‹ Lettres de Piron à Jean-François Le VayerChapitre 17 sur 21 · VITI · texte numérisé non relu

VITI

Après avoir éprouvé la triste vérité que je me suis annoncée dans Gustave

Qu'un malheur toujours traîne un malheur après soy (1) ;

vous m'avez fait éprouver la vérité agréable qui luy sert de contraire en fait de bonheur et que les gourmands ont exprimée par le proverbe : « Qui chapon mange, chapon luy vient »; depuis que tout bien m'est venu de la Davière, tout va ici de mieux en mieux. La convalescente retrouve tous les jours ses idées et sa tête: il n'y paroîtra plus quand vous reparoîtrez sur notre horizon, et selon toutte aparence vous ne nous retrouverez que mieux de touttes façons. J'ay même remis d'aujourdhuy sur le chevalet un héros que les déménagemens et leur suitte fâcheuse avoient, selon moy, pendu pour jamais au crocq (3); et je renoue enfin avec les Muses et la tranquillité. Forsan et liœc oUin meminisse jiivabit; et vous pourriez être le seul qui en auriez soufert ou du moins à qui le souvenir en déplairoit si quelque aubeine poétique ne me metoit pas en état de m'acquiter et que vous ne voulussiez pas prendre pour argent comptant les plus tendres grammercis qui puissent partir du cœur humain. Il est vray que la manie fatale que j'ay de ne rien faire que de mon mieux me recule étrangement. Le matura lente est une maxime ruineuse et surtout dans un siècle comme celui-cy 011 le frelon volant importu ■ nant et bourdonnant sans cesse emporte tout le prix deù au miel de la patiente et laborieuse abeille; et où l'on ])réfère hautement l'abondante médiocrité au finy, au

(i) Ce vers ne se retrouve pas dans la rédaction définitive. (2) S'agit-il de Médrc ? sujet rêvé par Piron. Il ne fit plus de tragédie après Fernand Cortez.

recherché, au précieux. Parlez moy de Voltaire qui tout malingre qu'il est ne s'en aperçoit pas et ne découche point d'avec les neuf sœurs. Hé bien le drôle s'en tire pécunieusement bien; Sémiramis qui ne lui a pas valhi une feuille de laurier, luy a raporté de quoi payer dix déménagemens triples comme le mien; aussy le revoilà sur le trotoir courant pareille aventure encore. On vient de donner une nouveauté de luy intitulée Nannine (i). C'est Paméla transfigurée sous un nom plus mignard. Hé bien cela luy va réussir, car la pièce ne vaut pas le diable. Vous me direz que La Chaussée l'avoit bien pour le moins aussy mal faite et qu'il fut pourtant siflé : c'est qu'il est des instans fatals à la vertu. Il est seûr que si les mauvaises pièces ont à réiissir et que celle-cy réiississe à ce titre, il y aura pour le pauvre La Chaussée de quoy se pendre à moins que ce qu'on dit de luy ne soit vray : car on dit qu'il vient d'hériter 260.000 fr. d'un oncle marchand de fer (2). Ce bon oncle fût-il mort il y a 20 ans, l'indigence ne l'auroit pas fait poëte malgré luy ni malgré Minerve; cela nous auroit épargné au théâtre un triste phénomène et à moy en particulier l'efort surnaturel de renoncer à l'Académie (3). Vous voyez bien. Monsieur à toutes ces petites gaîtés, que je renais et par conséquent que les santés vont bien icy; je me flatte que vous vous en faites une de fer là-bas. C'est bien le moins que le Ciel vous doive pour la cons-

(i) AV/?H'nr, comrdie on 3 actes, en décasyllabes, fut représentée le 17 juillet l']l^O• Elle ne réussit pas aussi bien que le craignait Piron. Collé (I, So-83), raconte que Lap'.ac€ entendit Voltaire apostropher le parterre qui ricanait à la 3® représentation : a Arrêtez, barbares, arrêtez ! » Collé comme Piron voit dans yanine une réplique de Pamch, pièce de La Chaussée, tombée le 6 décembre i7/j3.

(2) Voilà l'héritage qui rétablit la fortune de La Chaussée. V. Lauson. loc. cit., p. 7.

(?>) Dès avant 1760, La Chaussée s'était donc déjà vengé des épigrammes de Piron, en lui fermant l'Académie. Dans quelle circonstance? Serait-ce déjà en 1730, à l'élection même de La Chaussée ? V. Lauson, p. 29.

tance que vous avez de vous y enterrer; car comme j'ay dit assez joliment dans les Fils ingrats au sujet d'un hermite de votre espèce :

Quel parti prenez-vous pour un homme d'esprit ?

Le diable étoit plus vieux que vous quand il le prit (1).

Au reste, Monsieur, je vous remercie du fond de mon cœur des ofres obligeantes que vous avez la bonté de nous réitérer. L'orage est passé; vos bontés l'ont conjuré ou du moins y ont bien aidé; il faut mettre cela avec le Dictionaire de Trévoux et les bourriches; c'est de la besogne pour des cœurs sensibles; ne vous embarassez plus, Monsieur, que de mes recommencemens, car je ne cesserai pas jusqu'à je ne sçais quand, c'est-àdire jusqu'à ma mort de vous renouveller les assurances du plus vif et du plus respectueux dévoùment de votre très humble et très obéissant serviteur. Piron.

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