‹ Lettres de Piron à Jean-François Le VayerChapitre 18 sur 21 · X- Paris, ce 19 juin 174g · texte numérisé non relu

X- Paris, ce 19 juin 174g

. Si j'étois bien seûr, Monsieur, que mes lettres vous anmsassent, je n'aurois pas manqué de répondre sur le champ à celle dont vous m'honorâtes il y a près d'un mois. Vous m'y témoigniez la part que vous preniez à une convalescence oij vous avez bien noblement contribué; cela méritoit bien de nouveaux remercîmens; mais toutte chose icy étant déjà dez lors dans un état tranquile, et mes grâces rendues autant qu'il avoit été en moy de les rendre je me suis imaginé qu'il falloit faire trêve à mes importunités, et ne pas vous accabler de lettres aussy frivoles que les miennes ont coutume d'être. La santé est tout à fait revenue; il n'y paroît phis;

(i) Acte II, scène 5, réplique de Pnsquin à Géronte.

et touttes les traces qui restent du passé sont celles que la reconnoissance a gravées profondément dans notre souvenir. Or le moyen dans la tranquillité dont je jouis de ne pas repenser un peu au plaisir! et quel plaisir plus honnête et plus grand pour moy que celuy de vous écrire! dût-ce être même avec la clause que vous ne prendriez pas la peine d'y répondre peu ny prou; laissez-moy donc me satisfaire, et vous dire les nouvelles du jour telles qu'elles sont. Seriez-vous devenu si misantrope dans le sein de votre retraite, que vous fussiez mort au monde littéraire et que ce qui s'y passe n'ait plus aucun droit sur la curiosité d'un esprit qui n'a pas dédaigné jadis d'en être l'ornement clandestin. Voilà une. expression escamotée dans le sacq de Marivaux. Preuve que l'efort n'engendra pas toujours le précieux; car celui-là m'est venu faute de rêver. Notre été au théâtre françois s'est passé assez mesquinement. Depuis les fraises jusqu'aux mûres nous n'y avons faits d'autres récoltes que ?\annine et les Amazones, ny eu d'autres ouvriers que Voltaire et Mme du Boccage (i). Ils auroient dû changer de tâches : Nannine qui n'est qu'une Paméla retournée étoit le vray lot d'un Apollon femelle; et les Amazones où tout respire la guerre et la mort apartenoient à une Muse mâle et endurcie au travail. Quoyqu'il en soit ces deux plats ont eu le sort des fruits rouges; ils n'ont pas été de garde et se sont consommés dans leur primeur. Après les vendanges on resservira Arisiomèîie de Marmontel dont on n'avoit encor fait que tâter et auquel on prenoit goût quand la maladie d'un acteur le fit desservir il y a quelques mois et laissa les convives à my sucre et sur la bonne bouche. Ce Marmontel là vise à mériter une place à l'Académie; et par conséquent vise à la man-

(i) Mario-Anne Le ?ngc, dame du Boeeagc. née à Rouen 1710, morte en 1802, est connue par une imitation du Paradis perdu, de Milton. Les Amazones furent jouées le 24 juillet 17^9, et imprimées ù Paris, la même année. D'après Collé on accusait l'auteur d'avoir emprunté le secours de Linant, jeune poète de Louviers.

A JEAX-FBAXÇOIS LE VAYER 29

quer à moins qu'il ne fasse ses écoles au manège. L'Académie a pourtant grand besoin de recrues. Jugez de son état par l'élection prochaine de l'abbé Leblanc. L'y voilà enfin, il n'y a plus que les boules noires qui puissent l'en empêcher (i). L'y voilà à la place du cardinal de Rohan. L'y voilà malgré les envieux et les railleurs. L'y voilà avec tous les honneurs les plus inespérés, à la place de tout ce que l'Académie a eu de plus noble et de plus grand, à la barbe du pauvre abbé Trublet qui concourt sur d'assez bons titres et belles protections. L'y voilà sur l'aîle de la plus aimable Puissance de la Cour et sous l'encensoir de AI. de Fontenelle qui siégera comme Directeur à cette bizàre cérémonie. C'est un bien petit Israélite qui met le pied dans la terre de promission pendant que plus d'un Moyse est dez longtems enterré au-delà du Jourdain. Etes-vous encor tenté de l'habiter cette terre arrosée de miel et de lait ? n'auriez-vous pas là un joly compatriote.'^ C'est un passetems d'entendre icy les propos que cela fait tenir parmi les ennemis de ce nouveau parvenu c'est-à-dire parmi tous ceux qui le connoisscnt de loin et de près. Les uns en éclatent de rire, les autres ne rient que du bout des dents; d'autres les grincent. D'autres font successivement tous les trois. Tous ont leurs raisons. Cependant M. l'éleù court tous les théâtres, les cafés, les quartiers, les promenades de Paris avec cet air de modestie que vous sçavez et qui comme bien pensez n'a rien perdu à tout cecy. Si son remercîment est fait comme il faut, je serois bien fâché d'y devoir être jusqu'au bout; car il ne finiroit point. Mais c'est ce qu'il ne faut pas craindre; car il ne sera pas sûrement comme il faut qu'il soit. On feroit un gros ana des bons mots que produit cet événement. Ce brutal d'abbé Dolivet me trouva hyer sur le Pont-Xeuf au pied du cheval de bronze. — Bon, dit-il en m'cmpoignant, voicy du gibier de

(i) Par .SOS iulrigues, Lo Blanc avait roussi à èlrc seul candidat. On verra à la lettre suivante qu'il échoua cependant encore.

3o LETTRES DE PIRON '

Pont-Neuf (i). Il est vrai luy dis-je à la Piron; et je partage cela avec ce bon Roy là; mais, abbé, vous êtes, vous, un vray gibier d'Académie et vous allez partager cela bientôt avec l'abbé Leblanc. Il va pleuvoir de ces pasquinades là pendant un tems après quoy son nom prendra séance et crédit dans l'almanack du Palais après celuy du Maréchal de Belleisle (2). Passons de l'hyssope au cèdre sans changer de ton. Il court une brochure où Voltaire est d'un bout à l'autre au pinacle (3). On y écrase Fontenelle, Lamotte, Crébillon, Corneille, Racine, Molière, Lafontaine, Despréaux, Sarrazin, Voiture, Bossuet, Fénelon, on n'y loue qiie Voltaire et Terrasson (4) dans Sethos qu'on met au-dessus de Télémaque. Adieu mon respectable amy; le cœur et le papier me manquent.

Ce 5 août 1749. .1 Piron rue de Condé à Paris.

Je serois bien glorieux et encore plus aise par raport à vous. Monsieur, si mes lettres vous faisoient seulement le quart du plaisir que me font celles dont vous m'honorez; la dernière est charmante et rien n'est plus juste ny plus plaisant que l'accolade de l'abbé noir (5)

(i) Le Pont-Xcuf était le rendez-vous des filous, tire-laiiic et autres gens peu recommandables, qui tiouvaient amples profits dans la foule des badauds.

(2) Nommé à la précédente élection.

(3) Il s'agit de La connaissance des beautés et des défauts de Véloquence et de la poésie. V. Œuvres de Voltaire, édit. de Kehl, t. XXXXVIII, p. 277 et ssq.

(4) L'abbé Jean Tcrrasson 1G70-1750, connu par son apologie du système de Law, académicien en 1782, avait publié en i73i, 3 voî. in-i2, Sethos, Histoire ou vie tirée des monunieiis anecdotes de l^ancienne Egypte.

('•)) Cela désigne .l'abbé d'Olivet et son caractère aimant à se réjouir du mal des autres.

A JEAN-FRANÇOIS LE VAYER Ol

et de l'abbé Leblanc. Puisque je ne suis pas votre seul nouvelliste, vous aurez sçù, depuis, que tout est changé; et que Madame de Pompadour, instruitte de la mauvaise odeur où ce dernier est danc le public à plus d'un égard, a retiré sa belle main, et rendu les sufrages à leur liberté. Ainsy il ne tient plus qu'au pauvre Leblanc qui a juré de se pendre s'il manquoit son coup, de nous tenir parole, car assurément il ne trouvera personne en son chemin qui le traverse dans cette 2^ entreprise. L'abbé Trublet (i) ne gagne rien à cela que de ne pas avoir le désagrément d'aller mandier l'attache de ce malheureux impudent à la première place vacante après celle-cy et c'est toujours quelque chose. Les évoques de Troye (2) et de Rennes (3) sont sur les rangs. Le premier a pour luy M. de Mirepoix et l'espèce d'engagement que l'Académie avoit pris une 1" fois avec luy à l'élection du Maréchal de Bellcisle. Tout cela ne fait pas peur à l'autre; il a dans sa vie, subjugué bien d'autres dames que l'Académie; et M. de Troye pourroit bien sans miracle avoir un nez de la longueur de ma canne, parce qu'il en seroit à son 3" pied. Cette ambition d'être de l'Académie, est bien étrange dans un seigneur; mais je la trouve presque scandaleuse dans un évêque (4). Cette compagnie

(i) 1697-1770. L'abbé Trublet, ■ — ■ on connaît l'épigranime de Voltairt: • — ■ était aloi's assez estimé de Piron. Il fut longtemps candidat malheureux à l'Académie. Ses mésaventures successives font l'un des principaux sujets des lettres de Piron à l'abbé Dumay (publiées par Clément Janin, Dijon i883). Trublet ne fut élu qu'en 17O1.

(2) De Montazet, (1712-1788), plus tard archevêque de Lyon, se montra favorable aux prétentions parlementaires dans la querelle des Sacrements (1752-1756), et passait pour janséniste. Il ne fut élu à l'Académie qu'en 1757.

(3) De Guerrepin de Vauréal, évèque de Rennes, de 1782 à 1768, fut reçu à l'Académie, le 2G septembre 1749- Collé (I, p. 100, note) lui prêle également des succès peu compatibles avec son état. II avait été ambassadeur en Espagne, en iqkb.

(4) Siu-tout quand deux évêques sont en compétition. Piron n'aimait pas les candidats, dont une influence étrangère aux lettres faisait le titre principal.

32 LETTRES DE PlRON

a je ne sçais quoy de prophane dans sa constitution qui semble en exclurre des orateurs tout évangéliques. Je ne veux pour apuyer cela, que sa devise peu chrétienne et la mondanité de ses principaux membres. N'est-il pas bien séant de voir en même atelier, des faiseurs d'homélies et de romans? de mandemens et d'opéra? de missels et de comédies? Qu'en arrivera-t-il aussi que des permutations monstrueuses? DeJ^touches fait des serrroi-s dans le Mercure (i), et Langiiet, Marie à là coque (î"'. J'aurois bien voulu pour le moment être à la place du pauvre Marivaux à sa réception (3) quand ce prélat osort presque le chapitrer sur son genre décrire; quel plaisir pour l'auditoire si le récipiendaire eût eu la noble audace de s'écrier : Messieurs, je vous en prends à témoins et vous en fais juge. Ma Mariane, ne vaut-elle pas bien la Marion de Mgr? Il convient bien d'ailleurs, comme je dis, à des gens apostoliques, de partager cette devise : à V immortalité; bon, si c'étoit celle que la piété procure dans le sein d'Abraham; mais comme ces messieurs doivent mieux savoir que moy, cette immortalité

(i) Destouches, retiré depuis 17^0 à Fortoiseau, près de Molun. guerroyait, en effet, contre les incrédules, dans le Mercure. Il mourut en 1754.

(2) Piron n'a certainement pas lu la Vie de Marguerite-Marie Alacoque. Sur la foi d'une basse plaisanterie trop facile, il croit que c'est une œuvre ridicule. D'ailleurs, rien ne répugnait plus à l'esprit du temps que l'histoire d'une religieuse visitandine, toute remplie d'esprit surnaturel et de vertus mystiques. Les jansénistes s'étaient acharnés contre l'auteur, qui était leur adversaire principal avant Christophe de Beaumont. Lauguet de Gorgy, frère du célèbre curé de Saint-Sulpice, archevêque de Sens, était de l'Académie depuis 1735. Des deux frères qui avaient pourtant le mérite d'être Dijonnais, Piron n'aimait que son curé. Il fit sbn épitaphc et mérita ainsi les éloges de l'archevêque {Œuvres, t. VII, p. 65).

(3) l\Iarivaux fut reçu par Lauguet de Gcrgy, le A février i743 L'archevêque avait également reçu La Chaussée, le 25 juin 173G. et par sa politesse aimable, avait encouru les reproches violents des gazelicrs jansénistes. (Lanson, op. cit., p. 26-28). Pour Marivaux, il se montra d'une dureté intransigeante, qui révolta cette fois tous les gens de lettres (Larroumct, op. cit., p. 106-139).

s'inscrit dans le cercle d'une couronne d'épines et non de lauriers. Hé mon Dieu que chacun ne fait-il son métier? Que nos évêquos louent Dieu; et nos poètes, le Roy ! C'est pour engager ces derniers à l'amour de leur devoir que j'ay charitablement composé l'ode cy -jointe. Je vous en fais part avant de la publier (i). Toutte ode qu'elle est, lisez-là; peut-être n'est-elle pas si ennuyeuse que vous l'imaginez d'abord. Les louanges que j'y donne aux académiciens dédommagent un peu de la médiocreté de celles que j'ay tâché de donner à leur Protecteur (2), C'est à eux à en faire de meilleures et Voltaire tout le premier feroit mieux de s'occuper de son histoire (3) que de s'amuser comme il fait à nous donner un Catilina (4; de sa façon. J'en doutois tout peu sensé et tout présomptueux que je le cconois. Mais cela est seûr. Je viens de le savoir de luy-même dans une lettre qu'il écrit à l'abbé ïrublet (5), Il n'y a plus à en douter et il veut même qu'on n'en doute pas. Le voilà aux trousses de Crébillon comme l'ombre suit le corps. Le rhabillage de Sémiramis a beaucoup coûté. Le nouveau sénat voudra l'emporter en magnificence sur celuy de l'an passé. Voicy le triumvirat qui demandera

(i) Œuvres, t. VI, p. 247 à 256. La version envoyée à Le Vayer comprend 23 strophes au lieu de 18. Elle est reproduite en appendice. On remarquera des variantes dans le texte et dans les note?.

(2) Piron fait allusion à son Dithyrambe sur les conquêtes et /« convalescence du Roi (YI, p. 241 à 247), ou à son chant de la Lciiisiade, le Poème de Fontenay (VI, p. 3o5 à 327).

(3) Voltaire s'occupait depuis longtemps de son Siècle du Louis

(4) Collé donne la même nouvelle au mois d'octobre (I. ip3). Mais il apprend bientôt que Voltaire lit chez d'Ai'gental, devant Cholseul, Chauvclin, Font de Veyie a et quelques autres de ses fanatiques », Electre, qui fut jouée, sous le nom d^Oreste, au lieu de Catilina, le 12 janvier 1750. La pièce n'eut pns de succès; c'était encore un « rhabillage » d'une pièce de Crébillv.n, Electre, représentée le i4 décembre 1707.

(5) La correspondance de Voltaire, pour 17/1O1 ne donne aucune lettre adressée à l'abbé Trublet.

34 LETTRES DE PltlÔlN

de la pourpre des pluiiies et des pierreries; il n'aura pas finy qu'il faudra recommencer. Que dira M. Machaut à de pareilles dépenses? Ne suis-je pas l'auteur de France le moins à charge à l'Etat? N'auray-je pas le triste droit de luy dire en mourant ce qu'Abraham dit aux Rois de Sodome et de Gomorrhe : Je ne vous dois rien; je n'ay rien pris de vous, a filo siibtegminis usque ad corigiam caligac; ne dicas : Ego ditavi Piron. Je ne pourray vous en dire autant; et j'en seray bien aise comme d'un des seuls bonheurs que j'auray eu dans le cours de ma vie.

Ce 25 août 1749.

Pour une fois, monsieur, que vous vous donnés la peine de m'écrire je devrois vous en écrire cent, non que ces cent fois là m'aquitassent toutte pénible que me devient l'écriture, mais seulement pour vous témoigner un peu combien je suis sensible à la moindre marque de votre souvenir. Avec toutte cette belle et bonne façon de penser, je suis en reste avec vous depuis une quinzaine de jours; quinze mile obstacles en sont causes; fiez-vous en aux sentimens d'un homme aussy instruit de ses devoirs que moy, et dispensez moy d'un triste et long détail. Le dernier de ces obstacles est un voyage que je viens de faire au Pipe (i) maison de campagne de M. le maréchal de Saxe. En courant 2 sangliers monté sur un cheval anglois, cet animal en bon patriote se souvenant aparemment de la journée de Fontenoy a jette mon héros cul sur tête et sans son bras

Ce bras qu'avec respect toute l'Europe admire, Ce bras qui tant de fois a sauvé cet empire

(1) Lo Piplc, château près de Boissy-St-Légrr, à trois Ikin « do Paris. On disjiit aussi Les Piples.

la meilleure tète de nos conseils de guerre étoit sans cervelle; ainsy ce bras là en pleine paix a» encore rendu un grand service à la France en sauvant M. de Saxe, qui en a été quitte pour avoir son sauveur en écharpe 2 ou 3 semaines. Ses médecins luy ont ordonné une prise de Piron, et comme je ne suis pas plus imprenable que les Payis Bas, je me suis rendu aux ordres de ce général qui m'a fait camper à table entre luy et M. de Lovendal (i), oii j'ay très joliment figuré. L'esprit d'un poète est un caméléon qui prend la teinture de ses environs. Ainsy me trouvant en payis de bravoure, j'ay eu un courage d'esprit qui m'a fait enfanter des miracles à ma façon et à celle des montagnes; c'est-à-dire des souris et de fort jolis rats. On nous y a aporté des vers de Voltaire sur la mort de sa chère Uranie (2). Je ne sçais si les vraycs douleurs versifient; si cela est, on peut dire du moins qu'elles s'en acquittent bien mal; car ces vers là ne méritent pas qu'on en parle; le public et plus que luy encore les comédiens et M. d'Argental tremblent que la douleur ou les bienséances n'interrompent le 1" Catilina. Mais comme l'entreprise est en soy une mauvaise action, il faut espérer qu'elle ira son train, et que le naturel l'emportera, et justifiera l'épigramme qui court là-dessus : la voicy (3) :

N'en doutez point : Ouy si le premier homme Eût eu le tic de ce faiseur de vers, II eût fait pis que de mordre à la pomme ; EL c'eût été bien un autre travers ;

(i) Lowendahl (1700-1755). L'amitié de Maurice de Saxo l'.iHira en France, en 1743. Il avait servi en Autriche, -n Saxe et en Russie. Il fut fait maréchal de France après la prise de lierg-op-Zoom, son principal exploit (1747)-

(2) La marquise du Châtciet t'iait morte ^e 10 septembre i74;t Son épitiphe parut dans le Mercure de novcnilne 1749, p- 54. Elle ne figure pas dans l'édition di.' KehI.

(3) Collé, I, i52, la cite en avril 1750, et la trouve « f(jrt jolie ». — On la lit dans les Œ'^iirrcs, \. VI, ji. 5'.>.5 — Variante au i''"' vers : Suyez en silra. •

Portant envie aux miracles divers

Du grand auteur de la nature humaine,

II eût voulu refaire l'univers,

Et le refaire en moins d'une semaine.

N'est-il pas vrai que Dieu auroit été bien plus irrité de cela que d'une pomme mordue et que nous aurions bien un autre péché originel sur le corps? Mais je ne sçais pourquoy je m'avise de vous envoyer encor de mes vers. Je sens qu'ils réussissent peu devant vous. J'étois tout fier de l'ode que je vous ay envoyée; et il n'a pas tenu à vous que vous ne m'en ayez fait un sujet d'humiliation en me faisant sentir que vous n'y voyez qu'un homme piqué plutôt qu'enjouë, Seroit-ce à vous de me connoître si peu.^>M. d'Aligre (i) aimant comme vous à rabaisser ma stoïcité, et me reprochant un jour que je méprisois la place d'Académie comme le renard avoit méprisé les raisons : Belle comparaison ! lui répondis-je; ne voilà-t-il pas un raisin bien haut.»^ qu'on ne peut cueillir sans mettre le ventre à terre .*> La vérité l'emporte sur la saillie; et cecy a plus l'air du vrai sentiment que du bon mot.

On reçoit demain M. l'Evêque de Rennes qui dit à Mrs les Quarente qu'il a bien expié le mépris qu'il avoit toujours fait de leurs discours en pareil cas, par la peine extrême qu'il a eu à composer le sien. M. de Montmorin (2) est mort, et son fils qui auroit pu avoir son gouvernement ne l'aura pas, parce qu'il l'a fait enfermer, je ne sçais où, et qu'avant son élargissement quelque lévrier de cour aura gagné de vitesse. Il vient de mourir aussy un homme qui a vu fait, ou laissé mourir bien du monde. C'est Dumoulin; plus grand faiseur de ren-

(i) Né en 171 1, maître des requêtes, intendant de Pau et d'Amiens puis mestre de camp de cavalerie, en 1757.

(2) Le marquis de Montmorin de Saint-Hérem, gouverneur et capitaine des chasse de Fontainebleau. La charge était hérédilrdre chez les Montmorin depuis i655. La Chesnaye des Boi.« ne Fignile b> mort d'aucun Montmorin en 17A9, non plueique le duc dv Luynes.

A JEAN-FRANÇOIS LE VAYER Sy

tes que de miracles. Tout savant fût-il et quelque indiférent que je sois pour cette boue nommée icy bas or ou argent, j'aimerois encore mieux comme bien d'autres hériter de son bien que de sa science; j'aurois du moins, avec cela de quoy être aussy bienfaisant que vous, et cela vaut mieux que d'être aussy malfaisant qu'un médecin; mais je ne souhaite ny trésors ny places d'académie. Je souhaite que vous vous portiez bien et que vous m'aimiez : voilà tout. Ma femme dit qu'elle ne veut pas mourir sans vous voir; et qu'elle ne se portera bien qu'après vous avoir vu.

Ce 24 septembre 174g.

Je ne me flatte plus d'aucune espérance, Monsieur ; la pauvre femme va toujours en empirant ; elle ne peut plus prononcer une seule parole ny se tenir sur pied. Sa tête va encore plus mal que tout le reste, et ne l'aide pas du tout à supléer par aucun geste au défaut de la parole, en lui laissant malheureusement du goût et de la répugnance à toultes sortes de choses. Ce qui la met ainsy que ceux qui la servent dans les plus cruelles agitations du monde ; au reste elle a touttes les marques d'une santé et d'une force qui feront durer longtems un état si violent et si triste. Voilà, Monsieur, de mauvaises nouvelles qui m'ont par conséquent l'air de ne se pas égayer de sitôt. Je fais avec raison, grande pitié aux plus indiférens. Joignes à dos dépenses bien au dessus de mes facultés et à des peines incroyables de corps et d'esprit, tout ce qu'oni de plus vif et de plus mordant les sentimens de l'amitié du monde la plus tendre et la plus désespérée ; vous avoùrez qu'on ne peut guère être plus à plaindre ; je ne saurois la quitter un seul instant, jour

ny nuit, que je n'augmente le péril ; et faute de pouvoir donner nulle part quelques signes de vie, je commence à me voir dans un abandon total. Jugez Monsieur si les marques de souvenir dont vous m'honorez encore, ne me sont pas d'une grande ressource. Je vous en remercie donc autant que je le puis ; vous avez vu par la façon dont je vous écrivois durant la fausse convalescence, combien je dois être fâché de vous ennuyer de mes lamentations ; mais loin de vous pouvoir amuser, c'est tout ce que je puis faire que de vous les confier encore tant je suis abattu et consterné. Encore une fois, elles sont une preuve de la consolation que me donneront vos marques d'amitié puisqu'elles sont une .preuve du besoin que j'en ay. Permettez moy donc de vous cultiver toujours et de vous renouveler de tems en tems les sentimens de respect et de reconnoissance avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. Piron.

Ce 3o octobre i']hg.

Il y a. Monsieur, dans vos lettres des sentimens si visibles, de bonté, d'amitié et d'humanité que quelque dézagréables que vous doivent être les miennes, oii je n'ay que des plaintes à faire, je me croirois coupable de la phis noire ingratitude, si je discontinuois à vous écrire. C'en est fait pour jamais : la pauvre femme reste pour jamais, selon toutfe aparence muette et imbécile; chaque efort qu'elle fait pour s'exprimer soit sur ses besoins, soit pour quelque affaire qui la tient inquiète et qu'elle me voudroit communiquer, cet efort, dis-je, demeurant toujours inutile, se termine sans faute par

des cris de douleur et de désespoir qui tiennent de la fureur. On veut que je la remette en mains et en maison étrangères par pitié d'elle et de moy (i), mais comme cela et la tuer ne seroient qu'un, je mourrois plutôt mile fois à la peine, et j'y suis tout résigné. Cette peine toutte continuelle qu'elle est jour et nuit, ne m'est presque l'ien à comparaison des traits de commisération dont un état si déplorable me pénètre le fonds du cœur; cela passe de bien loin toutte expression. Voilà, Monsieur, de ces tristes nouvelles dont vous conviendrez que par discrétion je devrois vous priver, je vous ay dit mon excuse. Je n'en abuseray que le moins qu'il me sera possible; et ne vous fatiguerai plus de ce malheureux bulletin qu'autant qu'il vous plaira que je le fasse. De quoy je vous fatigueray peut-être longtems malgré vous, c'est des assurances du respectueux attachement et de la reconnoissance avec lesquels j'ay l'honneur d'être pour jamais Monsieur votre très humble et très obéissant serviteur. Piron.

Ce 9 novembre 1749-

Vos bontés, Monsieur, sont assaisonnées de tant de politesses et d'un si grand air de sentiment qu'elles vous dévouëroient le cœur du monde le plus ingrat. Quel efet donc ne doivent-elles pas faire sur moy, qui suis né la créature de Dieu la plus sensible .f^ Nous avons receû

(i) Collé (I. 3i7 et ssq) qui fait de la femme Je Piron un portrait peu flatté, prétend qu'elle battait son mari. « M. de Fleury, le procureur général, lui avoit fait offrir unf: maison où elle auroit été bien traitée et bien soignée moyennant 4oo fr. r\c pensi.'^n celte maison n'avoit rien d'odieux ni de malhonnête : ce n'étoit ni l'hôpital ni les petites-maisons. Piron n'a Jamais voviii. »

4o LETTRES DE PIRON

la bourriche. Elle n'a pas rendu la parole à la pauvre femme ; mais elle a du moins répandu sur son visage la première teinte de joye qui l'eût animé depuis sa malheureuse rechute. L'honneur de votre souvenir qui luy a toujours été cher et précieux a bien eu autant de part pour le moins à cette agréable émotion que la vue du cocq et des poules qui vont pourtant très bien à ses boiiilons. Je vois bien enfin à quoy m'en tenir sur cette maladie-là. La paralysie a disparu; l'esprit reparoit; mais plus de parole à espérer et par conséquent triste reste de vie pour elle et pour moy à qui tout cela ne sert qu'à la rendre plus chère. L'amitié solide dont vous m'honorez en sera le seul adoucissement; car l'âge, ïes veilles, les larmes et l'obscurité de mon nouvel apartement me privent absolument de celui de la lecture. J'ay même une si grande peine à écrire une ligne ou deux que je m'attends d'un moment à l'autre à jetter là mes plumes et mon papier après mes livres. Vous m'excuserez donc, Monsieur, si dans les premiers mouvemens d'une afliction pareille (i), je ne reprends pas encore avec vous le style amusant de nouvelliste du Parnasse. J'en suis d'autant plus fâché moy même qu'il y auroit fait assez beau depuis que je me le suis interdit. Le duel de Fréron et de Marmontel {2) qui crièrent tous deux au guet en dégainant devant la comédie m'auroit fourny de quoy joliment paraphrazer. Les menées turbulentes de Voltaire pour nous étoufer tous et ne pas dezemparer la scène à la rentrée m'ofroient aussy très belle matière: car après avoir redonné sa vilaine Sémiramis, et sa vieille sotte de Mérope, il nous annonce son Catilina sous le titre de Rome sauvée (3), titre pillé aussy de la

(i) L'écriture de cette lettre, toujours nette, n'est plus, en effet, la calligraphie impeccable de Piron.

(2) Après une altercation, où Marmcntf^l avait du'fendu son maître Voltaire, contre les critiques de Fréron. ("V. Collé. I).

(3) V. Collé, I, io3 et ssq. CatiJina s'appela d'abord Cicéron vengé. puis Rome sauvée.

Venise sauvée; ce n'est pas tout; il a juré de voltairiser tout le pauvre Crébillon. Il donnera Electre immédiatement après Catilina; on croit même que ce sera avant. Voilà un méchant bien impertinent. Marmontel donne une Cléopâtre (i). Ce petit singe du grand singe va peut-être nous tous recommencer aussy (2); en tout cas fût-il aussy donneur de neuf que moy, il ne nous donnera jamais rien de si original que son duel; ny de tragédie qui inspire mieux terreur et pitié; car les 2 champions se firent grand'peur l'un à l'autre et la pitié passa du côté de tous les témoins. Hé bien malheureux objet que j'en suis moy-même, ne voudrois-je pas encor plaisanter. Je reviens au remercîment que nous vous devons je vous le réitère de tout mon cœur et vous prie d'être seûr que ma reconnoissance sera comme mon estime et mon respect, sans mesure et sans fin.

Ce 26 novembre i^fig.

La joye de me voir dans un souvenir aussi estimable que le vôtre. Monsieur, l'emporte sur da honte d'avoir été prévenu et si cette honte est bien grande et bien juste. Ce n'est pourtant pas de ces hontes qui viennent d'une

(i) Elle fut jouée du 20 mai 1750 au i3 juin, et n'obtint aucun succès. « Je ne crnh pas, dit Collé, qu'on puisse voir un plus -nauvais poème. » (I, iG'i et 181). Cléopâtre fut imprimée chez Jorry. in-i2, 1750.

(2) Cléopâtre est, on effot. l'un des sujets dramatiques les plus rebattus. Depuis Jodelle, !a Bih!ioflii'<iae du tliéâtre françois indique huit Cléopâtres. sans compter la Mort de Pompée, de Corneille. — La bienveillance de Piron poin- le jeune Marmont,^] a dispa.vî avec Madame de Tencin, alors mourante.

faute mais seulement de celles qui naissent d'un malheur inévitable et plus fort que nous. Vous concevez bien les embarras, les dégoûts et les fatigues d'un déménagement pour un homme dans ma situation. Je ne respire encor qu'à peine, et respire encor, comment? toujours gémissant, toujours à demy, toujours sanglottant. La pauvre malade est à peu près comme vous l'avez laissée. La désotion mutuelle où nous étions elle et moy nous a fait donner tête baissée dans un spécifique dont on nous a vanté miracle en des cas parfaitement semblables au nôtre; elle en prend depuis 12 jours. Il a eu toute l'action qu'on en a voit promis, grandes évacuations par enhaût et par embas; cela ne sauroit qu'avoir bien fait et que bien faire encore; tout mal, à ce que je crois, venant d'obstruction, toutte évacuation est bonne; véritablement ses jambes et ses mains qui s'enfloient très douloureusement reprirent leur état naturel dez la 2'*'' dose du remède; et ce n'a pas été peu; mais enfin le reste n'amende guère. Même tête et même langue; et pardessus tout la mélancolie du monde la plus noire; le souvenir du mauvais procédé qui a causé son accident joint au parfait oubly oij la laisse l'ingrat et vilain monsieur qui a eu ce procédé est, je le vois bien, pour elle uno source intarissable d'amertume; et l'inquiétude de n'avoir qu'un maladroit comme moy pour Maître-Jaques et la peur de me voir succomber à la peine et à bien des dificultés ocasionnées par son état malheureux; tout cela ensemble retarde peut-être pour longtems l'entier efet du remède. Voilà, Monsieur, un détail bien triste et bien long. C'est abuser de la politesse que vous avez de le demander. Tout misérable est verbeux. La vue de votre lettre nous a donné un bon moment. Depuis la vue de votre joly portrait, je ne luy avois pas revu l'air épanoûy qu'elle a eu en me la rendant à ma rentrée au logis; elle me charge bien in tantum quantum potest no vous on faire ses très humbles remercîmens. J'av

A JRAN-FR\NÇOIS LE VAYER 43

fait venir (i) à mon secours et au sien, une jeune parente de Dijon. Elle est avec nous depuis 8 jours. Elle a 19 ans; elle n'est ny bêle ny laide, ny sotte ny virtuose (2). Elle est gave, adroite et active. J'étois perdu sans elle; les servantes quiltoient la partie, et celles qui se présentoient s'enfuyoicnt sur l'étiquette. Cette jeune personne jette déjà une très douce diférence dans ma vie à bien des égards et praeseriim sur ce qui regarde le S'crvice, de la pauvre infirme. Ne voilà-t-il pas encore Robin qui revient à ses moutons; je vois bien. Monsieur, que je ne me corrigerois pas d'aujourdhny sur ma confiance à votre sensibilité pour moy, si je ne finissois vite une lettre si ennuyeuse, en vous renouvellant mes actes de reconnoissance pour vos bontés présentes et passées. Puissé-je en mériter la continuation par le tendre et respectueux attachement avec lequel je seray toutte ma vie Monsieur votre très humble et très obéissant et très obligé serviteur. Piron.

Ce i3 ma y 1760.

Rue Saint-Honoré, proche la place Vendôme vis-à-vis la fontaine des Feûillans 2^^^ porte cochère.

Ne me grondez pas. Monsieur, et n'allez pas dire : Voilà un homme bien ingrat et bien négligent; croyez que je mourrai sans avoir mérité de vous, l'un ny l'autre reproche; et vous et vos bienfaits ne me sortent pas un

(i) L'expression scnihic donner à l'épisode ur.t couleur moins romanesque que ne le voudrait M. Chaponnièrc ^p. S^). Le f.iit <.st des premiers jours de mai 1760, et non de septembre 1749.

(2) Elle s'appelait Antoinette Soissons. V. H. lîonhomme, Œuvres inédites de Piron, in-8, Paris, 1859, p. 167, not-.

4î LETTRES DE PIRON

moment de la mémoire. C'est mon devoir et mon plaisir: deux choses que j'ay aimées toutte ma vie. Si je vous écris donc si rarement, accusez en mes mauvais yeux et les embarras sans interruption que me donne la maladie de cette pauvre femme. Je luy ay malheureusement indiqué un remède, dont on m'avoit dit des merveilles : il l'a fait aller violemment par haut et par bas régulièrement tous les jours; cela n'a pas manqué de faire d'abord quelque bon effet sur le corps; mais toujours la tête exceptée et tout ce qui en dépend. Elle parle comme les somnambules marchent; cependant se trouvant mieux pour le reste, elle s'acharne à continuer ce remède; elle en est à sa 60® prise, et fait état d'en user jusqu'à la mort. J'ai bien peur que cet usage ne soit un long abus et qu'il ne donne atteinte bientôt à toute la machine. Témoin quotidien d'un régime si menaçant que rien au monde ne luy peut faire quitter, vous concevez bien. Monsieur, que je suis agité de bien des soins qui dévorent tout mon temps : tous les soirs arrivent avant que j'aye pu penser à moy de la journée; quel chien de train! quelle chienne de vie! ou pour mieux dire quels chiens de propos à vous tenir! Ah! que si j'avois eu du tcms, je vous aurois envoyé une belle gazette, quand on a lapidé les fenêtres de M. Berrier (1). Car cela ne se passoit assez loin des miennes qu'autant qu'il falloit pour n'avoir que le passetems du spectacle sans en courir les risques : soit dit pourtant sans faire icy le mauvais citoyen; je craignis comme un autre pour le repos publique; et le trouble étoit grand. Mais passato il pcricolo, on voit, comme vous sçavez, les choses d'un

(i) Berrior. liciifcnnnf de policr, favori dp Mme de Pompadour, avait son hôtel rue Saint-Honoré. près de St-R^rh. Tl ordonnaii périodiquement des rafles pour débarrasser Paris des éléments de troubles. Les exempts procédaient avec brutalité et sans discernement, si bien que le 28 mai 1750, aux cris et aux l;rmes de mères qu'on avait arrachées de leurs enfants, la foule s'ameuta, battit les exempts, dont un fut tué, et envahit l'hôtel de Berrier.

autre œil et meminisse jiivat, comme disoit le pieux Ënée malgré son Infandum regina jubés, etc. qui lu\ vient à la bouche peu après. Franchement l'alarme fui chaude, et vous me vîntes à l'esprit. Fait comme vous êtes (et peut-être plus que mile autres) pour la haute magistrature je vous félicitois bien dans mon cœur d'être dans votre château plustôt que dans quelque Intendance exposé à des lubies populaires de cette force, et dont je crois que toute lattention du monde ne sauve pas plus le sage que l'inepte; enfin tout est tranquille; et excepté quelques polissons et 2 ou 3 exemts qui seront pendus, personne à cette heure n'y pense. Les yeux du parterre se tournent sur l'assemblée du clergé pour voir sa contenance quand on leur annoncera l'arrangement du contrôleur générai de la part du Maître (i); à l'ouverture de cette sainte assemblée, Mr. de Montazé lévêque d'Autun prononça un beau discours qu'il avoit fait faire dez longtems pour une autre occasion qui n'eut pas lieu. Ce discours là venoit assez icy comme de rebique marion; car c'étoit contre les athées; et on ne voit pas que cela fût fort en place devant un auditoire mitre. N'importe : il a si bien réiissy que l'orateur, après avoir été rejette, je ne sçais plus quand (2), de Mrs de l'Académie, ne doute plus qu'ils ne le reçoivent bientôt à belles baisemains dez que l'abbé Terrasson qui se meurt aura les yeux clos. L'abbé Trublet n'est pas heureux ; le voilà vis à vis un formidable concurrent. Rien, m'a-t-on dit, n'égale l'ambition de Mgr l'évêque d'Autun, qui ne veut pas être un prélat du commun (3). Il tend à tout.

(i) Il s'agit de Tédit de mai 17^9, remplaçant le dixiilme pf>r le vingtième, et supprimant tous les privilèges en matièro d'impôt. Le clergé y fit la plus vive résistance, ainsi qu'à l'édit de iiiSmi? date, interdisant l'extension de la mainmorte.

(2) V. lettre X. Montazet était passé de Troyes à Autun, on 1749-

(3) C'est là, probablement, le mot d'une épigramme contre Montazet; car Collé, I, 85, souligne en parlant de l'évêqiii^ d'Autun ; « qui n^est pas un prélat du commun. »

On veut même qu'il n'aspire opiniâtrement à l'Académie que pour être plus près des rangs, quand il sera question de donner un précepteur au Duc de Bourgogne. Duclos ne s'est-il pas mis en tète conjointement avec l'abbé de Bernis de me jetter à la traverse et de me le faire emporter sur ces messieurs. Soyez bien seur que je ne trempe non plus que vous à ce complot ; je le traverserois même haut à la main, par un dézaveu autentique, si je n'étois persuadé que cela échoiiëra de soy même ; et comme vous sentez bien ce seroit me donner un ridicule achevé que d'aller faire le beau dificile ou le dégoûté sur une pure chymère. Mon rôle est de fermer la bouche et les yeux ; de ne rien voir ny rien dire ; cela est bien aisé : aussy fais-je. Il est vaillant d'imaginative Mr. Duclos ; et ce qu'il y a de particulier, c'est qu'il ne m'aime guères; et si c'est qu'il croye en cela servir le mérite ! sa galanterie est bien romaine. Mr. Je Bernis et Monerif dont il a les voix, m'aiment encor moins. Tous 3, à tour de rôle m'ont pris en guignon c epuis des années, pour quelques gayetés les plus innocentes du monde. Veulent-ils expier leurs béveuës ? Ces actes de justice ne sont guère d'usage dans le beau monde ; que tout cela veut-il donc dire ? Du diable si j'en sçais rien : ce que je sçais de visu et aiiditu, c'est que j'ay leurs voix. Un prodige plus marqué seroit que j'eusse encor celles de M. de Mirepoix et du R. P. La Chaussée qui m'a dénoncé au saint prélat comme l'auteur de l'ode que vous sçavez ; et quand ces deux bonnes âmes se dépétrifieroient en ma faveur, qu'y gagneroisje encor ? Franchirois-je les .fossés que creûseroit sous mes pas l'infatigable machiniste Voltaire qui assurément fera tout pour esquiver un vis-à-vis qui ne laisseroit pas ses fatuités à leur aise (i). Voilà trop parler de

(i) Le Vayor étant venu à Paris, en juillct-aoùt, Piion n'eut pas à lui raconter la fin de sa candidature. C'est Bissy qui fut élu, .-près avoir intripué contre La Place et Piron. V. Lauson, op. cit.. p. ."^i Chaponnière, p. 96. — Piron s'était désisté avant ré'cction.

A JEAiN-FRA.\ÇOlS LE VAYER 4^

moY ; que voulez-vous, Monsieur, ce sont en même tenis nouvelles publiques ; peu dignes à la vérité de l'être, mais qui le sont item et que je vous donne faute d'autres. Je vais bien iinir par quelque chose de bien usé, et qui peut-être vous sera encore plus indiférent. C'est par l'assurance du plus tendre et du plus respectueux dévoûment.

Ce 25 Juin 1700.

XVII (i)

Je ne m'avise pas. Monsieur, de vous prier de m'excusor si j'écris si rarement, parce que je vous connois trop juste pour exiger d'un bancroche les entrechats de Dupré. Mais de quoy je serois inexcusable après tant de marques solides de votre amitié, ce seroit de ne vous pas faire part de ce qui m'arrive d'important ; et que vous apprissiez par conséquent par d'autres voyes que la mienne la nouvelle révolution qui arrive dans mes affaires. Je juge à propos de vous en instruire d'un second bond, et pour vous mettre au fait plus agréablement que par un récit tout plat et tout uny de vous copier la lettre que je viens d'envoyer à l'abbé Raynal auteur actuel du Mercure galand ; vous aprendrez en même tems ma chance et la façon dont je m'y prends pour en avoir raison.

« J'ay vu le tems, mon cher abbé (2), quo vous m'aimiez un peu ; et je ne saurois croire ce tems là si passé, ou du moins sa trace à tel point éfacée, que vous ne preniez encor

(i) Cf. Lettre de Piron à son frère, Complément, p. 82.

(2) Raynal, I7i3-i79r), que Piron avait reneontré eliez Mme Geoffrin, n'avait encore publié que VHifstoire du, stnthoudi'rat, VlUstnire du Parlement d'Angleterre et les Anerdoies Uttrrnirr^t.

48 LETTRES DE PIBON

quelque part à ce qui me regarde. En ce cas, laissez moy vous conter une uvanture étrange qui m 'arrive en ce moment à travers mile disgrâces. Cette avanture est telle que je m'en ressentiray toutte ma vie, sans que je sçache par où ny comment je me la suis attirée.

« Je reçus dernièrement un billet anonime où l'on me prioit de me trouver un tel jour, à telle heure, en telle rue, chez Mr. un tel (que je ne conuoissois nullement) qui me diroit de quoy il éLoit question. Tout suspectes que soient, tout funestes même qu'ayent été plus d'une fois ces sortes d'assignations mistérieuses, je m'y suis rendu tout bonnement et à toutte risque (1). Vous allez voir un beau coup de théâtre, et qui assurément n'est pas rebattu.

«Ce Mr. un tel est un très honnête homme de notaire qui, dez qu'il m'a vu, m'a présenté la plume très iioliment, m'a fait signer un contrat de rente viagère de 600 fr. constituée à mon profit, et m'a remis un rouleau de 25 lotiis pour la première année. Vous concevez bien la foule de questions où se sont répandues ma surprise et ma reconnoissance. Point de réponse ; cet agréable notaire s'acquittoit de son employ. Item c'est tout ; voilà la scène finie et le théâtre d'où je sors.

« A qui donc addresser directement tout ce qu'un pareil dénoûment doit m'avoir laissé sur le cœur. Je n'en sçais rien, et suis même menacé de ne le sçavoir jamais si. vous ne me prêtez votre ministère. Ce n'est nullement icy, matière à monitoire ; sans cela, je vous aurois épargné la corvée, en écrivant à mon curé ; et la publication d'un pareil monitoire et d'un fait de si bon exemple auroit bien vallu un prosne.

« Cela ne se pouvant, j'ay recours à vous, Monsieur ; aidonsnous. Ayez la bonté pour cela, de faire voir cette lettre à un quelqu'un dont vous êtes bien voulu, qui est très répandu dans le monde, qui sçait tout et qui dit tout ce qu'il sçait et par delà. Il jazera tant qu'enfin il fera jâzer et qu'on viendra peut-être à révélation. Ce quelqu'un est le public, et moy, je suis Monsieur, etc. Piron. Ce 10 7'^''« 1750. »

Que dites-vous, Monsieur, et de l'histoire et de l'historien ? S'y est-on bien pris ? m'y prends-je bien ? Je fais de mon mieux du moins. Mais j'aurai beau faire; mon bienfaiteur aura toujours mile fois mieux fait, et

(i) D'après le Dictionnaire de l'Académie de 1772, risque est féminin seulement dans l'expression proverbiale : à toute risque.

mon imagination Loutte étendue qu'on la dit, ne donnera jamais si bon exemple que son grand eœur. Cette lettre à l'abbé, que je veux qui soit insérée dans le Mercure du mois finit par ces vers-cy en deux stances (i) :

Chacun faisoit son chemin, L'un icy, l'autre à Berlin ; Seul je restois au Tartare :

Un cœur vraiment généreux M'en tire, et me rend heureux ; Ma fortune est la plus rare.

On ne m'en dédira pas. De Dieu c'est être icy-bas L'Image la plus sensible, Qu'être, de gaîté de cœur.

Non seulement bienfaicteur, Mais bienfaicteur invisible.

X'est-ce pas aussy trop vous parler de nioy ? avouez du moins que j'ay belle matière et que je ne me dois f.as flatter de l'avoir pareille deux fois en ma vie. Revenons eniin à vous, Monsieur. Goùtez-vous bien là-bas les plaisirs tranquiles de la noble et saine philosophie i* puissent-ils être assaisonnés de quelques autres un peu terrestres et non moins délicats quelquefois ! Vous les méritez tous de quelque espèce qu'ils soient, vous qui en faites partout où vous êtes et même où vous n'êtes pas. Vous n'étiez pas icy quand vous m'y fistes celuy qui vous a pour jamais acquis mon respectueux attachement.

Recevez les assurances de celui de la pauvre infirme qui est toujours comme vous l'avez laissée (2).

A Paris ce 10 septembre 1700.

(i) La lettre reproduite dans le Mercure d'octobre i.-]5o, p. >oo et 201, avec quelques légères variantes, n'est suivie que ùe ia seconde strophe. La maligne allusion à Voltaire fit proscrire la première L;i date est du i5 septembre. — Le bienfaiteur anonyme était ]v marquis de Lassay, à l'instigation de Mlle Quinault.

h.) La femme de Piron mournl le 17 mai 1751.

fi

ôo Lettres de piroN

Salut, bonjour et bon an à l'aimable et pacifique philosophe éloigné du tumulte scandaleux de nos villes ! Puisse-t-il jouir des siècles durant des charmes de sa jiublc solitude, et de l'ombrage des arbres qu'il a plantés; et puisse cette ombre s'épaissir encore sur la tête des enfants de ses enfants ! Voilà de la poésie qui me sort du cœur, et des sentiments que vos bontés accumulées y ont fait, pour jamais, pendre par racine. Soyez en bien persuadé, Monsieur ; ce sont touttes les étrennes que je vous demande et que vous me devez bien légitimement. Avez-vous un peu ry de l'humiliation du superbe géant (i) qui ainsy que Chirac est un oiseau de Siiint Luc .•* Si vous n'en étiez pas bien aise, vous seriez Je seul au monde. Et vous m'étonneriez autant que M. le Procureur général si à sa première maladie, il envoyoit chercher ce iuédecin. Jugez de ce que feroit du magistrat un docteur qui sçait si bien tuer ses meilleurs amis, et qui n'a pas épargné son illustre bienfaictrice dont il arbore éfrontément les dépouilles ; et que Rhadamiste s'écrie encor :

() dieux ■ Lnite-t-on de ce^.x qu'on assassine ^

Eh vraiment ouy 1 témoin la belle charge à la cour des aides dont le fils est glorieusement revêtu (2). Un vieux

(i) Il s'agit du lutklccin Astnic; Piron f'crit, en effet, dans une clianson :

Chirac est donc, ainsi qu'Astruc

Un oiseau du Saint-Luc. (Œuvres, t. VII, p. 3oi.)

Saint-Luc est le patron des médecins. Nous ignorons quelle humiliation fut infligée au médecin et héritier de Mme de Tcncin, par le procureur-général Fleuvy, ami de Piron.

(2) Il avait pris prbablemenl le nom d'une terre, car VAlmanach Royal ne donne pas le nom d'Astruc.

A JÈ AN-FRANÇOIS LE VAYER ^l

haillon à peine couvriroit sa cuisse, si Mr. son père n'avoit jamais fait en sa vie de visites plus lucratives que celles qu'il a faites chez Mr. de Flcury. Je crois que ce fut à la sortie de cette visite qu'il en fut rendre une au pauvre D. Jaques Martin (i) que vous vous souviendrez peut-être comme moy d'avoir vu chez Madame Tencin et qui vient de mourir. Qui nous expliquera désormais les chimères de l'antique ? Le voilà mort à la peine sur ce fameux plâtras qui représentoit disoit-il une dame romaine morte contre l'opinion de M. Maffei (2) qui la soùtenoit agonizanle. Quel dommage que le R. P. soit allé si loin sçavoir la vérité et que nous mourions avant son retoui- ; sans avoir eu l'esprit décidé là-dessus. \ oilà des pertes., cela ! et qu'on nous dise que les moines sont icy-bas des gens inutiles. S'ils se rencontrent là-bas, luy et le gros abbé Desfontaines (3), il y aura tcipage, car celui-cy l'a daubé dans ses feuilles d'une îaçon que le bon religieux ne luy aura pardonnée ny en ce monde-ci, ny en l'autre; et qu'elle belle bagâre, quand surviendra le marquis Maffei : car tous les trois s'en veulent cordialement et s'en sont dit des plus belles sur ic vrai sens d'ascia pour sçavoir si ce mot veut dire ancre, [)làtre ou truelle. M. le duc de la Valière (4) dit-on parle

(i) D. Jacques Martin, iG84-i75i, bénédiclin, auteur de plusieurs ouvrages d'érudition dont le meilleur parut après sa mort : Histoire des Gaules, 2 vol., in-4.

\j) Maffei, 1670-1 755, poète et énidit, auteur de Mérope, imitée par Voltaire, et de 28 vol., in-8°. Ses travaux érudits concernent) surtout l'histoire de Vérone.

(3) Le journaliste Desfontaincs, iG58-i7A5, est connu surtout par SCS démêlés avec Volta'irc, et par la nuée d'épigrammes dont le cribla Piron (Œuvres, VI, p. 496 à 5o8, et H. Bonhomme, Œuvres inédiles de Piron et Compléments. Les feuilles de Desfontaines sonî le Nouvelliste du Parnasse, Observations sur les écrits modernes, et Jugements sur les écrits nouveaux.

(f\) Le duc de la I^ Vallière, petit-neveu de la favorite de Louis XIV 1 708-1 780, connu comme bibliophile. Sa bibliothèque, achetée en 1788, par le comte d'Artois, fut réunie à celle de l'Arsenal.

aussy de passer la barque. 11 est dangereusement malade depuis les fêtes de Versailles où Mr. de Soubize luy a gagné 800 mile livres. 11 ne luy reste pas de quoy payer Charon. Autre nouvelle plus rianta ; le démon de la poésie dramatique possède la maison du Roy. L'émulation s'est mise entre les Rouges et les Bleus à qui sucoéderoit à Corneille et à Racine. Mrs. les Gardes du corps ont commencé, deux d'entre eux ont donné du comique (2) et du tragique et n'ont pas réûssy ; mais voicy un mousquetaire nommé M, de Grave (2) qui est battu des mains, seule façon d'être battu qui convienne à gens de sa robe. C'est dans une tragédie intitulée Varon qui a un grand succès. Je ne l'ay pas vu parce que je ne vois plus rien : mais tout le monde s'accorde à dire qu'elle est très bien conduite et fort intéressante. La versification est un peu cavalière et se sent de cette noble négligence qui ne sied je crois pas mal à une muse mousquetaire ; on la compare à celle de La Grange (3). Marmontel a lu Egyptus; voilà de la proye pour Fréron et De la Porte qui iront bride en main avec l'auteur de Varon et pour cause. Un licencié (4) a bien pris pis que des licences

(i) Le 0 oclobre i75i, le garde du corps Moulicr de Moissy fait jouer Le Valet maître, comédie en 3 actes en vers. Imp. chez Duchesne, in -12, 1752. Il a donné, en outre, plusieurs pièces au Théâtre italien.

(2) Le vicomte de Grave, plus tard capitaine au régiment de Cambis, donne Varon, le 20 décembre 1751. Collé (I, 383), partage la bonne opinion de Piron. La pièce fut imprimée chez Duchesne, in-i2, 1752.

(3) La Grange-Chancel, 1676-1758, auteur de plusieurs tragédies, dont Amasis qui fut l'un des plus grands succès du XVIII® siècle. La Grange n'écrivait plus depuis 1782.

(/i) Il s'agit de l'abbé de Prades, qui soutint sa thèse, le 18 novembre 1751. Le docteur qui l'avait approuvée dut démissionner; l'abbé s'enfuit pour échapper à la prise de corps, et se réfugia prè^^ de Frédéric II qui lui donna un bénéfice en Silésie. La suite a prouvé que Prades avait été un instrument, il fit tous ses efforts pour apaiser Rome et la Sorboniic, et les registres A. N. MM 276 portent les

poétiques, cependant en Sorbonne. Il vient d'avancer et de soutenir des propositions horribles qu'on a dénoncées au Parlement. Cela fait bruit et scandale et on sévira. La Cour a nommé des commissaires pour l'instruction du procès. Le fait est qu'on a soutenu que les miracles ne sont d'aucun poids pour la preuve de la vérité de notre sainte religion ; et que sans les prophéties ceux de N. S. J. C. ne prouveroient pas plus que ceux d'Esculape. Ce pieux licencié est de Montauban. Vous entendrez parler de cela ; car cela aura des suites, d'autant plus que le délinquant est un sujet verreux très mal voulu et même interdit par son évêque et que son étourderie passe pour un guet à pens concerté entre luy et quelques auteurs de l'Encyclopédie tels que Didrot et deux autres (i) de sa trempe que je ne veux pas nommer, mais que vous connoissez très bien par les preuves publiques qu'ils ont données de leur mécréance. Il a siu'pris la religion de son examinateur. Sa thèze étoit une lecture de 4 heures ; il la luy aporta comme il étoit à table; la luy lut comme il voulut et l'autre l'entendit comme il put ; permission donnée entre la poire et le fromage ; salle ouverte ; moines sur les bancs ; objicio ; respondeo ; instabo, etc. haro ! (■?.) Voilà comme vous voyez des nouvelles de guerre, de théâtre et de théologie. Sans compter celle de ce pauvre lieutenant-général de je ne sçais quel baillage, qui s'est présenté au jeu à Versâille avec un bel habit de velours brodé, qui y a perdu son argent et a été arrêté sur la ressemblance que par malheur il avoit avec un filou dont on avoit le signa-

prouves de sa sniimissinn ft de sa réconciliation. Il n'eut aucune part à son Apologie qui est probablement l'œuvre de l^iderot, et qui n'avait d'autre but que d'enfler le scandale.

(i) On est dans l'embarras du choix; l'un des deux, cependant, est certainement Toussaint, l'avoeat athée, qui dut aussi se réfugier aux Pays-Bas, puis en Prusse. L'Encyclopédie avait commencé do paraître cette même année 1751.

(2) La soutenance dura (Jouze heures.

lement. N'êtes-vous pas bien heureux, et ne le sentez vous pas bien, dans le sein de votre retraitte et de Madame (i), dans le sein de la paix et de l'innocence, de vivre à l'abry diin fracas insuporlable aux bonnes Ames. Je finis comme jay commencé par vous en féliciter et même en vous l'enviant au fond du cœur. Ah ! si je pouvois un peu partager avec vous ces moments de tranquillité ! quel plaisir pour moy dans mes adversités ! Vous me l'avez généreusement ofert ; et je n'en saurois I)rofiter. Je ne vous en ay pas moins d'obligation et je vous réitère et là-dessus et sur le reste mes remercîments et mes vœux. Présentez, si vous le jugez à propos mes très profonds respects pour ce qu'ils valent. Ils ont leur prix, si la sincérité le donne aux sentimens de quelque part qu'ils viennent.

Paris, 2q décembre 1761.

J'ay envie, Monsieur, pour faire une fin digne d'un poète, de travailler en almanachs. Je suis devin ; en voyant passer l'autre jour sous mes fenêtres le convoy du pauvre prince Charles (2) qu'on menoit aux Capu-

(i) C'est la premitn'c allusion à la femme de Le Vayer, marié depuis i746. Le silence sur ce point n'était-il pas exigé, jusque-là, par la femme de Piron, devenue, d'après Collé, d'une jalousie de plus en plus ombrageuse !>

(2) Charles, fils de Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, dit le prince Charles. Né en i684, mort le 2() décembre i75r, grandécuyer de France. Il avait épousé, en 1717, la fille du duc de Noailles âgée de i3 ans. Après qu'elle eût passé un an ch^z son mari, celui-ci la renvoya, en 1720. Le prince Chanes avait une liaison affichée avec les sœurs Quinault. A sa mort, il écrivit une lettre à sa femme pour demander une réconciliation. Sa femme refusa de le voir.

ciiiL's {vl qui par parenthèze a essuyé bien des ciiicaniies du Curé de Saint-Germain de l'Auxerrois au sujet d<* l'administration des Sacrements parce que Madame d'Armagnac n'a pas voulu venir se réconcilier ; qui par une autre parenthèze a fait son légataire universel Mr. de la Martinière premier chirurgien du Roy pour faire de ses biens l'usage dont ils sont convenus ensemble ; et qui, par S*" parenthèze, laisse, dit-on 80.000 fr. à Mlle Quinault (sçavoir laquelle, je n'en sçais rien), pour levonir au don de deviner que je crois avoir, en voyant passer le convoi du Prince, je conçus qu'il étoit mort ; bien phi? tout en recevant un pâté d'Amiens l'autre jour, je devinai avant de l'ouvrir qu'il étoit de canards, j'allay même jusqu'à en dire le nombre ; enhn par cette même sagacité d'imagination, à l'arrivée de la belle bourriche dont je vous remercie, je n'hésitai point : je fus seûr qu'elle venoit de vous ; vous ne m'en aviez pourtant pas dit le mot.

Hé bien, prendrez vous de mes almanacs, comme je prends vos poulardes. Demi-douzaine ma foy qui n'est pas à la douzaine. Elles sont ce que le peuple apelle superbes et magnifiques. J'aimerois autant dire d'un riche équipage et d'un bel habit que rien n'est plus tendre, plus gras et plus délicat. Quelque chose de bien tendre et de bien délicat c'est ce que fit dernièrement un beau jeune cavalier amo'ureux et fort aimé de Mademoiselle Brissard, fille du fermier général. Vous noterez que le père est fort peu du goût de sa fille ; le jeune homme qui est de qualité et qui la recherche hautement, vous concevez bien pourquoy, se trouvant chez le père, en cercle de famille, et ce brutal de père s'étant aperçu de quelque chose (je ne sçais quoy) qui ne luy plaisoit point lâcha bourgeoisement un grand souflet à Mlle lîrissard ; mais comme il survient quelquefois bien des choses entre le verre et le nez, le galand iiussy fît adroitement rencontrer sa joue entre celle de

56 LETTRES DE PIBON

sa maîtresse et la main du père ; le gentilhomme receut donc à plein le souflet ; et dit froidement à Mr. le fermier général qui restoit fort embarassé, que ces sortes d'afronts ne se pardonnoient qu'à des beau-pères ; et au'à moins qu'il ne luy voulût bien faire l'honneui' d'être le sien il se trouvoit dans la triste nécessité de se couper la gorge avec luy. On s'imagine bien que le bon naturel de la fille n'épargne rien pour sauver à &on père un pareil inconvénient, et un homme de sa trempe n'est pas pour hésiter longtems sur l'alternative. Hé bien le tour du galant n'est-il pas bien tendre et bien délicat et ma transition des poulardes à ce tour-là, n'est-elle pas heureuse ? Et cette avanture toutte nouvelle ne méritoit-elle pas bien d'être contée au seigneur des campagnes qui ont été le théâtre des avantures de Tharsis et Zélie (i). Voilà qui prouve bien que tout n'est pas dit. D'Urfé et votre grand-oncle avoient échapé ce nouveau trait d'amour et de galanterie. M. le duc d'Orléans (2) tire à la fin des siennes ; a^ous savez peut-être que M. de Nivernois (3) revient de Rome. M. de Vandières (li) et M. l'abbé Le Blanc en sont revenus. M. de Tournehem (5) attendoit ce retour pour remettre sa surintendance

(1) C'est \p titre du roman pastoral attribué à l'abbé Le Vayer. l'ami de Boileau.

C2) Fils du régeut. mourut le d février 1762, à l'abbaye de Sainte- GeneviJ-ve, oiî il s'était retiré, adonné uniauement à l'étude et à la piété. Il passait pour janséniste. Le curé de St-Etienne-du-Mont lui refusa l'absolution. C'est un des premiers épisodes de la querelle des Sarrements.

(^) Le duc de Nivernois était l'un des protecteurs de Piron (Œuvres. VT, p. 33). Il fut ambassadeur extraordinaire à Rome, de 174'*^ à 1752.

(4) Appelé ensuite marquis de Mariorny. frère de Mme de Pompadour et surintendant des bâtiments du roi, après Tournehem. — Les plaisants le nommaient marquis d\Avnnt-hîer.

(5) Mort le 19 nov. 1751. Oncle du mari de Madame de Pompadour. Piron lui écrivit une supplique au nom du peintre Bouchen (Œuvres, VI, p. ii4) pour obtenir un logement au Louvre.

entre les mains de son survivant. Yarron va toujours de mieux en mieux ; et pour ne pas décheoir ne se fera pas imprimer. Les connaisseurs en vers et les grammairiens le luy ont conseillé (i). Adieu, Monsieur, et (•(Mit fois grammercy. Il ne meurt point d'académiciens : cela est cause que l'abbé Trublet reste à Saint-Malo, où il prêche comme le diable, et peut-être, d'exemple comme autrefois il lit à Mcaux.

(]e - janvier 1752.

Je ne perds pas un moment, Monsieur, pour vous lémoio-ner l'étonnement où vient de me jetter votre lettre. Tl est heureux encore pour moy qu'elle ait renfermé ensemble les deux nouvelles ; celle du mal et de la guérison ; guérison même d'autant plus agréable à sçavoir, que, selon vous c'est le retour d'une santé meilleure que celle même dont vous jouissiez auparavant, ce qui est très croyable et tout naturel. Suhlaths caiisis tolluntur effectus. Vous vous étiez plaint souvent d'un mal-être auquel vous ne donniez point de nom ; et dont cette maladie très-purgative aura sûrement târy la source. Ainsy dez que vous n'êtes pas une fille à marier il n'y a plus qu'à rire, quand même le mal auroit fait quelque petit ravage sur le cuir satiné qui vous couvroit les joues depuis quelques 3o années fa). Ne trouvez donc pas mauvais, s'il vous plaît, Monsieur, que je me régaye avec vous autant que je pourrai, ef qui sçait même les heureuses suites que peut avoir cette espèce de régénération et si la nature n'en avoit pas besoin

fi) On n \n que lo conseil ne fut pas suivi, (2) Qui sont quarante.

pour accélérer l'effet des eaux de Forges ? Un bonheur comme un malheur, a toujours son frère chapeau (i), et ne vient jamais seul ; puisse- je être en cecy un bon faiseur d'almanach et réparer par là, la brèche que vous me faites apercevoir dans la réputation que je me veux faire au Payis de Liège ! (2) Au reste, Monsieur, je ne suis pas assez impertinent pour me formaliser, quand vous n'auriez pas répondu à vingt de mes lettres. Me permettre d'écrire jusqu'à ce que la parfaite cécité me le défende, est une assez grande grâce que vous me faites, sans que, parce que je me serai satisfait, vous m'en deviez encor de reste ; non, comme vous pouvez bien penser, que vos réponses n'ajoutent beaucoup à ma satisfaction, mais la plus grande que j'auray toujours ce sera la vôtre propre, et par conséquent que vous ayez et que vous preniez tous vos aises. Cela soit dit une bonne fois pour mile, et très indépendamment des bourriches dont je vous prie qu'il soit dit aussy et pensé icy comme de vos réponses ; toujours les bienvenues, mais Jamais plus espérées que méritées. Par exemple étoit-il rien pour moy de moins espéré et de moins mérité que cette seconde dont vous m'annonces l'arrivée pour mon carnaval P Jugez par là de ma reconnoissance ; et n'exigez pas que je vous l'exprime ; toutes rares que soient vos poulardes, les termes quelquefois le sont encor plus car tout fourny qu'on m'en croit je n'en trouve point pour vous dire combien je vous aime, je vous admire et je vous respecte.

Paris, ce 2" février 17.52.

(i) Au sens ])rnpiT : moine subalterne qui en accompagne un autre.

(2) A Liège, se publiait. Talmanach populaire de Mathieu Lœnsberg.

A JEAN-FRANÇOIS LE VAYER Sg

La bourriche est arrivée, Monsieur, le tournebrochc a marché et le ventre s'est déboulonné ; le Mans, vous et Dieu soyez bénis ! Et celui-cy fasse paix à Madame r^ (i) qui, non plus que le bienheureux fils du Régent n'en tâtera ny d'une dent ny de l'autre. Ce dernier, diton, quelque semaine avant sa fin, ayant receû, à Ste-Geneviève, une visite de son aimable bru (2), la prôna, deux grandes heures, que rien n'y manqua sur ses devoirs d'épouze, de mère, de princesse et de chrétienne. Le .«<^r?r= on fînv. elle sortit, et ne s'apercevant pas au haut de l'escalier que le beau-père était encore sur ses talons, elle dit à son écuier en luy donnant la main : Je suis Afriflelon Friquet et je me ris et je me, etc. Jugez dans quels sentimens pour elle est mort le dévot prince. Par une sainte rancune, il a voulu laisser aux moines, sa bibliothèque, son médailler et 5o mile écus. Le Roi à qui il a envoyé son testament comme au censeur d'une nnreille police a rayé ces trois articles ; et l'héritier en disputera peut-être encore un qui continue les pensions que le défunt payoit à diverses personnes ; elles montent à 10 ou T2 cents mile livres et cela grève un peu un ieune onfnnt de famille qui en attendant la succesirion paternelle a contracté quelques millions de petites d<^!tes un peu criardes. Enfin voilà notre duc à même de se donner la comédie et de satisfaire sa belle passion pour le théâtre (3). Aussy bien n'est-il plus faute d'au-

(j) Fille aînée de Louis XV, Anne-Henriette, 1727-1752.

(2) Née princesse de Bonrbon-Conti; elle mourut en 1769, laissant, en guise de confession, une chanson grivoise de nombreux couplets.

(3) Collé était le principal fournisseur théâtral du duc d'Orléans, à Bagnolet et à Villers-Cotlfrets. Avant la mort de son père, le duc avait im tliéàtre à sa folie du Faubourg-St-Marlin, puis au faubourg du Roule.

6o LETTRES DE PIRON

leurs ni d'acteurs de condition, Dieu merci. Ces coquins de comédiens devenoient insuportables pour nous autre; misérables auteurs du tiers état depuis que leur métiei florissoit entre les mains qualifiées ; sans qu'elles daignassent familiariser avec le nôtre à quelques parades Ci) près dont encor elles ne se vantoient pas. Nous voilà en pied pour le coup : les dames ont enhardy les cavaliers. Après Mesdames du Bocage, Grafigny (2) et Denis (3) ont paru Mrs. Delateignan (4), de Moissy, Manger, de Grave et Duroulet. Magistrats, guerriers, marquise, comtesse et marquis. Il ne nous manque plus que des évêqùes ; et que ne pas attendre encor du dernier seigneur élu à l'Académie. Le feu duc de Valentinois composa des vers sur son élection dont il me fit part ainsy que de la réponse en vers aussy ; vers aussy jolis qu'en puisse faire un marquis académicien. Je ne vous dissimulerai pas cependant parmis tant de glorieux encouragemens pour nous que les premières armes de M. le marquis Du Roulet (5), ayent été un peu malheureuses. Ce chevalier

(i) Sur le goût du siècle pour les parades, bouffonneries grossières, V. Lanson, op. cit.. p. 10 à i3.

(2) Mme de Graffigny fit représenter le 26 juin 1760, avec grand succès, Cenie, comédie en cinq actes, en prose, du genre larmoyant. Imp. chez Cailleau, in-12, 1751.

(3) Aucune pièce d'une Madame Denis n'a été .jouée à la Comédie-Française. Il s'agit de la nièce de Voltaire qui avait composé, dès 1749, une comédie en 5 actes en vers, la Coquette punie. L'exil en Prusse fut seul capable d'inspirer à Voltaire la foi au talent do sa nièce. V. lettres à d'Argcntal, 29 juillet et 3 octobre 1749. 3 mai 1762; lettre à Thibouville. juillet 1762. Mme Denis, dans une lettre à Le Kain, 1705 ("Edit. Moland. T. 38, p. 537). se plaint que La Noue ait mal lu sa comédie et causé le refus. Elle l'accuse même de lui avoir volé le sujet de sa pièce. La Noue fait jouer, le 23 février i75fi. la Coquette corrigée. V. lettre XXXVIL

(4) De Lnl teignant de Dain ville ou Binville, conseiller au Parlement, cousin de l'abbé libertin du même nom, fit jouer en 1751, le 5 mars, le Fat, 5 actes en vers. La pièce n'eut qu'vme seule représentation.

(5) Gand Lebland du Roullet, auteur d'opéras. Les effets du Ca-

n'a tenu le pas que 3 jours, c'étoit pourtant une belle comédie en 5 actes en vers ; apellez-vous cela, peloter ? Et les plus beaux vers du monde. Les Voltairiens en ont eu peur ; et vous sçavez leur façon de dézarçonner les ') mieux à cheval : souvenez-vous du sort du brave Cortès (i). Tel a été à peu près celuy des Effets du Caractère. Malheur aux dégoûtés. Ils y perdront peut-être 5 ou G pièces pareilles qui sont dans le laboratoire du marquis et qui pourroient bien se rebuter dans la crainte du sort de Madame première. Je crois Madame de Vieumaison bien indignée car elle a trop de goût et aime trop l'esprit de M. Du Koulet pour n'avoir pas mis son attache plus dune fois à la pièce qu'a rejettée le parterre. Je crois qu'on lui aura donné de jolies épithétes à ce pauvre parterre. Oii étois-je pour faire chorus ? Je cherche une transition heureuse pour passer de la comédie du marquis à celle de Mn^e la duchesse de F... et de Madame d'E... Mais je n'en viens pas à bout. D'ailleurs, il n'est pas que cette avanture unique en son espèce et sur le compte de deux si belles dames ne soit pas venue encore i< vous, et j'aime à avoir les gands en cela comme en autre chose ; ainsy m'en voilà quitte et vous aussy sauf à y revenir si vous ignorez et que vous vouliez sçavoir. In arrêt du Conseil de l'Etat vient de défendre les deux premiers volumes de l'Encyclopédie comme pleins de maximes tendantes à détruire l'autorité royale, à établir Vesprit d'indépendance et de révolte et sous des termes obscurs et équivoques à élever les fondements de l'erreur, de la corruption des mœurs, de V Irréligion et de l'incrédulité. Espérons que ce pieux édit, l'expulsion du soute-

ractère, joués le i^' février, n'eurent que 3 représentations, et ne furent pas imprimés. — Je dois à M. l'arcliivistc de la Comédie- Française les renseignements sur ces diverses représentations.

(i) La dernière trafïédie de Piron, jouée « indignement » dit Collé, le 8 janvier 174'»; <'11<' n'eut que sept représentations. Piron la jugeait pourtant son « plus bel exploit ». V. Chaponnière, p. 83.

neur de mauvaise thèze hors du diocèse de Paris, la mort de Boindin (i) et l'intercession du bienheureux duc d'Orléans opéreront quelques bons effets sur les cœurs endurci?!.

Paris, ce J'^ février 1762.

Cinna, le Misanlrope, Atis (2) et Britannicus tombèrent à leurs première^ représentations. Le public ébloui de tant do traits hanincux que réiléchissoient ces beaux phénomènes n'y vit goûte à une première fois ; mais sa vue, rafermie avec le tenis, se redressa, et depuis 60 ou 80 ans, il se repent de sa faute et rend hommage à ces chefs d'œuvres. Daignent les justes dieux venger ainsy quelques jours le malheureux Gortès et la pauvre Rome sauvée ! Ce dernier enfant du grand Voltaire, hyer au soir, à 8 heures et demie, au faubourg Saint- Germain fut assassiné de cent coups de sillets au sortir de la comédie françoise où la garde nouvellement établie (3) avoit contenu les assassins 2 heures durant. Tout le monde en va faire compliment au premier autheur de Séniiramis, d'Electre et de Calilina. Voilà son antagoniste pleinement atteint et convaincu de basse jalouzie et de rage impuissante. Le premier étoit accusé de n'avoir pas bien sçu son Cicéron et de l'avoir manqué ; l'autre, sur les plaintes et à la requête de Doh'vet, en avoit fait

(i) Boindin, (1676-1751), faisait profession d'athéisme. C'était un des piliers du café Procope, où sa voix de stentor lui assurait l'avantage (Œuvres de Piron, VII, p. 807). Il était de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

(2) Tragédie lyrique de Quinaull (1676).

(3) Par le duc de Biron, colonel des gardes françaises."

A JEAN-FRANÇOIS LE VAYER 6.i

son héros ; vous concevez bien, Monsieur, que les petites fleurs de rhétorique n'étoient pas épargnées dans le rôle qui occupe les 3 quarts de la pièce (i). Tout en étoit jonché ; les vapeurs en ont nionté à la tête des darnes qui ont bâillé démesurément. La sagesse de Caton n'étoit pas là pour y guérir de rien ; César même, nouveau personnage amené dans le sujet pour le grossir de ho ou 5o vers, le grand César y a été et César et Nihil. Catilina, qui devoit être le premier objet du tableau y a paru en César; on ne s'y est pas aperçu de luy (2), Des beaux vers faits pour l'oreille seulement, des tirades, des maximes, c'est comme le poivre dans les ragoûts de Mignot, Vous l'aimez : on en a mis partout. De l'intrigue, de l'intérêt, du sentiment, du naturel, du vrai, de la conduite, ae la liaison ? Nulle part. Tel est le cry unanime des étoufés d'hyer. Il y a eu quelques battemens de mains au parterre ; c'étoit dit-on des envoyés de Prusse qui sui voient leurs instructions sans sçavoir le français. Enfin voilà la pauvre Rome sauvée, perdue malgré les aplaudissements quvelle eut, il y a je ne sçais quel tems, à des représentations clandestines chez l'auteur ; et dont les témoins depuis longtemps par leurs éloges, faisoient faire bien du mauvais sang au vieux Crébillon. Non que Mr. de Voltaire ait dégénéré de manège ; touttes les cordes de son arc étoient tendues : même celle de se faire dire toujours à l'extrémité au moment de ses premières représentations : (à Mérope entre autres pendant laquelle il recevoit ses Sacrements). Cette fois-cy avant qu'on levât la toile, il n'y avoit qu'un bruit dans la salle ; c'est qu'il se meurt du scorbut ;; les plaisans avoient beau dire qu'on ne s'inquiétât pas ; et que, pour peu qu'à la fin de la pièce on criât : l'autheur ;

(i) Ciceron.

(2) Cependant, sauf au V* acte, Catilina est presque toujours en scène.

l'autheur ! on le verroit dans quelque loge bien guéry du scorbut cl du loy de Prusse ; on le vouloit scorbutique et mourant ; et pour cause : cette petite corde a iompu comme les autres ; il n'y a pas eu lieu de crier : l'auteur ! l'auteur I La pièce est morte ; l'auteur se meurt loujouis et se meurt si bien qu'assurément qui espionneroit l'abbé Leblanc le trouveroit composant déjà sou éloge, |)()iir le nicher à la place de celuy du cardinal de Rohan qui emplissoit le remercîment à l'académie qui luy est resté bredouille.

La duchesse de F... (i) et Madame d"E... allèrent chez une devineresse à un 5" étage dans une petitte rue au bout de laquelle étoit resté l'équipage. La vieille les fit asseoir, alluma un côteret, et leur dit que pour le succès de la cérémonie, il ne falloit pas qu'il restât sur elles ny même dans la chambre le moindre vêtement ny la plus petitte nipe. Les dames, non sans bien de la répugnance, se soumirent enlin à la loy. Robes, jupons, chemises, coliers, bagues, etc.. tout fut mis bas et emporté dans la chambre prochaine par l'hôtesse qu'à son tour le diable a emportée on ne scait où. Les deux Eves s'alarment, s'impatientent, s'efarouchent enfin et font rage des f\ pieds sur le plancher de la chambre oii elles se trouvent enfermées. Les voisins avertissent le commiss-aire au lieu du serrurier. 11 enfonce la porte, entre, et ne distinguant pas les rangs, à la nudité, fait d'abord très mal sa cour, parle d'hôpital et de Salpêtrière, use déjà de mainmise quand le nom de la duchesse lui f râpant l'oreille arrête enfin tout court cette procédure militaire. Il envoyé reconnoître l'équipage et avertir les gens d'aller quérir des habits, assiste aux toilettes, s'excuse du mieux qu'il peut et remet les dames à leur carrosse.

Ce 25 février 1762.

(i) l'Almanacli Royal donne deux duchesses dont le nom commence par F. : la duchesse de Fitz-James et la duchesse de Fleury. Je n'ai trouvé l'anecdote dans aucun des mémoires du temps.

J'espérois de jour en jour vous voir arriver, et vous demander pardon ou vous féliciter de vive voix, de ne vous avoir pas écrit depuis votre départ. Mais on vient de me dire à votre porte, que vous ne reviendriez que ce carême ; du reste m'a-t-on dit, vous vous portez à merveille, et c'est le grand point ; car à l'option, tout désireux que je suis de vous voir, je vous aimerois mieux invisible à jamais et comme cela, que visible autrement. Moiiar modo vaJeas. Continuez donc. Monsieur, de régner en paix dans votre aimable seigneurie vis-à-vis de votre philosophie et de madame ; et sentez tout votre bonheur en le comparant à l'insomnie et aux ennuis qui nous afligent icy au milieu du tumulte et des importuns. Pour moy je me sens né vraiment malheureux, de concevoir si bien la douceur de votre vie et de votre séjour, d'èlre seùr que je serois le très bien venu à les vouloir partager quelques semaines, et encor plus seùr que je mourrai sans avoir eu un tel bonheur. Que voulezvous ? telle est la volonté d'en haut. J"ay le plus vilain agenda du monde, pour le reste de mes jours. Des courses à la rue St-Jâques (i), des épreuves, des fautes et des ratures sans fin ; voilà ma tâche ; et tout cela pour arriver à quoy ? à servir seùrement de pâture aux auteurs des feuilles périodiques, et peut-être après aux rats de bibliothèque. Le joly point de vue à comparaison de ceux du château de la Davière ! (2) N'auray-je pas là fourni une belle carrière ? Comme dit Rousseau, c'étoit bien la peine de naître ! Je ne m'en iray pourtant pas si

(i) Piron commençait à pirparcr l'édition de ses œuvres, parue en 1768, 3 vol. in-12, chez Duchesne, libraire, rue Saint-Jacques.

(2) Du perron nord de la Davière, la vue s'étend au-dessus des campagnes verdoyantes, arrosées par l'Orne saoïmoise, jusqu'aux forêts de Bcllêmc, de Perseigne et d'Ecouves. Du haut d'une colline boisée, enclose dans le parc, le panorama est encore plus étendu vers l'ouest.

66 LETTRES DE PIROxN

fort bredouille que je n'aye été chemin faisant, honoré longtemps de votre souvenir et de votre amitié dont j'aurai reçcû plus d'une preuve solide. Ce ne sont pas îcy verba et voces ; ne pouvant douter de cette amitié précieuse sans ingratitude, je ne puis non plus m'en flater sans un peu d'orgueil. N'est pas aimé de vous qui veut. Il y a du choix dans vos afaires ; et si humble qu'on soit, on sera toujours un peu fier de se voir distingué de la foule par quelqu'un de si distingué. Il court un manifeste de l'abbé de Prade (i) contre Mrs de Sorbonne, qui fera bien du bruit si l'écrit se multiplie. Il est d'une force singulière. M. l'évêque de Mirepoix et les Jésuites y sont bien maltraités. C'est l'abbé de Prade qui paroît l'auteur du fonds ; mais on veut que Voltaire y ait donné la forme ; elle est parfaite ; elle a la netteté et la légèreté des Provinciales, jointes aux grâces modernes du temps. Non nostnun est tantas componere Utes. Ce n'est qu'un bruit naissant : vires acquîret eundo ; et une autre fois vous en saurez davantage ; mais la chose, je crois, n'en restera pas là. On y prétend que toutte l'affaire de cette fameuse thèze qui a fait sévir contre le répondant et l'a contraint de s'expatrier n'est qu'une œuvre d'iniquité et de vengeance de la part des auteurs du Dictionnaire de Trévoux contre ceux de TEncyclopédic. On y veut voir le cachet de Voltaire, surtout à un coup de grife horrible lâché à propos de bottes, contre Maupertuis à qui en veut le Jaloux universel (2) contre qui à son tour, court aussy une lettre attribuée au Roy de Prusse (3) qui, dit-on, voudroit bien rayer de son

(i) C'est VApologie de l'abbé de Prades, attribuée à Diderot et à d'Alembert. (V. J. P. Belin, Le mouvement philosophique de 17^8 à 1789, in-8, Paris, igiS, p. 6G-7.)

(2) Lîi querelle entre Voltaire et Maupertuis prit une tournure violente au mois de décembre 1752. On sait que la Diatribe du, docteur Akakin, médecin du pnpe, fit rire le monde entier de Maupertuis, mais fâcha tout de bon Frédéric II.

(3) La querelle de Voltaire avec un juif de Leipzig (i75i) et sa

état de dépense les 20.000 fr. de pension qu'il fait à cet important de cours ; ne sentez-vous pas à ce récit d'un tas de hautes tracasseries, redoubler votre goût volontaire pour la retraite philosophique oii vous vivez. On dit aussy que le Parlement a fait inviter les pairs pour lundy (après-demain) à venir prendre séance pour assister au procès quil veut faire à M. l'archevêque de Paris (i) qui, comme dit fort bien l'épigramme du jour, a cela de diférent d'avec S. Christophe qu'il ne veut ny porter Jésus-Christ ny soufrir qu'on le porte. En ce cas voilà les choses qui prennent étrangement couleur, et la scène commence à devenir intéressante. Rien ne le sera jamais tant pour moy que tout ce qui vous concernera en particulier. L'abbé Trublet député du clergé de St-Malo aux: Etats de Bretagne m'a mandé que leur première séanci) avoit duré 26 heures ; depuis les 10 heures du matin du 10 jusqu'à midi du 11 ; sur quoy il me prie de luy dire à mon tour quelque chose de la manière dont se passent nos Etats de Bourgogne ; je luy en ay fait ce détail-ci. Le prince (2) arrive ; on s'assemble ; le Boy, dit-il, demande tant de millions. On les promet ; après quoy on luy présente sur un plat bassin 100.000 écus en or pour luy et pour la bonne nouvelle. Il les prend, donne 3 grands repas ; on boit, on s'enyvre, on rit, on se baise, on s'embrasse, on lève la nappe et la toile tombe (3;. La cataracte tombe aussy sur mes yeux et je vous baise les mains. Ce 16 décembre i':52.

condamnation inw la cour de justice de IJerlin (janvier ivôa), avaient déjà failli provoquer une rupture.

(i) Apres rcmprisonncmcnt d'une religieuse qui s'était fait refuser les Sacrements. Le roi n'autorisa pas la convocation des pairs; ce fut l'origine de la lutte aigije, terminée par l'exil du Parlement à Pontoise (mai 1753).

(2) ]je prince de Condé.

(3) Piron a donne encore ce plaisant tableau dans la notice qu'il a écrite sur son père Aimé Piron. Observations de Desfontaines, lettre 426.

Monsieur,

Il n'y a rien de si bon, de si fin, de si délicat, de si poli, de si honnête, de si imprévu, de venu si à propos, de si peu mérité, de si bien receû, etc. etc. licstc à bien remercier, et ce seroit affaire bien faite et bientôt faite si la reconnoissance étoit un remercîment, que le sentiment valût la parole, et la parole,' le jeu : en tout cas, laissez-moi le suposer ; et tirez d'une mauvaise paye ce que vous pouvez ; et prenez quand j'aurois dit tout au mieux, que je n'aurois encor rien dit à mon gré. Obliger est une belle chose ; mais obliger sans cesse, constamment, de touttc façon et de la meilleure grâce du monde, c'est vraiment bien une autre rareté. Je vois d'icy votre belle âme se plaindre de tant de verbiage pour quelque chose qui lui coûte si peu ; tant peu qu'il vous plaira ! Il me vaut beaucoup à moy ; et c'est aussy beaucoup au croc d'un poëte que 6 poulardes îdu Mans. Et puis de quelle monnoye vous payer ? Encor si j'étois un peu nouvelliste politique ou courtisan chroniqueur, je saurois que vous dire ; mais je ne suis plus qu'un vieux rimcur enterré de mon vivant et qui n'ay plus ny feu ny lieu sur le Parnasse. De quoy amuseroisje d'icy un galant homme qui ne rêve là-bas que philosophie, bon ordre, amour et simplesse. Franchemenh vous êtes en belle passe pour tout cela ; au beau milieu des aises, des livres, des champs et du cœur de madame. Il n'y a qu'honneur et plaisir à philosopher comme cela ; mais je n'y vois pas grande gloire : car cela est bien aisé ; et il n'est pas besoin pour s'en bien acquitter d'être un grand stoïcien. A qui il seroit beau de philosopher,

c'est au pauvre marquis de Ximénés (i) qui vient de donner et d'oter au théâtre la tragédie de la Mort de yéroji. Le sort de sa pièce, comme la pièce même, s'est renfermé dans la règle des 2^ heures. Il est vray que d'avance son petit amour-propre avoit pris une précaution ingénieuse contre l'événement. Il disoit partout que si sa pièce réiissisoit il s'en tiendroit là au lieu qu'il en donneroit tous les ans, si elle tomboit, en sorte qu'à cette heure il s'imagine que son malheur ne vient que de cette indiscrétion ; et que le public ne l'a siflé que pour ne pas se priver d'une si belle rente. Saute Marquis ! Voicy venir ensuite le baron de IMarmontel f?rmé jusqu'aux dents de son Egyptus (2). Il luy manquera cette fois-cy l'armure de ses HéracUdes (3). C'étoit pour une centaine de pistoles de sufrages retenus par son Mécène M. de la Poplinière. Il ne faut pas qu'il y compte après ce qui vient d'arriver. Vous savez que jaloux de la gloire que tire Mr. Titon de son Parnasse de bronze, M. de la Poplinière s'en étoit formé un de chair et d'os composé du grand Marmontel, du grand Rameau, de sa femme, d'un nommé Baraut important du théâtre de l'Opéra et autres illustres de la même force. C'étoit merveille. Tous avoient pension, table, logement, à l'hôtel du fermier. Ce n'étoit qu'apothéose, musique, et festin. Je ne sçais quels propos irrévérens se sont tenus au coin du feu et ont été oiiis de derrière le paravent, mais sur le champ le dieu irrité s'est aparu, la foudre a party, les illustres ont dégringolé, le Parnasse s'est abîmé, et chacun, depuis, couche chez soy ou au milieu de la rue. Voylà de ces malheurs qui n'attristent que les intéressés ; et

(1) Appolô phis onlinairomcnt le marquis de Chimènes, fidèle sf'ide de Vollaire dont il endossa plus d'une fois les ouvrages. La Mort de .VcVon, ou Epic/u/nx, fut représentée le 2 janvier 1753, ot non imprimée.

(2) Représentée le 5 février i753, non imprimé.

(3) Les HéracUdes furent joués le 24 mai 1752, imp. chez Jorry, in-i2, 1753.

les autres de rire, comme de la disgrâce du pauvre Voltaire dont le Roy de Prusse ne veut plus entendre parler ,

Et qui du monde entier s'est fait un sacriflce.

Il a écrit au canton de Bàle pour luy dédier je ne sçais quel traitté d'algèbre (i) dont il veut régaler l'univers. Il a été régalé luy d'un nescio vos à la suisse ; on n'a voulu ny de sa dédicace ny de sa personne. Je ne vois plus de retraite pour luy que le bouge de Tyriot (2) ou les terres de M. d'Argental qui ne sont pas, à coup seûr, si habitables que la Davière où vous m'offrez si généreusement de me recevoir s'il devenoit possible (ce que je ne prévois guères) que je parvinsse jamais à vous y aller rendre visite ; ainsy me voilà déjà en hospices mieux que Voltaire ; cela est remarquable qu'il en manque après avoir bàty /j aussy beaux temples que ceux de l'amour, de l'amitié, de la gloire et du goût (3).

Ce 2î> janvier .1753.

Leurs tètes portoient de si jolies crêtes, et leurs dos étoient si grassets, que j'en ay eu à la fois autant de pitié que d'envie. Grâce au seigneur de Bavière, voilà le

(i) La Bihlioriropliie tic Bonjrojco n'indique à cette date aucun ouvrage pouvant se rapporter à l'indication de Piron. S'agit-il d'un do? nombreux remaniements faits par Voltaire des Eléments de la philosophie de Newton?

(2) Ttiiériot, le factotum de Voltaire. Il faut, sans doute, reconnaître la main de firon dans la Tyriolode. ou complaintes du Sr Tyriot, sur la déloyauté de son ami Voltaire. (Mémoires pour servir à Vhistoire de la calotte, 4« partie, p. 21 à 24).

(3) Le Temple de VAmitié (i-ji-î), dédié à Mme de Fontaine-Martel; le Temple du Goiit (ï-33); le Temple de la GMre (1745).

crochet du poète aussy bien garny qu'il y en ait dans mon voisinage, en dépit des Mrs de la place Vendôme (i) et des R. R. P. P. Capucins qui croient les uns et les autres avoir chez eux touttes les richesses et les aumônes de France. Assurément je ne dois pas celles-cy comme eux à mes friponeries ny à mes bonnes œuvres : je les tiens bien de Dieu grâce et de vous, Monsieur. Vive Dieu aussy et votre basse-cour, je ferai gaîment mon carnaval ; et la petite niepce et moi, boirons d'autant à la santé du père temporel. Ce petit air do gaillardise témoigne assez h' plaisir que m'a fait une bonté si imprévue et si peu méritée ; et près de cœurs tels que le vôtre, le plaisir qu*; fait le présent tient lieu du plus beau remercîment du monde, valût-il celui d'une place d'Académie française. Soyez donc content car je le suis et par delà. Le philosophe Dalambert vient de publier entre autres ouvrages un Essai sur le ridicule des gens de lettres en société avec les grands (2). Ne luy en déplaise, s'il voyoit mon crochet, il verroit de luy et de moy lequel est le plus ridicule ; qu'il me démontre donc que des oignons valent des poulardes du Mans ; j'en aurai plutôt mangé mile, qu'il n'en sera venu à bout. Aussy ne convertira-t-il pas nos beaux esprits. Ils décrient tous, son livre à la table de ceux chez qui ils dînent ; ils ont Fontenelle ta leur tète ; et je gage pour eux dans coite dispute. Et Dalambert restera seul à dîner chez luy. Paris est inondé do pofittes brocluuTS pour et contre Lulli, Rameau et des Italiens introduits par M. de Bernage sur le théâtre de l'Opéra à titre de boufons qui ont une vogue digne des fêtes de ce payis et de ce temps, La première est intitulée

^i) Los fermiers génémux, dont los bureaux étaient place Vendôme.

(2) Œuvres de d'AIcmbert, iS vol.. in-8. Paris, iSo5. V. T. III : E>tsai sur la Société des çjens de lettres et des grands; sur la réputation. ; siiy les Mécènes et sur les récompenses litlércnres.

le petit Prophète (i) où en stile d'Ysaye le dieu du goût annonce aux François sa colère contre eux et sa retraite prochaine aux Payis septentrionaux. La 2^ est une déclamation des Mrs. du coin du Roy contre ceux du coin de la Reine (2); la 3^ est un arrêt prononcé entre les parties par l'amphithéâtre qui comme assiz s'érige en juge compétent et les condamne au silence. La dernière éclose d'aujourdhuy broche sur le tout et est dit-on la meilleure ; mais sera sûrement suivie encor d'autres qui auront des successeurs jusqu'à ce que la même folie qui a donné le branle fasse naître la satiété qui mettra la digue au torrent. En attendant, les menaces du petit Prophète ne commencent que trop à s'éfectuer; la colère du dieu du goût éclate déjà par un premier coup de foudre. Le théâtre françois en est écrazé. Marmontel célèbre élève du grand Voltaire, déchausse le cothurne, de peur d'aller nuds p'ieds; constamment siflé dans Aristomène, Cléopâtre et les Héraclides, il avoit produit Egyptus comme un dernier éfort de son génie, qui devoit confondre ses envieux et leur mettre un baîllon; «ils n'en on eu que faire : ils ont, comme les autres, bâillé tout naturellement d'un bout à l'autre de c<^t Egyptus; tout le parterre, en s'en allant, même, a entonné Vin exita Israël de Egypto; Marmontel se l'est tenu pour dit et redit; cette dernière playe d'Egypte ''a fait partir une bonne fois pour la Terre promise; il s'est jeté décidément du côté de la fortune et laissant la gloire à la porte de M. de Vandière, il s'est emprisonné chez ce seigneur dans une place de second secrétaire à 1800 liv. d'apointements.Le théâtre attend du

(i) Le Petit Prophète de Bœhmischbroda, par Grimm; la brochuro la plus spirituelle suscitée par la querelle; — en faveur des Italiens.

(2) C'est ainsi qu'on désignait les deux groupes d'adversaires, les uns tenant pour Lulli et Rameau, les autres pour les Italiens. Les premiers se tenaient sous la loge du roi, les seconds sous la loge de la Reine.

secours de Prusse à qui cependant dit-on, la Cour en envoyé un de So.ooo hommes.

Vites-vous jamais transition plus rapide de la bagatelle au sérieux? et au très-sérieux : nous allons ravoir la guerre. Les généraux, dit-on, son déjà nommés : M. de Belleisle en Flandre, M. de Duras sur le Rhin; et tout cela pour le service de notre bon allié le Roy de Prusse; je ne sçais cncor contre qui (i). Tout cela aussy n'est peut-être pas vrai. Dieu le veuille! Guerre ou paix, du moins je ne puis manquer encor quelques bons momens que vous me faites • la grâce de m'aunoncer; c'est votre retour prochain. Arrivez donc : et voyons-nous pendant que j'entrevois encore. Voyci Acnir aussy (soit dit sans comparaison) ce petit abbé de Bretagne dont j'ai le portrait dans ma chambre peint à Rome pendant le conclave dernier (2). Là : ce joly petit abbé devenu archidiacre de son diocèze. qui fit, dans notre compagnie, un si grand scandale, en je ne sçais quelle auberge, où sans mon impudence cavalière, ia sienne étoit lapidée par le beau sexe de Meaux; là : ce gentil bel-esprit qui a juré dans son cœur que luy et 39 feroient un jour quarente; et qui, dans cette viie, depuis 3o ans, baise le derrière à un centenaire qui se f... de luy et des autres; le voicy venir, dis-je, aussy, tout plein de sa dernière espérance, et seûr enfin que Piron n'est plus entre luy et le premier récipiendaire. Ce n'est pas plus la peine de le nommer icy que ccluy qui vous est le plus respectueusement attaché. Cela s'entend, et de reste.

Ce 2 mars 1753.

(i) Les difficultés entre la France et l'Angleterre, à cause de la délimitation de leurs possessions américaines, donnaient naissance depuis 1752, à des bruits de guerre.

(2) 17^0, le conclave qui élut Benoît XIV.

Monsieur,

3e passojis dans la cour du vieux Louvre : 3o ou l\o ], personnes aux fenêtres, et sur une porte que vous sçavez avoient la rage de m'apcller; plus je faisois la sourde oreille, plus ils crioient, et m'invitoient à venir à eux. Pour avoir la paix, je suis venu : tous m'ont tendu la main vis à r-is un fauteuil qui me tendoit les bras; mon remercîment et oit prêt; Marie à la coque y éloit pour quelque chose (i); enfm j'allois m'asseoir; quand je ne sçais qui, par derrière, a tiré le fauteuil, et je me suis donné un des plus beaux tape-culs qui se puissent : heureusement, comme a'Ous le voyez à ma bonne humeur, la tête n'a pas porté; c'est une polissonerie do | dévot, dont je n'ay fait que rire. 11 y avoit quarenie ans qu'étoit commise Ja faute qui a servi icy de prétexte aux mal-intentionnés; on ne m'en aimoit pas moins, on ne m'en més-estimera donc pas plus; et les rieurs même ne pouront nommer cela un tienbée (2), après l'indiférence et même la sincère répugnance que j'ay marquée là-dessus dans tous les tems; le pauvre Directeur (3) qui me devoit recevoir est celui qui y a le

(i) C'est le fauteuil de Languct de Gergy, archevêque de Sens, qui avait été offert unanimement à Piron.

(2) L'écriture si nette de Pircii ne permet pas de lire autre chose. Le mot tienbée ne se trouve dans aucun dictionnaire. AL Roy, l'érudit professeur à la Faculté des Lettres de Dijon, à qui j'ai soumis la difficulté, proposait de lire tombé, que Godefroy indique comme signinant chute; mais c'est impossible; serait-ce, avec un préfixe possessif, dont la raison n'apparaît pas, le mot bée : risée, moquerie, (Lacurne de Sainte-Palaye); ou désir avide, attente vaine, faux espoir, (Godefroy); tous sens qui s'accordent avec le contexte.!* Mais bée est féminin.

(3) Montesquieu.

lus de regrets, à cause du tems qu'il avoit perdu à lire mon éloge. Il se dépique en le lisant aux uns et ux autres. Un des auditeurs, hyer, en disoit tout ee u'il falloit pour me faire partager les regrets. Je ne l'en sens nul. S'il pensoit ce qu'il disoit, il le pense ncor; et l'estime d'un homme de bien est le seul encens ue j'ambitionne; s'il ne le pensoit pas, je ne perds u'une goûte d'eau bénite de cour, et qu'est-ce que es eaux bénites pour qui n'a pas plus que moy 1? iable de l'orgueil ny d'autres au corps; enfin me voilà îrosjean comme devant; c'est quelques jettons et des ristes corvées de moins. Et quand je serois assez pusilanime pour regarder cet événement comme un juste ujet d'afliction, elle n'auroit pas trouvé place dans un œur tout plein encor d'une perte bien autrement irré- )arable. J'ay crû. Monsieur, devoir à l'amitié dont vous n'honorez, une peinture de l'état de mon âme en cette grande occasion; je vois des gens admirer si fort ma érénité, que je me l'imagine assez rare pour que vous n ayez douté; comptez sur elle, tant que vous me vou- Irez bien conserver les sentimens que vous m'avez touours témoignés; et je compte sur eux tant que, pour les 'onserver, il ne faudra qu'être avec toutte la reconnoisance et la considération imaginables, Monsieur, votre rès humble et très obéissant serviteur. Piron.

Paris ce 26 juin 1753.

Hé bien. Monsieur, voilà ce que nous n'avions jamais ù et ce que nous ne verrons peut-être plus jamais; M. e comte de Clermont (i), un Prince du sang de l'Aca-

(i) Arrière-pi^lit-fils du grand Coudé, abbé do Saint-Gcrmain-dcs- Prés.

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demie françoise. Les Muses ne pouvoient être plus hono réop. Cette élection-là s'est faite avec un secret merveil leux puisqu'il y avoit un mois que le Roi la sçavoit. Ç' été une fort jolie menée pour se débarasser d'un très petit M. Bougainville qui s'étoit mis et remis sur le rangs. Il étoit mon compétiteur l'avant-dernière fois, Oi l'accuse même bien haut d'avoir armé contre moy M. d' Mirepoix de Tode que vous sçavez. Buffon lui enleva b prix de son crime; et cette fois-cy le piince a fait tombei tout son bel édiiîce qui posoit sur la protection déclaréi de la Reine et de M. le Dauphin; les Hardions, les Hay naut (i), les abbés de S. Cyr, les Moncrifs et généra lement tous nos agréables merveilleux (2) étoient comme vous pouvez bien juger, vendus corps et âme à la brigue du petit capon qui est fort sufisant, fort modeste, for malin et très doux. Le jour de l'élection, la sienne étoi hors de doute; le président Hainaût pour faire sa coui à la Reine s'y fit porter à demi-mort. On le mit dans une chaize longue devant un grand feu en attendant le scrutin. C'est la qu'on annonça le nom du Prince: k pauvre homme n'eut que la peine de jetter bien vite k nom de son protégé au feu, ainsy du reste; pas un de> académiciens en dignité n'avoient été du secret; et je crois qu'on fit bien car on n'aime pas à trouver son maître, où l'on croit être celuy des autres. C'est ce drôk de La Chaussée qui a ourdy toutte la trame. Vivent le:= méchants pour faire danser les méchants! On luy en veut du bien; et c'est en efet une assez bonne action, mais dont il n'eût pas été capable, si elle n'eût pas été nuisible à quelqu'un. Enfin le Gros de Boze (3) aura

(i) C'est le président Hénaiilt.

fa) C'est-à-dire les écrivains de cour. Hardion était professeur d'histoire de Mesdames; l'abbé de Saint-Cyr, ancien sous-précepteur du Dauphin, et Moncrif, faisaient partie du petit cercle de la reine.

(3) 1680-1753, numismate et antiquaire; c'avait été, comme Piion, un des familiers de Mme de Tencin.

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'honneur en pubHc d'avoir un prince du sang pour 3anégyriste. J'ay peut-<ître perdu encor un plus grand lonneur. Ce propos vous paroît fou! Point du tout; )n parle de nommer M. le Dauphin (i) à la première )lace vacante, et sans Bougainville et le M. de Mirepoix, 'eût été peut-être moy qui eut laissé vaquer cette place; 1 y auroit pour se pendre en y songeant bien; quoy [u'à vrai dire, on ne se pende plus pour rien puisque abbé Trublet ne se pend pas. Rien n'est plus admiable que son activité à chaque place vacante, et de si ouchant que sa patience à chaque ' nomination. Tout c monde le plaint, jusqu'à Fontenelle et Dolivet ses )rotecteurs; gens très peu tendres de leur naturel, et [ui aparemment aiment encore mieux le pla'indrc que c servir. M. l'évêque de Vence (2) va, dit-on, rouvrir a carrière aux prétendans. On m'assure très positivenent que l'Académie ne veut pas avoir le démenty des ufrages dont elle m'avoit honoré et cj[u'elle songe touours à moy, surtout se trouvant aujourdhui dans le as de pouvoir oposer puissance contre puùssance. Mais [ue seroit-ce si cette grâce m'attendoit à la mort de M. le Mirepoix (3) ? Il n'y a que cette circonstance qui me à pouroit faire accepter. Laisserois-je croire, en reculant [ue ce seroit de peur de faire son éloge. Je n'aurois ;arde de donner cette prise contre moy. Je lui ai seryy l'occasion de manquer à la décence et à la charité, jt; aisirois bien gaîment celle-là de réparer le scandale [u'il a causé, et son éloge seroit un des endroits des plus [•ais et des plus édifians de mon discours. Je ris, pendant [ue bien des honnêtes gens pleurent et gémissent : c'en

(i) Prol);ib!emcnf pour iinnihilci' I'innii('iir(> du ('(iinlc de C\vrir nont, favorab!.c aux libcilins <'t aux ])liiN)S()plK's. Le Daupliin 'accepta pas.

(2) Suiian, oraloricn, pif'ilicatcur estimé, mort en I754. {S) Boyer mourut eu 1755.

jS LETTRES DE riRON

est fait, le Ghâtelet quitte absolument le service (i). On va voir les grandes ressources de la Puissance qui les y réduit. Il n'y (a) plus un indiférent. Tout le mondé a l'air altéré; et on s'intimide à la ronde. La terreuï devient générale, fâcheuse disposition dans un corps pour y porter des remèdes qui produisent leurs efets. Moy qui m'inquiète icy du corps de l'Etat je suis bien embarassé du mien; j'ay une bonne grosse fièvre avec des redoublemens qui m'a mis si bas qu'il me semble que je ne suis plus. Les yeux, le cœur, la tète et les pieds tout me refuse le service; je me suis remis à cett^ lettre à 20 et 3o reprises et ne la puis achever quelqu^ envie que j'aye de ne point finir avec vous, (2). Je sui? b:en seùr que si je la relisois, je ne l'enverrois pas; mais j'aime mieux la laisser parth- comme elle est que de m^ laisser oublier; car je sens que de longtems je ne relèverai de cecy. Adieu, Monsieur, souvenés vous toujours de moy comme de l'homme du monde que vous ave? le plus généreusement obligé en touttes façons et qui aussy vous a été bien vivement, bien respectueusement attaché. Piron.

Ce niercredy 12 décembre 1753. i

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