùreté. Faute de nouvelles littéraires, j'ose

(i) Célèbres iniprimouis, père et fils. Il s'agit du père, qui imprima Les Fausses conj'idences en 1738. V. G. Larroumet, Marivaux, in-8, Paris, 1882, la Bibliograplùe.

(2) Les Fausses confidences furent jouées pour la première fois, le 16 mars 1707.

,>j Comédie de Descazeaux-Desgranges. La Bibliulhèque du Théâtre français, 3 vol. in-12, Dresde (^Paris) 1768, ne cite, t. III, p. 81, que les deux pièees qui figurent au catalogue de Ja Bib. Nat. : La femme jalouse, 5 actes en vers, représentée à Nancy, 173^; La prétendue veuve ou VEpoux nuigicien, 5 actes en vers, traduite d'Addison, imprimée en 1737. On ajoute cette remarque qui s'accorde bien avec le sentiment de Piron : « Cet auteur sortit un jour de la Comédie enchanté de Zaïre et de La Pupille^ (comédie de Fagan, i acte en prose, représentée le 5 juillet 1734) et il s'imagina qu'il ne nianqueroit p:us rien à ces deux pièces, s'il y vouloit mettre la main; il se mil sur le champ à l'ouvrage et il ne mangea ni ne dormit, qu'il n'eût auparavant mis Zaïre en prose et Lu. Pupille en vers. » — Le liajeunisseinent inutile est faussement attribué par la Bibliothèque à 1 De La Grange. La première représentation est du 27 septembre 1738. La pièce fut imprimée chez Le Breton, in-12, 1738. Le titre en est emprunté à une poésie de Moncrif.

{li) Comédie en prose, en 5 actes, de Destouches — imitée d'Addison — représentée après la mort de l'auteur, le 18 janvier 1762. — Répertoire du Théâtre françois de Petitot, t. XL

VOUS envoyer la missive de ce galant homme oii vous verres plus d'un trait curieux de son espèce d'esprit. Vous y verres aussy en tête la seule réponse que j'y voulois faire. Je dois trop à la bonté que vous avez depuis si longtemps de vous intéresser à ma fortune poétique pour vous en taire de si rares faveurs. Je viens d'écrire à un seigneur qui vous chérit et qui me protège*, une lettre en vers si longue et si folle (i) que j'en ay la vue et l'imagination éteinte. Je me suis emprisonné exprès dans ce petit cadre rouge (2) pour ne me point laisser aller trop loin au préjudice de l'un et de l'autre. Vous trouvères cette précaution bien binbine; mais c'est que l'amitié n'a point de mesures, et je ne m'y dois pas fier avec vous. Je me recommande quelquefois à votre souvenir; je le mérite plus que personne du monde si pour le mériter il ne faut qu'être avec tendresse et respect, Monsieur, votre très-humble et très obéissant serviteur. Piron.

Paris ce 5 octobre 17.38.

Voici la lettre bizarre annoncée à Le Vayer ; en tête, Pirou a (( éternué » cette épigramme :

La peste soit du maroufle Dont la lime et le rabot Changent le soc en sabot Et le cothurne en pantoufle.

Monsieur,

L'autheur de Gustave (3) que j'ay eu la fantaisie de traduire en prose pour prouver ce que M. de la Mothe avoit sou-

(i) C'est l'épîtie au coinle do Livry, Œuvres, t. VI, p. iio à 120; Rigoley do Jiivigny se crut obligé d'y faire une coupure. On y voit marquées ks vicissitudes du Udjeutiissement inutile; le vacarme qui accueillit la première représentalion, le succès du lundi 29, et la chute définitive le i*'' octobre. — On y apprend aussi que l'auteur était gascon. ,

fa) Qui restreint la place laissée à l'écriture.

(2) Gustave Wasa, la mcileure tragédie de Piron, représentée en 1733 avec grand succès, et reprise plusieurs fois.

4 LETTRES DE PlBON

tenu faiblement en traduisant Racine (1), ne doit pas être étonné de recevoir des paquets de la part d'un homme, qui n'a pas l'honneur de le connoitre ; je me suis promis souvent de me procurer cet avantage, et l'occasion me le donnera. Je crois que votre pièce, dont la prose est montée à l'unisson de votre imagination qui l'a soutenu, prouvera plus qu'une scène unique de Mithridate, puisque je n'exclue point avec le ton précieux de M. de la Mothe la belle versification, mais je ne pense point que je tire sur l'autheur d'Ynès et de l'Europe Galante (2) ; disons plutôt que M. Pyron est admirable dans ses productions, parce qu'il pense aussy haut que les génies tels que M. de Voltaire, Corneille, Racine, Crébillon, Mr. Lefranc (3), et qu'à leur exemple il ne ressemble à personne. Je pense à réunir mes ouvrages qui aspirent après l'honneur de votre estime. Recevés en attendant ceux qui sont imprimés et ne vous émerveillés point de me voir un de ces matins vous aller témoigner que je suis avec vérité et connaissance de cause, Monsieur, votre... Descazeaux-Desgr anges, m

Ce 31 juillet 1738. »

L'absence de Piron, qui faisait alors un voyage aux Pays-Bas, lui évita sans doute la visite du fâcheux.

Avouez, Monsieur, qu'avec d'aussy mauvais yeux que les miens, il faut avoir bien de ramitié, ou bien de l'amour-propre, pour faire les frais d'une aussi longue

(i) Antoine lloiidaid de la Moite-, 1(372-1731. le principal champion des mndernos dans la fameuse querelle, professait aussi la supériorité de ia prose sur la poésie. Il voulut en donner un exemple en traduisant en prose la première scène de Mithridate.

(■?.) Inès de Castro, tragédie de La MoUe, 6 avril 1728, eut le plus vif succès, de même que son opéia VEurope ijakinte, dont la musique est de Rameau.

(3) Le poète, ennemi de Voitaire, qni l'a criblé des si, des quand, etc. Il était le frère de l'évèque du Puy, plus tard archevêque de Vienne.

copie qiio celle-ci. Il est vray que je suis assez satisfait de nioy mèuie; cl que, depuis que je laisse aller ma foie imagination oii elle veut, je ne sçache pas qu'elle ait fait un plus bel écart (i). Je vous prie surtout, Monsieur, de rendre justice à l'article du Docteur (2). Il est impayable pour le tableau ridicule qu'il présente à l'idée. Oii va prendre toutes ces gentillesses, l'esprit d'un poète qui par .H dimanches consécutifs, vient de faire pleurer un nombreux auditoire {?>); ma vanité satisfaite ne peut encor vous laisser ignorer ces petits triomphes que vient de m'attirer le jeu d'un nouvel acteur fort aplaudy (4), et qui a voulu débuter dans le rôle de Gustave. La pièce a paru faire plus de plaisir encore à la remise qu'elle n'en avoit fait à la nouveauté, quoyque Dufresne (5) y manquât. Mais en récompense le bœuf de Sarrazin (6) y manquoit aussi; l'acteur qui le remplaçoit se faisoit entendre et m'a convaincu que souvent un défaut de moins, vaut mieux à nos besognes qu'une beauté de plus; voilà en vérité trop parler de soy, et je vous ferai croire tout de bon que je ne suis icy occupé que de moy même; non assurément Monsieur, je n'ay en vue que d'interrompre un moment la douce et belle uniformité de votre vie philosophique et champêtre par des choses qui vous intéressent trop légèrement pour y faire une sérieuse diversion. D'ailleurs, vous sçavez que j'ai toujours été dans l'usage aux jours de l'an, de vous faire part du prix

i) C'est rôpîtrc inliluk'p (f. VI, p. 45) : A madame dr Temin soii> le nom de Véiuis, en lui envoyant, pour élrennes, un petit marteau d'aeier [)iopre à casser des amandes. Datée des forges de Lriiiiios. — La copie envoyée à Le Vayi'|- est repiddiiile en app<'ndice; ell<' offre quelques variantes.

■>) Astruc, médecin de Mme de Tencin, et son légataire universel.

''.V) I^eprisc de Gustave Wasa; le succès fut plus grand que ne le dit M. Cliaponnière (p. S7, note). La pièce fut jouée les 3, lo et 17 décomhre.

(4) L'acteur Ribou, qui avait déhulé le Ci novembre, dans Electre.

(f)) Dufresne, frèr.' des ilcnU)i<el!<'-; Ouinault, avait créé Gustave.

CG) Sarrazin avait tiini à la riéation le rôle de Christiernc.

de mes culotes (i) : dites moy si je les ày bien gagnées cette fois-cy, et au nom de notre ancienne amitié, ne flattez point monseigneur, si ses homélies baissent (2) et ne me laissez pas en mauvaise posture, caracoler dans une carrière aus^i bien fournie d'athlètes nouveaux que l'est à présent celle du bel-esprit. Voilà M. Gresset dans sa force; son Méchant (3) vient d'achever la belle course qu'il avoit commencée l'été passé; il luy reste encor les honneurs d'un second triomphe à l'impression; et de la il volera à d'autres victoires; son étoile est heureuse; il n'a plus qu'à voguer; son navire a le vent en poupe; il est un peu nord-est (4), ce vent-là; mais cela ne gâte rien, le tems est clair et serain; et pourvu qu'il fasse beau c'est le principal. Mr.Laplace traducteur, auteur et paraphraste de La conjuration de Venise (5) va lire un ouvrage de sa création. Et que ne pas attendre d'une imagination vierge et nourrie de grosse viande angloise.^ Cela peut faire de beaux enfans bien drus et qui pourroient bien battre leur nourrice, comme dit si bien Labruyère en désignant Mr. de Fontenclle. Après Mr. Delaplace, se présente sur l'arène Mr. Maugé (6) Garde du Roi auteur déjà

(i) On sait que Mme de Toncin donnait à chacun de ses habitués, de ses « hèles », deux aunes de velovirs pour étrennes.

(2) Comme celles de l'archevêque de Grenade dans Gil BIfis.

(3) La première représentiition est du i5 avril 1747; l'impression fut faite par S. Jorry, in-12, 1747-

(4) Sec €t froid.

(5) Venise snuvi'e, traduite et imiléc d'Otway, fut représentée le 5 décembre l';^C^. La pièce de Laplacc, que Piron annonce sans la nommer, ( >t peut-être Jeanne d\Angleterre. tragédie en 5 actes, représentée !c S mai 1748 et non imprimée. La Place avait traduit le Théâtre «n<//o(s en 8 vol. (1745-1748).

(6) Manger, garde-du-corps, avait donné Ameatris le 3 juillet 1747- Coriolan fut représenté le lo janvier 1748, -et imprimé en i75i, in-8, Amsterdam et Paris. D'après les mémoires de d'Argenson, la pièce aurait été interdite après 5 représentations, à cause des allusions faites au maréchal de Saxe, alors en butt« aux intrigues du prince de Conti. V. PcAHie du i5 octobre 18^4, Maurice de Saxe, par Saint-René Taillandier. — Mauger est encore l'auteur d'un Cosroès, représenté le 9.0 avril 175-1, la pièce n'iiit qu'une représentation et ne fut pas imprimée. V. L<'Urc XXL

d'une Amestris qui a eu du succès, et dont on va jouer un Corinlan héros lout à fait bien dans les mains d'un jeune poète guerrier. 11 n'y a point de mal que notre ])rofession, ou nos avant vires de nous autres ouvriers dramatiques, nous rajjrochent un peu de nos sujets. La Métromanie a peut-être dû une partie de son heureux succès à cette sorte davantage; et par exemple si ce Goriolan-là, tomboit en cor dans le malheureux cas de tant d'antres Coriolans (i) qui l'ont précédé, ce seroit une très belle matière à choisir pour mon neveu {•?) à qui la justice a rouvert les chemins de la Patrie et qui jure de n'y mettre le pied de sa vie. Le voilà très bien dans le cas de Coriolaniser, sinon du côté de la profession du moins de celuy des avantures. Je sçais bien que peut-être nos prêtres et le Parlement n'iront pas en cérémonie le suplier humblement de leur faire la grâce de revenir; mais il ne faut pas non plus pour qu'un sujet soit bien choisy qu'il soit tout arrangé. Il faut laisser quelque chose à l'honneur de l'invention, et mon étourdi de neveu, s'il attendoit la réalité de ce bel incident pour commencer de mettre la main à l'œuvre courroit quelque risque de laisser perdre la première chaleur de son noble ressentiment et de sa verve. Voilà oii en sont les espérances publiques pour la scène tragique. Il n'est plus question de l'autre depuis que La Chaussée s'est mêlé d'écrire (3); les chemins en sont abandonnés, au grand soulagement des courtes haleines. Il a frayé un

(i) Coriolan inspira entre autres Hardy (1607), Chapoton et Ctievreau (iG3S), Abeille (1O78) et en 17/18 un avocat de Rouen, Richer, dont la pièce fut seulement imprimée. Piron put lire aussi dans Laplace le Coriolan de Shakspeare.

(2) Bernard Piron, neveu de Piron, spirituel et débauché, avait dû s'exiler pour éviter une condamnation, probablement à la suite d'une rixe ou d'un duel. Piron intercéda en sa faveur auprès de ses amis de Dijon, et lui obtint la permission de revenir. Bernard vint s'abriler chez son oncle à Paris en 17^8. (Chaponnière, p. 86-7.)

(3) La Chaussée venait d'obtenir un nouveau succès avec La Gouvernante (1747).

8 LETTRES DE PIROX

petit chemin qui devient très battu, fort large, très commode et assez agréable à cela près qu'il ne mène à rien. Quelles nouvelles ajouter à celles-là qui n'en démentent pas la frivolité; parlons de la pluye et du beau temps; de ce dernier cy, nous n'avons pas beaucoup à dire, car on ne le connoit plus. Il fait depuis votre départ un vilain tems pourry à ne pas mettre une bourriche dehors (i). Cela devient bien désagréable. Cela ne fmirat-il point? Il faut espérer que si. O que vous êtes heureux là-bas d'y avoir les bourriches touttes portées! et touttc-s en vie ! Dieu les conserve et vous ramène en famille ! (2). Votre fidèle amie et servante (3) joint ses vœux aux miens; adieu Monsieur; attendez à nous oublier que nous ne soyons plus avec l'attachement des attachemens le plus tendre et le plus respectueux, vos très humbles et très obéissants serviteurs. Debar-Piron.

Paris, ce 20 Xbre 1747.

Je n'ai tant tardé, Monsieur, à vous remercier, que dans la persuasion 011 j'étois que vous reveniés; j'ai passé plusieurs fois à votre porte, où, jusqu'aujourd'huy j'ai toujours trouvé les choses dans l'attente ou dans l'incertitude; mais d'hyer, qui fut la dernière fois que j'y passai, je conçois que vous n'êtes plus d'humeur à revenir sitôt; et qu'il est tems que je vous écrive, si je ne veux vous donner une très mauvaise opinion de moy, ou pour

(i) Piron, on le voira de resle, ainuiit ks poulardes, et ne se met pas en frais de transition poin- les introtluire.

(2) Ce souhait, si rapproché des bourriches, ne les concerne cependant pas Le Vayor s'était marié l'année précédenlc

(?>) Piron avait épousé Mlle de Bar. le i3 »\vi\ i-'u. r.elle lettre est la seule où il unit les deux noms dans la siirnatuic.

mieux diio vous la laisser, car j'ay bien peur que ce ne soit déjà fait; et ([ue vous n'ayez pas tant tardé à me regarder comme un gourmand (pii ne sçait que son bénédicité, et qui a oublié ses grâces : à Dieu ne plaise ! Nous sommes deux à nous relayer pour les dire; et c'est au plus Juste titre du mond(>; car. Monsieur, vos 5 poulardes surmontées d'un gros chapon, étoient d'une délicatesse à n'y rien souhaiter; et quelles qu'ayent pu être leurs aînées que vous vantez si fort, et que la durée des |)luyes vous a coiitraint de manger, nous n'avons assurément rien perdu pour attendre. En un mot, à un peu de honte près, et qui a été bientôt passée, la bourriche nous a fait tout le plaisir possible. Dieu et vous et le Mans en soiez loiiés à jamais ! Revenez glorieux recevoir le plus tôt (jue vous pourrez, nos remercîmens de vive voix. Pour moy, après cela, je ne vois plus ce que vous pouvez avoir à faire là-bas; et vous devriez, ce me semble, Monsieur, en demeurer sur cette bonne bouche, vous retirer sur un si beau gain, et finir votre campagne par une action que je trouve si lotiable et si belle; d'autant plus que vous me rendez le plaisir que j'aurois du moins à vous écrire, un art très difficile par l'indifférence que vous témoignez pour les nouvelles de notre littérature. De quoy voulez-vous que je vous pu île si vous m'interdisez cette carrière? En vérité je crains que ce dégoût (i) marqué à quelqu'un comme moy qui n'a guère autre antienne à chanter, ne soit un oidre tacite de me taire tout net; et un triste avis de l'ennuy que vous causent mes pauvres épîtres. Cela me décontenance tout à fait; une autre fois, j'aurois vu avec tout le plaisir imaginable, s'accumuler sous mes yeux, les matériaux que m'auroient aj)iètés vos beaux esprits. Voilà par exemple, M. Marmoulel jeune homme de Thoulouze, cpii nous donne

(I) l'iioii i;,ni(n;iil la xraic cause liii ([(''ji-orit cl de la niisantlu'opi(; (le Le Vaycr, qui venait (répioincr un neiuiMii icfii< d'èlre oinployt; comme intondunl (V. l'inliodiiclion).

un Denis le Tyran (i) ; tragédie où l'on se porte, et tout d'une voix, mise au-dessus de touttes les nôtres ; voilà M. l'abbé Girard (2) dezimmortalisé, et qui laisse sa jîlace d'académicien à M. de Paulmy (3), le fils du ministre de la guerre. Voilà le pauvre Danchet (4) à l'agonie qui meurt avec la douce consolation de voir l'abbé Leblanc (5) mettre la maison du Maine et de Condé en mouvement pour luy donner un si digne successeur et en même temps un si brillant panégyriste. Voilà toutte la cour éplorée du départ de M. Voltaire (6) qui l'abandonne à son mauvais sort en luy laissant pour adieux une petite

(i) La première représentation eut lieu lo 5 février 1748; impr. chez Jorry en 1749. La pièce interrompue par l'été fut reprise avec un égal succès le 20 novembre. (V. Collé, Mémoires, t. I, p. aS-aA-)

(2) Grammairien et philologue, 1677-1748. Son livre sur les synonymes français a formé le noyau du grand ouvrage de B. Lafaye.

(3) « Il épouse une fille de M. Delamarche notre premier président de Dijon » (Note de Piron). — Piron fait une confusion : le marquis de Paulmy, bibliophile, créateur de la bibliothèque de l'Arsenal, était le neveu du ministre de la guerre comte d'Argenson, et le fils du marquis, ancien ministre des affaires étrangères, congédie en 1747, auteur des Mémoires.

(4) 1671-1748. Ecrivain pitoyable, mais homme rempli d'activé bonté; tout le monde l'aimait, et il prouva, suivant le mot de Voltaire,

Q'on peut gagner l'Académie Comme on gagne le paradis.

Après sa mort, Piron fit le petit poème Dnnchet aux Champs-Elysées, (t. VI, p. 363 à 384) où fourmillent les épigrammes contre l'Académie.

(5) 1707-1781. Esprit curieux, mais pesant et plat. Il fit. l'un des premiers, eonnaîfre en France le théâtre anglais. Il était candidat perpétuel à l'Académie. (V. Lauson, La Chaussée, in-8, Paris, 1887 p. 16, 17 et i3i). Protéffé par la duchesse du Alainc. il obtint d'être nommé hisforioffraplm des bâtiments du roi, une place comme cell<i du barbier de l'Infante, dit Collé., qui l'appelle assez plaisamment « le cheval de la petite écurie » (1-85"). — En dépit de sa qualité de Dijonnais. Piron n'épargne guère l'abbé Leblanc. C'est Gresset qui succéda à Danchet.

(6) Voltaire fut obligé de quilhr la cour, après certain madrigal un peu cavalier adressé à Mme de Pompadour : « Et tous deux gardez vos conquêtes. »

A JEAN-FRAKÇOTS LE VAYEB 11

pièce de vers addressez à Mme la Dauphine, dans lesquels il plaint le Roy, la Reine et toutte cette malheureuse cour, de l'ennuy où ils sont plongez. O l'impudent ! comme si on n'étoit pas en droit de consommer des provisions dont il a été le munitionnaire; ayant luyméme distribué l'ennuy à la Cour en 9. fois (i), sur le pied de je ne sçais couïbien de millions par heure. Il est maintenant à la cour de Lunéville, à batailler avec le roy Stanislas, pour y obtenir permission de vendre sa drogue en dépit de Sa Majesté, et solidairement avec son illustre Colombine (2). Que sçais-je.»^ je vois mile autres nouvelles agréables éclorre du sein de la République des lettres, sans oser me donner le passetems de vous les débiter dans toutte leur étendue. Je suis ruiné; je n'ay plus de quoy payer, tous les ans, une bourriche. Sera-ce en vous envoyant des nouvelles de ma précieuse santé. «^ ou en vous en demandant de la vôtre .^^ Cela ne vaudroit pas une patte de chapon rôty. Faudra-t-il pour avoir à vous écrire quelque chose d'intéressant, que je devienne nouvelliste politique.»^ J'aimerois mieux ne manger de ma vie une de vos poulardes, tant j'ai d'antipatie pour cela et d'indiférence pour les intérêts des princes si mal entendus par tant d'importans qui s'en mt^'lent, et par mrs ces princes eux-mêmes; voilà (par exemple encore à ce propos") la paix (3), dit-on, qui va se

(i) Il ne p<'ut être question ilc VEnfant prodigue, qui est de 1786, cl fut joué clans les petits cal)inets pour le roi seul, par Mme de Pompadour. Les deux fois sont probablement : La Princesse de Navarre, ballet représenté à la cour le 25 février 17^5 pour le mariage du Dauphin, refondu par Rousseau sous le titre : Les Fêles de Baluirc. et joué le 22 décembre 17^6; — et Le Temph de la Gloire, ballet à grand spectacle, musique de Rameau, représenté à la Cour, le 27 novembre 1745. Piron s'en moqiia par une chanson (Œui^res VII) que r,ondnrc<'t (Vie de Voltaire) daigne trouver plaisante.

(2) Madame du Chàtelet.

(3) Les préliminain's de la paix d'Aix-la-Chapelle furent signés le 3o avril 1748. Les bruits concernant le mariage des filles de Louis XV ne furent pas confirmés.

la LETTRES DE PIRON

faire en distribuant nos filles qui au prince Charles (i), qui au Roi de Sardaigne, qui au père, qui au fils; que diable veut dire tout cela? Comment l'entendent nos Puissances? Quel est donc ce train, je ne dis pas de chiens. Dieu m'en préserve ! mais de chats ! Qui a jamais imaginé, hors les chats et les Roix de commencer la nopce par un sabat enragé; de s'égratigner ensuite et de s'étrangler pour après cela se faire fête? En bonne foy ma philosophie est-elle faite pour étudier une pareille morale et ma plume enjouée et .puérile, pour écrire de si grandes et de si sottes choses? Je n'en ferai jamais rien y eûtil mile et une bourriches à gagner; aurois-je le malheur de vous écrire aujourd'hui pour la dernière fois? Cela me seroit bien dur j'espère mieux, et que votre goût pour mes riens vous reprendra. Le dégoût vous sera venu de l'embarras où la mort de votre intendant vous aura mis pour un moment. Je conçois la peine et le désagrément qu'il y peut avoir à ramasser ses dindons, à les recompter et à chercher qui les gardera. Laissez les croyez moy à la garde de Dieu; ce qu'il garde, dit-on, est bien gardé et pour le moins aussy bien que les vaches, quand chacun fait son métier. Le vôtre n'est pas de passer des hivers dans le Mans; cet endroit cy n'a rien de trop bon pour vous; laisserez-vous couler le Carnaval là-bas, à ne vous amuser qu'à des mascarades de Manseaux? vous qui brillez si heureusement dans les nôtres; et dont la noble avanture qui vous mit deux fois au rang des dieux (■?.), nous valut de si jolis vers à la déesse qui se les attira de si bonne grâce. J'aime autant à me rapel- 1er ce bel endroit de vcftre vie, que les jours oii j'ay vu entrer les bourriches, et même que celuy où vous. Monsieur, et Saint-Jean (3) vous entrâtes un soir dans la chambre de Mile Debar chargé du poids de toutte la lan-

(i) ProbahlciiiL'iil le prcteiulant Stuart. Cliarles-lùlouard.

(2) « Vers do votre façon » (note de Piron).

(3) Laquais de Le Vayer.

A j^aN-françois le vaVer i3

gue françoise (i). Vous fîtes ce soir-là une action trèssage; vous vous miles en droit de dire à tous ceux qui savent l'amitié dont vous m'honorez et qui me plaisanteroient devant vous sur mon style : Messieurs, je m'en lave les mains, ce n'est pas ma faute, qu'il le dise; et moy de mon côté je le dirai pour vQtre gloire et pour votre justification aux murs et aux oiseaux; puissent à leur tour les murs et les oiseaux dire à tous venans mes sentimens pour vous de respect, d'estime et de reconnoissance.

Paris, ce i3 février 1748.

Nous devons bien aimer les bourriches : car je vois bien, Monsieur, que sans le plaisir généreux que vous vous faites de nous en régaler tous les ans nous serions, il y a longtems, des gens noyés. Nous attendons donc celle que vous nous promettes, comme notre bienfaictrice. Dieu la préserve d'être aussy maigre que la lettre dont vous ne nous avez uniquement honoré que pour nous parler d'elle. Pas le traître mot sur le plus ou m^oins de plaisir que vous avez à la campagne; sur votre santé même; en vérité, diroit M. Marivaux, c'est écrire à nos ventres plutôt qu'à nos cœurs qui sont pourtant les plus pressés sans comparaison; et qui méritoient bien d'être les premiers servis. Vous seriez-vous formalisé de ce qu'à mon ordinaire je ne vous ay pas prévenu ? Plût à Dieu 1 cette j)eur fait ma consolation. C'est quelque chose que de fâcher les gens; ce n'est pas du moins leur être indif'érent; et puis il y a quelque espèce de plaisir à se voir

(i) Le pn'sciil t;iil p;ir Le Vaycr à l'iron éluil lu Dictionnaire de Trévoux, \. Icllrc Mil.

i4 LETTRES DE PlRÔN

imputer des fautes dont il est aisé de se justifier. Si c en est une que j'ay faite, je ne l'ay que trop expiée par le chagrin que j'ay eiie de la faire. Car vous m'avoûrez, Monsieur, qu'il n'y a pas grand plaisir d'être aveugle au point de ne pouvoir presque plus lire ny écrire et de sentir ainsi qu'on se laisse oublier de ceux qu'on n'oublie jamais un seul instant de sa vie; sans ce petit inconvénient pensez- vous que je serois dans mon tort, moy qui n'ay pas de plus grand plaisir qu'à bavarder avec vous.** J'en appelle à mes missives; comparez votre laconisme à leur prolixité et jugez, s'il est vray, comme on dit, que l'aniitié soit babillarde, qui de nous deux est le bel indiférent.

D'autres sans doute vous auront écrit déjà sur la nouvelle du jour, sur Catilina (i), et vous auront apris que la montagne n'a pas accouché cette fois-cy d'une souris. On s'y tuë encore à la 8'' représentation. Les Voltairiens ont beau dire; c'est très bon signe. Qu'ils se rabattent tant qu'ils voudront sur la curiosité allumée par la longue atente. G'étoit plutôt un danger qu'un avantage. Ils ne gagneront guères plus à se récrier sur la prévention favorable à l'auteur qui l'a bien méritée; sur l'apareil d'un sénat assemblé sur la scène et superbement vêtu aux frais du trésor royal; sur la protection déclarée du Prince et sur celle enfin de la plus aimable puissance du royaume (2); Sémiramis (3) avoit les mêmes avantages; et leur

(i) Calilinu, dont on pailail depuis plus d'uu au, fut ivprésLuté le 21 décembre 1748. Depuis Pyrrhus, 172G, le vieux Crébillou n'avait plus rien donné. H fallut l'impertinence de Voltaire, qui se mit à corriger ses pièces, pour le faire rentrer en lice, avec la protection déclarée de Mme de Pompadour.

(2) On peut voir les détails de cette intrigue théâtrale dans Collé I, 82, 4o et 4i-

(3) La Sémiramis de Crébillon est de 1717. Celle de Voltaire fut représentée le i*"" septembre 1748. Le 4, Collé rencontre à la Comédie Piron, qui lui dit ces deux vers :

Catilina s'avance, on va le voir paraître;

Tyran, descends du trône et fais place à ton maître.

A JEAN-FKANÇOiS LE VAYER l5

Sémirainis fut bien loin à sa 6" représentation de l'air de vie qu'a la pièce de notre Grébillon. Voltaire aussy n'a pas été honoré d'un hommage tel que celui-cy :

Sage Titon (1), voicy de la besogne :

La Normandie a son héros chez vous, Autant en a niérilé la Bourgogne ; Catilina l'attestera pour nous.

Or sus, du bronze en dépit des jaloux ! Une figure encore à la Romaine, Debout, hardie, ayant de Melpomène Au haut du front un beau rayon tout pur ; Et n'ayez pas regret à votre peine ; Elle sera la dernière à coup sûr (2).

Vous voyez bien, Monsieur, que je sacrifie icy mes propres prétentions aussy bien que les siennes. N'importe. Sa modestie ne le pardonne pas à la nôtre. Tant pis, tant mieux. J'ay dit la chose qui est et telle que je la pense. L'impression en fera foy : je vous y attends. Catilina est plein de beautés solides et de traits de génie qui n'ont rien à démêler avec ce maudit esprit de mode et d'imitation qui caractérise tous nos auteurs du tems, de l'hyssope au cèdre, de La Chaussée à Voltaire (3). Crébillon nous promet encore une tragédie intitulée : Le Triumvirat (4). Il y aura encore là de quoy tuer du monde : il la promet pour le mois d'aoïit prochain. Enfin c'est le grand homme du Parnasse françois d'aujour-

V. k'S chansons de Piron sur la Sémiramis de Voltaire {Œuvre:!, MI, (p. 35o à 35/i).

(i) Titon du Tillet (1677-1702), ami des lettres, conçut ''idée d'un monument à la gloire du siècle de Louis XIV. Ce fut le PanHsse français, dont le modèle fut exécuté en bronze par Gaini>i; il est conserve à la Bib. nat. Titon eut des imitateurs, ouisque, e 28 sept. 1788, Piron reçoit un Parnasse d'émail, dominé par Mlle. Ba)icourt, en Melpomène, et Mlle Quinault, en Thalie. (VI., p. 116)

(2) V. Œuvres VI., p. 532. Variantes : Monsieur Titon .. Catilina part de Vuii d'entre nous le dernier.

(3) Plein de prévention pour son compatriv)*.e, Piron sait au moins garder les rangs dans ses antipathies.

(4) On devait l'attendre plus de cinq ans.

l6 LETTRES DE PIRON

d'hui. Cependant Rameau triomphe toujours à l'Opéra et se fait des adorateurs dans son genre (i); voilà pourtant deux Dijonnois; joignez à ces Mrs labbé Leblanc et moy ne trouvez-vous pas Dijon bien glorieux? Je ne raille pas, il n'a i)resque été question que de moy toute l'année passée au théâtre oii mes pièces ont été remises avec grand succès (2); je me crois un personnage; Leblanc n'est regardé que comme un ignare non doué et non lettré; mais je le conte déjà de l'Académie et c'est assez pour achever l'illustre quarré dijonnois. Je cherche oii je puis des titres qui puissent me mériter votre souvenir; mais j'ay beau chercher je n'en trouveray point de plus juste que le respectueux dévoûment avec lequel j'ay l'honneur d'être Monsieur votre très humble et très obéissant serviteur. Piron.

Paris, ce 8 janvier 1749.

Ma femme vous en dit mot à mot et pense autant que moy.

Nous venons de recevoir la bourriche, Monsieur; les voyageuses arrivent grosses, grasses et en très bonne santé; nous diligenterOns de façon qu'elles arrivent de même à leur destination; mais de quelque façon qu'elles y viennent, vos intérêts n'y ont plus que voir; la politesse et la générosité ont achevé leur rôle; c'est à la reconnoissance à commencer le sien sans attendre le bénédi-

(i) Rameau fuit jouer à l'Opéra : Pyginaliun, le 27 août 1748; les Fêtes de VHyinen et de l'Amour, le 4 novembre.

(2) Après Giisfavr et In Métromanie, la Comédie avait repris Les Fils inçirals. le i'.\ novembre 17^8. On les jouait encnrc le 3 janvier 1749, eontrairenii'ul à ce que dit M. Chaponnière, loc. cit., y. 87 note.

A JEA\-FRANÇOlS LE VAYER 17

cité, ny se borner à la digestion; nous ne méritons rien; ces sortes d'envois sont de pures marques d'amitié; et une amitié si honorable et si dézintéressée mérite tout au monde. Admirez l'efort de la mienne; et riez de l'équivalent. J'ay remis à votre porte un exemplaire du fameux Catilina de Crébillon (i). Ce n'est pas tout; j'y en ay joint un du Catilina de l'abbé Pélégrin (2); il y en a encore un Anglois (3) de par le monde; assurément Voltaire en fera un comme il a refait une Sémiramis (4); qui auroit pu, avec ces deux cy, et ces 2 là y en joindre encore 2 autres, vous auroit addressé une belle bourriche. jNIais il n'en est pas de cette sorte de denrée comme de la vôtre. Elle ne se trouve pas comme cela sous la main; et la cour du Parnasse n'est pas une basse-cour, non. Contentez-vous donc de ce beau couple. Vous sçavez bien au reste, vous qui êtes dans le payis, que de deux perdrix il n'y en a d'ordinaire qu'une de bonne, en quoy vos perdrix encore l'emportent sur vos témoins (5). Vous ne loiiez notre Crébillon qu'autant que je vous avois mis sur le ton; vous me le donnerez à moy même, quand vous l'aurez lu. Il paroît que Monse le Public a quelque envie d'en changer à la lecture; le sénat y paroît tout nù; et il étoit au théâtre en robe d'argent; on y voyoit d'ailleurs une quinzaine de sénateurs qui ne se montrent pas à l'impression. Voilà bien des chandelles d'éteintes qui laissent voir bien du jour. Mais ce jour-là n'empêche pas qu'on n'en voye mieux aussy bien des beautés solides et réfléchies que ne favorisoit guère le talent de nos acteurs. Mais est-il possible comme vous le dites, que je sois presque le seul de cette ville qui vous parle

(1) in-i2, Chiiiles Ilochcrciiii, Paris, 1749.

(2) Le Catilina de i'abbé PL'll<'<rnn — le pauvre ecrivaillcur qui dînait de l'autel et soupait du théâtre — semble n'avoir été qu'imprimé, in-8, Prault, Paris, 1742. Pellegrin était mort en 1745.

(3) Catilina de Ben Jonson, traduit par Laplace, t. V.,

(4) Ce fut Rome Sauvée, représentée le 24 février 1752.

(5) On se rappelle les plaisanteries des Plaideurs, acte III, scène 3.

l8 LETTRES DE PIRON

littérature. C'est bien mal fait à des gens plus capables que nioy; car je connois peu de personnes plus dignes que vous qu'on l'en entretienne. Il faut pourtant bien que ce que vous dites là, soit vray; car vous n'auriez pas ignoré que tout Paris pendant i5 jours ou 3 semaines me disoit à la Bastille pour de maudits vers qu'a occasionnés l'enlèvement du Prétendant (i). Mes ennemis puisqu'il paroît trop par cela seul que j'ay l'honneur d'en avoir, ne le croyOient pas plus que ceux qui ne le sont pas. Ne suîs-je pas en effet un génie bien taillé en frondeur.^ nioy qui d'ailleurs aiine l'image au fond du cœur presque autant que l'original; c'est-à-dire, le Roy presque autant que Dieu.»* Le bruit aussy s'en est allé en fumée et n'a duré que ce qu'il en falloit pour me convaincre de la fausseté du proverbe qui dit : Sant omnia tuta pusillis. Le persil, comme vous voyez, est sujet à la grêle comme la vigne. La Chaussée ou quelque autre académicien de sa value seroit-il le diableteau qui auroit grêlé .►* il est seûr depuis que j'ay mis le bon Danchet aiix Champs-Elizées que ces messieurs voudroient me mettre au fonds du Tartare. Geluy que je viens de dire monte en chaire le mercredy des cendres et prêche le carême aux François. Sa comédie pour titre avoit Le retour sur soy même. Mais ayant peut-être ouy parler d'une affiche que je préparois et qui devoit commencer par Aux âmes dévotes, le R. P. de La Chaussée etc., il a jugé à propos d'intituler l'Ecole de la Jeunesse (2). Voilà

(i) D'après une clause secrète du traité d'Aix-la-Chapelle, signé le 18 oct. 17A8, Charles-Edouard devait être expulsé de France. Il refusa de s'en aller de plein gré, et on l'arrêta, à l'entrée de l'Opéra, le 10 décembre 17^8. L'opinion publique se sentit humiliée. Des vers satiriques coururent; un nommé Desforges fut enfermé au Mont Saint-Michel; un régent du Plessis, l'abbé Sigorgue, fut mis à la Bastille, pour avoir propagé des veis de l'abbé Bon, que lui avait récités son ancien élève Turgot. V. Lavaquery, Le Cardinal de Boisgelin, t. I., p. 5i; 2 v. 8°, Paris, 1921.

(2) Piron n'avait pas la moindre confiance dans le caractère do ta Chaussée; il ne l'aimait pas plus que ses pièces. (\. Lauson..

A JEAX-FRANÇOÎS LE VAYER tg

la jeunesse en très bonne école; il n'y a rien qui se ressemble plus que cet honnête homme et Socrate. Un peu moins cependant que son brodequin ne ressemble à u'^.e sandale de capucin. Après tout providence en tout cecy. Le carême est un tems de pénitence; le théâtre fait bien de tendre en violet. Il falloit un peu de cela après ce pendard de Catilina et cette gueuse de Sémiramis. Ils avoient laissé je ne sçais quelle puanteur de scandale qui avoit besoin d'être suivie d'une petite odeur de sainteté. Amen. Après celui-cy viendra le bon Père Gresset, qui nous annonce le Dédaigneux (i) qui sera sans doute de la force du méchant. Ces beaux esprits qui ont une fois gagné le milieu de la montagne ont cela de bon qu'ils ne haussent ny ne baissent. S'ils ne se noyent pas tout à fait comme Icare, ils se brûlent encore moins comme Phaëton. Le célèbre auteur de Denys le Tyran suit de près ces deux premiers. Il vient de lire un Aristomène (2) qu'on donnera après Pâques. Misérable vieillard que je suis ! me voilà hors de combat tandis que tout court à la gloire. Encor si c'étoit sur des lauriers que je me reposasse; mais ma couche a plus l'air de celle de Job que d'un trophée. Le bonhomme s'en releva; aussy pourroisje bien faire encor; ne fût-ce que pour ne pas démériter (3) tout à fait votre souvenir si pour m'y conserver, il ne sulit pas de toutte l'estime et de tout le respect imaginables.

Paris, ce 7® février lyig.

loc. cit., p. 3/1). — La plaisanterie de Collé (I, p. 49) est, on le voit, du crû de Piron. U Ecole de la Jeunesse, représentée le 2:i février 1749, n'eut aucun succès. Piron se hâta d'enregisUer l'éclicu par une épigramme (MI, 5ii). V. Collé, I., 49, 53, 58. (i) Cette pièce ne fut ni jouée ni publiée.

(2) Marmontel fît jouer Aristomène, le 3o avril 1749, sans succès. V. Collé I, 71. La pièce fut imprimée on 1750, in-12, chez Jorry.

(3) Démériter est neutre sans exception, dans le Dictionnaire de l'Académie, de 1772.

Monsieur,

J'ay oiii débiter une maxime bien barbare par des gens d'esprit. C'est qu'on n'aime pas les malheureux; s'il faut que cela soit me voilà devenu l'homme du monde le plus haïssable. Voyons ce que le cœur vous en dira et écoutés ma triste avanture. Le comte de Garvoisin héritier de Mme de Mimure par les bons ofices que luy rendoit Mlle De Bar dans l'esprit irrésolu de sa tante, au bout de trente ans de liaison intime avec nous et d'une vie assez malaisée a épouzé Mlle d'Artaguette (i) qui luy aporte 60 mile livres de rente. Un de ses premiers épanchements quand il nous en dit la nouvelle fut la joye de nous pouvoir faire un meilleur sort; sa bourse, ses terres, ses gens, son nouvel hôtel levé à grands frais, tout, disoit-il, étoit à nous comme à luy et pour commencer à joindre l'efet aux paroles, il nous força veuille Dieu veiiille diable à déménager pour venir prendre un bel apartement chez luy à la rue d'Antin où il s'est domicilié. Vous connoissez mon enfance sur les tendresses d'habitude; j'obéis la mort au cœur. Nous transportâmes, moy tous mes quinquins et mes pénates, ma pauvre femme, ses chiens et ses chats au bout du monde (2); après bien des lamentations, des frais, des fatigues inexprimables nous plantons enfin le dernier clou et nous couchons à la rue d'Antin. Ce fut pour la i'"'' et dernière fois. Le lendemain nous eûmes notre congé. Mme d'Artaguette belle-mère du nouveau marié, mégère de profes-

(i) Le i4 avril l'jliÇ).

(2) Le ménage Piron liabitait rue des Saints-Pères, non loin tlo Procope, du Cav43au, et du Théâtre Français, tous lieux cliers au poète.

sion (i), et qui n'avoit préféré un gendre pauvre que pour s'en faire un esclave, trouva si mauvais qu'il eût fait une bonne œuvre de sa seule autorité qu'elle luy signifia de trouver bon qu'on nous donnât congé ou qu'elle ramenât sa fille chez elle. Le comte vint nous l'annoncer en s'arrachant les cheveux :: comme nous étions là à titre de locataire puisque nous n'y avions voulu nous transplanter qu'à ce titre et en donnant ce que nous donnions à la rue des Saints Pères, (prix à la vérité fort au-dessous de la valeur du nouveau loyer) vous concevez bien, monsieur, que nous étions les maîtres de repousser la rigueur par la rigueur et que nous avions six mois pour nous reconnoître, mais la peur de porter l'endosse d'une querelle entre les nouveaux alliés et de nuire à la fortune naissante de notre comte nous fît tout sacrifier dans le moment. Nous fûmes nous héberger ma femme, sa servante et moy dans un hôtel garny, d'où après une vie pénible de i5 jours nous fûmes nous aménager icy, avec de nouvelles fatigues accrues par la lassitude et le chagrin mortel. J'aurois, en stoïcien accoutumé aux revei-s, soutenu tout cela avec constance éi celle de ma pauvre femme ne luy avoit enfin manqué, plutôt par la faute d'un corps afoibly d'infirmités que par la faute de courage. En un mot, pour finir ce triste narré par un dénoûment digne du reste, tout en mettant le pied dans son nouvel apartement où elle alloit faire endre son lit, accablée de peine et de chagrin, elle tom- 3a sur le plancher sans connoissance; elle y a resté 8 ou [o jours, et je la recouvre enfin; mais en quel état : imbécile et paralytique; pire que morte; et ainsy de son

(i) Cette lettre donne le récit le plus circonstancié de la mésaentnre; il n'est plus possible de dire que la belle-mère de Carvoisin

ne fut probablement qu'un prétexte inventé par celui-ci. » (Chaonnière, p. 88, note.) La lettre de Piron à son frère Jean (21 mai 7/19). Complément de ses œuvres inédites, p. aS, est moins expliite; il avait écrit les détails à son frère l'oratorien (lettre perdue), ladame d'Artaguclte était née Victoire Guillard.

a -2 LETTRES DE PIROX

enfant que j'ay été 3o ans, la voilà devenue la mienne pour le reste de nos jours. Pouvez-vous rien imaginer de plus funeste et de moins mérité? Je demeure inconsolable; aussi je ne demande point de consolation; mais on peut adoucir mon malheur d'une autre façon bien essentielle. Ces 3 déménagemens d'un bout de Paris à l'autre en i5 ou 20 jours joint à une maladie foudroyante nous ont plus fait dépenser en ce peu de tems que nous n'avions coutume de faire en six mois. La somme de dix louis nous remettroit dans le courant honnête qui nous a toujours sufy, et nous sufira toujours. Ce scroit un dernier bienfait une fois fait qui combleroit et couronneroit, dans cette dernière extrémité, tant d'autres dont vous m'avez favorisé et prévenu depuis i5 ou 20 ans. Je me suis avisé de vous, monsieur, dans l'embarras mortel oii je me trouve. Rien ne paroîtroit plus naturel que d'implorer celuy dont l'amitié mal entendue nous a égorgés, veû ses vifs regrets et sa nouvelle opulence ; rien moins que cela; c'est un pauvre petit écolier, moins pécunieux qu'un aigrefin. Il en est à mettre en gage déjà un gros mobilier qui luy a coûté tout son crédit et qu'exigea de luy un peu d'orgueil et l'ordre de sa bellenière qui avoit en cela ses vues. Quoyqu'il en soit, honte ou impuissance car nous ne l'osons soupçonner d'insensibilité, encor nous ne le voyons plus (i). Le premiei instant qui ramèneroit la raison dans une tète jadis aussy bien organizée qu'il y en eût et si misérablement détraquée, seroit employé à luy aprendre et à luy faire sentir ce que nous vous devrions. De quelque façon que les choses tournent et que vous puissiez ou non nouj soulager, demeurons les mêmes dans votre esprit; de bonnes gens qui a-ous aimeront, estimeront et respecte

(i) La l*onhomie vraiment charitable avec Jaquelle Piron jiig 1;^ lamentable Carvoisin semble justifier peu la sévérité de son dei nier liislorien. (Chaponnière, p. 92). La grande coupable, c'est 1 « mégère de profession ». l'astucieuse bourgeoise titrée.

ront toutte leur vie avec tout le . dézintéressement et la

leconnoissance imaginables.

Paris, le 3 juin 1719.

!Mon adresse est à M. Piron, chez M. Alleaume, notaire, vis-à-vis la rue des 4 vents, rue de Condé au second. A Paris.

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