‹ Lettres de Piron à Jean-François Le VayerChapitre 19 sur 21 · XXVIII I · texte numérisé non relu

XXVIII I

A Madame ou Mademoiselle Provost envoyeuse de bourriches demeurant je ne sçais où.

J'ignore, Madame, à quel titre vous avez le bonheui d'être sous les ordres de Monsieur Le Vayer. Mais s:

(i) Le Châtelet avait refusé d'enregistrer l'arrêt du Conseil créani une chambre des vacations, pendant l'exil du Parlement. j

(2) L'écriture de cette lettre, surtout de la seconde moitié, portt des traces évidentes de faiblesse et de fatigue.

pouvez vous vanter de les recevoir du seigneur de France le plus aimable et le plus digne d'en donner, il peut se vanter également d'avoir en vous une excellente commissionaire. Ah les bonnes, les délicieuses poulardes ! c'étoient les reines du Mans. Elles étoient destinées pour la bouche du maître. Il vous grondera, quand il les trouvera de manque. Mais il vous aura dit : Donnez les meilleures; vous avez obéi. A son dam. Que ne s'expliquoit-il un peu mieux? comme c'est de votre mieux que vous avez fait. Voilà ce que c'est que de ne sçavo^ir à qui Ton a affaire; hélas, me voilà dans le cas. Qui êtes-vous:' Êtes-vous jeune, vieille, belle ou laide .»^ Tout ce que je sçais c'est que vous choisiS(Sez parfaitement bien les poulardes; et que je ne saurdis vous parler que de cela. Quant à moi sçachez qui je suis et le peu que je vaux; vous aurez regret à votre étalage. Je ne suis qu'un poëte. Doucement pourtant; ce ne sont pas icy tout i!* fait des animaux de basse-cour; nous sommes aussi quelquefois de la haute. Il n'est Roi si peu curieux qui n'ait de notre espèce dans sa ménagerie. On alloit voir un nommé Voltaire à celle du Roy de Prusse comme on voyoit le Rinocérot à Paris. Moi même j'ay un petit coin dans celle de notre bon Roy. Il me donne becquée do sa belle main (i) : c'est quelque chose; mais cela seroit bien sec sans Messieurs Le Vayer et ses semblables pour peu qu'il en ait. Voilà notre vie : voulez-vous savoir notre métier; tant que nous sommes jeunes, nous chantons, ne vous déplaise; d'où il arrive que souvent sur le retour la famine nous fait danser. En voulez-vous tâter, Madame; et que je m'exerce un peu pour vous? Guy da. Pourquoy ne prendrois-je pas avec vous les mêmes licences poétiques, qu'à prise un de nous autres avec la duchesse du Maine? et c'étoit assurément sur

të

(i) La pension royale de mille livres, accordée à Piron, pour le lédommaffcr de son evclusion de l'Académie.

8o LETTRES DE PIRON

des sujets moins friands que ceux-ci. Il y prit pourtant bien du plaisir. Il n'y a rien qui n'y paroisse. Dame, il faut voir comme il croit s'être fait prince, en la faisant bergère. Voyez, voyez cela; mais seroit-il possible, que vous n'eussiez pas entendu parler de cela dans vos bergeries du Mans? ce n'est parbleu pas une plaisanterie. Cela visa au solide; mariage s'ensuivit; la sottise et la fatuité publièrent les bans. Le poète et la princesse s'épousèrent; le poète sous le nom du Prince Sentiment; la princesse sous celui de la Bergère Esprit. Le pasteur Fontenelle fut témoin; le grand-prêtre Bragelogne officia; Madame la marquise de L... faisoit les fraùs de la noce oii tous les conviés chantoient :

Voici le Jour de la noce

Du Sentiment et de l'Esprit (1).

Hé bien, Madame, sur cet échantillon, voudriez vous lier commerce avec moy ? Nous nous marîrions comme cela. Je le prendrois au reste sur le ton qui vous plairoit; par exemple ce seroit icy le refrain de notre, épitalame :

Voici le jour de la noce

De la poularde et du chapon.

11 faudroit bien des nopces comme celle-là et comme l'autre pour peupler le monde. Aussy n'est-ce guères, je crois, votre intention. Madame, de le peupler avec moy qui, d'ailleurs suis moins propre à le peupler qu'à dépeupler un poulaillier. Faites en, s'il vous plaît, mes

(i) Il s'agit d'un divertissement donné à la cour de Sceaux. On ne trouve rien qui s'y rapporte dans les Diverlissements de Sceaux, in-i2, Trévoux (Paris), 1772, recueil composé surtout des poésies de circonstance de l'abbé Genest et de Malézieux. Les Ménuoires de Mme de Staal-Delaunay (éd. Poujoulat) ne fournissent non plus aucune indication, ni les lettres de Voltaire à la duchesse du Maine. Serait-ce un des amusements des Auits blanches de Sceaux, racontées par Voltaire ? (Ed. Moland, t. XXI). Mais Piron, qui désigne l'abbé de Bragelogne et Fontenelle, n'aurait pas manqué d'écrire tout vif le nom de son ennemi. La marquise de L. est probablement la marquise de Lambert.

A JEAN-FRANÇOIS LE VAYER 8l

xcuses au généreux seigneur de la Davière, en luy lisant aussy mes vifs renierciniens. Que tout lui puisse irospérer! et sa liguée égalât-elle les étoiles du Ciel l les sables de la mer! Tout se peut quand Dieu et l'âge le Madame s'en mêlent; si Sara l'eût eu, elle n'eût pas ly en incrédule. Elle rit, et pourtant, conccpil. Voyez sa lignée encore; et celle que nous souhaitons est bieîi désirable autrement aux honnêtes gens comme vous Madame et moy qui .vy l'honneur d'être parfaitement i'otre très humble et très obéissant serviteur. Riron.

Ce niardy gras.

Permettez, Monsieur, que j'interrompe un peu vos rêveries champêtres de mon caquet bourgeois, et que mou esprit aille faire un tour de Thuileries (i) à !a Davière. Je vous y souhaite une aussy bonne santé que cille dont je joiiis icy, et que vous gouttiez autant de plaiirs au sein de la paix (pie nous en goûtons icy à voir la guerre allumée entre Voltaire et La Beaumelle (2). L'enragé a trouvé à qui parler; et vous seriez très-content de leurs factums lilléraires, car il y a toujours 3 ou à grnsses injures à chaque ligne, et une pointe d'épigianune à chaque point. Vous ne haïssez pas de voir les

II) Piron avait riiabitude quotidienne de se promener aux Tuilorirs, et dans ses dernières années, avec le grave et honnête Tanncvot, commis des finances, ennemi des philosoplies, auteur d'une satire contre Hehétius.

(:>) La Beaumelle (173G-1773) avait déjà été enfermé à la Bastille, en 1753, pour ses notes sur le Siî'.cle de Louis XIV. Il composa, une fdis sorti, ses lettres à Voltaire, le meilleur ouvrapfc de polémique, de l'aveu de La Harpe, put)lié contre Voltaire. Bientôt le bras sé.^nli r vint au secours du philosophe courroucé; La lîeaumelle fut rrmis à la Bastille, puis exilé dans son Lanjïuedoc, avec défeuse de plus écrire. Le motif de sa condamnation fut la pul)!ication des Lettres et Mémoires de Mme de Maintenon (i755-5G).

Muses se tignonner. Je connois votre façon de penser charitable là-dessus; vous auriez pleine satisfaction La victoire balance encor entre les deux partys; la haute renommée du Koy des impudens n"en impose point à son jeune adversaire; Saumaize et Pétau n'y font œuvre; cela va le plus beau train du monde et tout Paris s'intéresse gaîmcnt à cette batracomiomachie. L'abbé de Chauvelin (i) est bien heureux d'être où il est, tant mal à son aise y puisse-t-<il être; il ignore ce que Dargental sçait et voit; ô profanation! un nouveau Polyeucte a foulé leur idole aux pieds; et ose avancer que Voltaire n'est qu'un àne et un fripon.

Je crois comineLUe un crime en vous le racontant.

On donna hyer la i""^ représentation d'Ajnalazonte (2) 2" tragédie du marquis de Ximénès et j'ay le chagrin de vous en parler sans sçavoir quel en a été le succès. L'auteur tient parole. A sa première pièce il annonça que si elle tomboit il en donneroit une tous les ans; et que si elle réûssissoit, il s en tiendroit là. Le public qui entend ses intérêts se régla sur cet avis, et n'eut garde de l'aplaudir; sans donte il ne le sifla que de peur de le perdre. 11 me tarde de savoir son sort de cette fois cy; Je public pour son repos aura peut-être aplaudy à tout rompre. Moyennant cette façon de faire le mérite de l'auteur sera un problème éternel. Un peu de logique achève de m'expliquer. Je ne sçais non plus quel succès aura eu le reinercîment de Bougainville à l'Académie. Le plaisant mérite pour en être, que d'avoir mis en françois du latin de cuisine (3) ! Je crois que le pauvre Fontenelle va bientôt céder sa place l'abbé Trublet vient de

(i) Le fougueux janséniste, conseiller-clerc au Parlement, avait été mis au Mont-St-Michel l'année précédente. Sa rigueur Ihéo'ogiquc ne l'empêchait pas d'être un ami très ardent de Voltaire.

(2) Elle fut imprimée chez Jorry, i'j5b; cela laisse supposer un sort meilleur que celui d'Epicharis.

(3) Bougainville (17^2-1763) avait traduit V Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac.

me dire d'un air très joyeux qu'il avoit une fluxion sur l'oreille qui ne sentoit rien de bon; je conçois que son cher adorateur de tous les tems luy a préparé une oraison funèbre qu'il voudroit bien débiter plus tôt que plus tard. Il me tarde de voir comment Bougainville aura fait celle de La Chaussée (i) qu'il remplace et qui pour l'empêcher d'entrer luy venoit de jetter un prince du sang aux jambes. 11 est bigot; je ne suis pas en peine qu'il ne s'acquite de bon cœur de cette corvée; mais la même qualité de vindicatif qui luy fait sentir vivement ce plaisir, l'embarassera un peu dans sa rétorique; et il faudroit bien plus d'esprit qu'il n'en a pour concilier les diférens mouvemens qui agiteront son bon petit cœur d'hypocrite. Enfin il n'est plus question que d'Académie dans l'Etat. M. de Fontette (2) s'est fait nommer vice-protecteur de celle de Caen pour allonger d'une ligne son addresse. Il me fait part des brillantes productions de son Lycée provincial. Il n'y a rien de si joly que le discours qu'il a prononcé publiquement en prenant possession du vice-protectorat. Je ne conçois pas comment un si bon orateur a pu manquer tant de fois le prix de l'éloquence pour lequel il composoit icy tous les ans. Le voilà bien vengé ; il distribue à Caen ce qu'on luy refusoit dans la capitale. Ce nouvel honneur luy a tourné la tête. Il en est si fier, que pour me braver, il m'écrit par la poste avec cette adresse : A M. Piron qui n'est pas de l'Académie, à Paris. Je reçois pour la 1" fois cette gentillesse de sa part. J'espère m'acquiter incessamment et remettre les rieurs de mon côté (3). Cepen-

(i) Bougainville, reçu le 3o mai 1764, sut « se venger en homme d'esprit », (Lanson, loc. cit., p. 38) en faisant le plus vif éloge de La Chaussée.

(2) Dijonnais, ami de Piron. On a plusieurs lettres de Piron à Fontette (V. H. Bonhomme, ComphUnent). — Orccau, de Fontette était maître des requêtes, en 1745, et intendant de Caen, depuis 1752.

(3) Cela promet une épigramme, dont les éléments sont déjà dana les lignes précédentes. Le bon Piron était done plus piqué de son

daiit notre Parlement ne revient point (i); mais la Providence est bonne ; on n'entend plus parler de procès iiy cnaiiaei uy ci vu ; ia paix et les bonnes mœurs fleurissent visiblement dans la société. On diroit que ces magistrats ont l'ail en partant d'icy ce que fit Lycurgue en quittant Lacédémone ; qu'ils ont fait jurer les cytoiens d'observer les loix jusqu'à leur retour, et que pour perpétuer le bel effet que produit l'observation de ce serment ils ont juré à leur tour de ne plus revenir. Je suis bien aise que vous ne soyez pas de leur corps ; j'aime infiniment plus à vous voir qu'à vous écrire.

Paris 27 inay 1754.

Mon plus grand chagrin, Monsieur, sur mes vieux jours, c'est de les voir s'écouler et s'avancer à leur fin sans que je les puisse tous marquer d'un acte de rcconnoissance envers vous. Ma vue qui s'achève d'éteindre et plus d'une autre infirmité, ne sont pas, selon moy, des excuses valables devant quelqu'un aussi en droit que vous Monsieur, de s'attendre à un hommage assidu. Toute ma ressource est dans la même générosité qui vous a depuis si longtemps acquis ce droit-là. J'espère qu'elle nie fera pardonner ; mais je n'en suis guère plus à mon aise : il me semble toujours que mou malheur est une faute ; et que moy seul je suis l'exception de la règle qui veut qu'à l'impossible nul ne soit tenu. De tout cela, concluez que, dans l'envie de vous écrire qui se satisfait si mal, l'inclination a plus de part que le saint

f'chcc, qu'il ne voulait i'avouor. Fonteltc ne faisait que mettre en prow, la fameuse épigrammc : Ci-gît Piron... Il sut probablement en convaincre son ami, qui se borna à une riposte intime.

(i) Le Parlement ne fut rappelé qu'à la naissance du futur Louis XVI, le 28 août 1754.

amour du devoir. Tout ce que je puis faire pour leur service, c'est de recourir à mon imagination et de me peindre l'aimable seigneur de la Bavière à l'ombre des beaux arbres plantés par ses illustres ayeux, se promener ou s'endormir un livre à la main en attendant que la cloche du château l'apelle à sa table ou Madame Prévôt vient de faire servir une belle poularde. La cloche soniie-t-elli- ? il va diner Iranquilement vis à vis une jeune dame dont les ancêtres n'ont pas moins fait parler deux que les vôtres, et qui assurément ne mérite pas moins que vous, Monsieur, le respect et l'admiration dus au mérite aimable et solide. Buvez bien à la santé l'un de l'autre et félicités-vous nmtuellement du calme dont vous jouissez malgré ce mérite qui vous avoit fait naître tous les deux pour le tumulte du grand monde. Pour moy, je bénis tous les jours la fortune, Monsieui-, de vous avoir été contraire li sa façon. Puis-je faire autrement en voyant le sort de vos honnêtes confrères ? Je ne dis rien de mon charmant compatriote, le plus joly des beaux-esprits de la Cour à qui M. Danger ne pardonnera jamais les indigestions que lui a causées la peur de se battre ou plutôt d'être battu (i) ; telle province qui devroit l'avoir depuis bien des années pour intendant pei'd plu-; (|U(' lui aux passedroits qu'on luy fait ; il n'en est pas moins gai, et n'en perd pas un coup de dent pour tout cela; mais que dire de notre cher intendant de Dijon (2) à qui les fatigue ont pensé faire perdre le goût du pain et qui a mile peines d'en revenir.'^ Que dire de notre brave intendant d'Amiens (3) réduit incessamment si Dieu n'y met la main, à se faire colonel de Dragons, et

(i) Doug<'r l'tail f'rriiiicr-^^rm'ral; son advcisairc. Gagne de Périgny, ('-tait maître des requêtes, depuis 1788.

(o) Joly de Floiiry, fi!s dti procureur-pénéral, infendant de Dijon. en 1749.

(?i) D'Aiipre, intendant do Pan, en 17/io. f't nommé à Amiens, en 1701. Son cousin, fut en 1768, premier président du Parlement de Paris.

86 LETTRIi^ DE PIRON

à mourir un jour le bâton de maréchal de France, au lieu des sceaux à la main ? Que dire de tant d'autres de ces messieurs destinés tout au plus à mourir conseillers d'Etat c'est à dire après une vie de Juifs errans, à revenir en classe, se rasseoir dans leurs vieux ans devant le 1 pupitre d'un bureau ? Combien d'autres encore plus malheureux pouroit-on citer, avant que d'en rencontrer un seul de fortuné comme le bel intendant de Caën qui tout en arrivant se trouve proclamé vice-protecteur de la noble académie du lieu. Il étoit si enivré de cette gloire que malgré sa générosité naturelle il ne se pouvoit tenir d'insulter à ma misère en mettant cette adresse aux lettres dont il m'honorait : à Mr. P. qui n'est pas de l'Académie ; il n'en seroit pas même corrigé, si je (ne) l'avois battu du même fleuret, et poussé quelquesunes de ces petites bottes franches qu'on me connoît. Sa dernière estocade a été un beau grand pâté de poules de Gaux qui a fort accéléré le traitté de paix. Il faut une aussi bonne âme que la mienne pour s'apaiser à si bon compte ; tous les pâtés de Caux, d'Amiens, de Périgueux, ne seroient pas capables d'amener à miséricorde l'abbé Trublet si quelqu'un le régaloit d'un pareil dessus de lettre ; plus on le recule plus il est délicat là-dessus. Destouches et La Chaussée luy avoient cédé poliment leur fauteuil ; les deux plus vilains culs-de-plomb du Parnasse les luy ont souflé (i). Celui de Mr. de Vence luy tend les bras, trente concurrens se jettent entre deux : le prince de Beauvau, l'évêque d'Autun, le marquis de Chimène, Dalembert, etc. etc. etc. Le hareng sera sur le gril jusqu'au retour de Fontainebleau oii ces Mrs ont remis l'élection. Quel état violent d'icy là. Sentons donc le bonheur d'être sans ambition ; donnonsnous du bon tems et du repos : il n'y a que cela de bon, dit le sage. Paris ce 17 septembre 176/1.

(i) Roissy remplaça Dosfouchos, et Bougainvillo, La Chaussée.

Il me semble, Monsieur, qu'il y a assez longtems que je vous ay écrit, pour oser le faire sans passer pour importun. Je m'imagine voir ma lettre en arrivant chez vous, m'arréter à la porte de votre mémoire au moment précis que j'en sortois pour jamais ; et peut-être même, m'en trouve-t-elle déjà assez loin pour n'y pas être rapellc sans peine. Faites m'y rentrer, s'il vous plaît, une bonne fois pour toutes ; et clouez moy sur la place. Vous userez de représailles, et me récompenserez du plaisir du talion. La loy jamais n'aura été observée dans un cas mieux mérité. J'aime toujours, comme vous voyez, Monsieur, à jouer d'imagination. Elle me rend de trop bons services pour que je la néglige. C'est elle qui me tranquilise sur votre compte ; qui me représente mon aimable philosophe en belle et brillante santé, tantôt, à table avec son très cher vis-à-vis, au lieu d'un triste conseil, tantôt dans sa bibUothèque, et non devant un pénible bureau, et tantôt à travers les bois et les plaines au milieu de ses ouvriers, édifiant, abatant, mettant les quarrés en rond et les ronds en quarrés ; pendant que notre amy l'ex-intendant se couche et se lève sur la triste envie d'un régiment, d'un mortier (i), ou d'une rencontre : que Mr. de Fleury (2), dans ses tournées est au qui-vive avec les braves contrebandiers; que Mr. de Fontette à Caën, au milieu de son pénible em{)loy d'intendant se tuë encor pardessus le marché à protéger, à réveiller, à faire écrire /io académiciens qui ne valent guères plus

(i) Bonnet rond de velours noir, bord*' de priions d'or, réservé aux présidents de Parlement dans l'exercice do leurs fonetio )«. — D'Aligre finit p'- être mestre de camp de l,iv;>'( rie, en 175;.

(2) 1754 est l'année des exploits de Mandrin en Bourjroorne, et en particulier de la prise de Beaune et d'Autun par sa troupe de contrebandiers.

que les nôtres, et à mettre même beaucoup du sien dans leurs mémoires ; pendant que M. de Perrigny soutient toujours assez ennuyeusement pour luy la gageure, et n'a d'autre passetems que de pincer les ridicules qui luy passent sous les yeux: et d'entendre dire à la ronde quil a bien de l'esprit, comme en effet cela est vray.

Voilà tout ce que mon imagination me fait voir à votre avantage. Le moyen de ne me pas louer d'elle, et de ne me pas consoler de la privation d'un peu de jugement dont on veut que cette demoiselle tienne la place ; serviteur à Dom Jugement qui ne m'améneroit peut-être que de tristes réflexions et ne me feroit voir que le fâcheux revers de mes jolies médailles ; n'en déplaise à sa révérence j'aime mieux un beau rêve que la plus juste des craintes ; et pourquoy n'aimerois-je pas à rêver quand le bien me vient coup sur coup, en dormant. L'autre jour en me levant je reçus une lettre du ministre qui commençoit ainsy :

« J'ay toujours entendu dire

Qu'un peu de mercure ne peut nuire.

C'est pour cette raison, mon cher Binbin, que le Roy vous a accordé une pension de 1200 liv. sur le privilège du Mercure que S. M. a donné à Boissy. Je voudrois que la doze fut plus forte, etc. »

Que dites-vous de cela, Monsieur ? Mauvais courtisan comme je suis ne faut-il pas que je sois né coëffé pour qu'une Cour corne la nôtre songe à moy (i) : il faut dire aussy que cette coëffe influe bien sur le tard, et quan* à cette seconde faveur qu'elle n'est pas tout à fait si honorablement assize que la première qui l'est sur ^a cassette ; tirer de l'or d'un amas de torcheculs, n'est pas après tout plus honteux que d'en tirer des latrines ; et

(i) On voit que ce\U^ pension, à longue échéance, ne remplaçuif, pas la pension royale de mille livres, contrairement à ce que dit M. Chaponnière (p. 109). La lettre citée est de Saint-Florentin,

je lie dois pas être plus délieat qu un empereur romain ; mais il y a pis ; c'est que de ces 1200 fr. selon les arrangemens du privilégié, je ne verray le premier écu que dans deux: ans ; et ce sera belle patience pour un gourmand de mon âge, surtout si madame Prévôt, sous prétexte de mes nouvelles richesses trouve à propos de m'oublier. Pour moy, vous voyez qu'au milieu de leur éclat je ne m'oublie pas, et que je n'en suis pas encore à la morgue de ne vouloir plus quêter, non plus qu'à celle de me vouloir acquiter avec ceux qui m'ont soulagé dans mes détresses. Passe pour ne m'en souvenir qu'avec encore plus de reconnoissance qu'auparavant s'il est possible ; de cela tant qu'on voudra ; je n'en fus, n'en suis, ny n'en serai pas chiche ; je ne sçais que vous dire ; il y a sans chercher bien loin des créanciers si polis el qui le sont devenus de si bonne grâce qu'on aime à les voir, et que ce seroit se mettre devant son jour, que de leur en ôter le titre ; voyez. Monsieur, s'il n'y auroit rien à rectifier à cette morale et redressez le plus respectueux et le plus reconnoissant de vos débiteurs.

Ce 20 novembre 1754.

Vous m'aviez flaté. Monsieur, que nous vous reverrions icy dans les commencemens de l'hyver, et j'avois fixé ce tems-là dans ma tète aux jours de l'an, ce qui m'empêchoit de vous écrire comme je le devois dans un tems comme celui-là. Mais on dit à votre porte qu'on ne vous attend qu'à la fin de ce mois, et cependant madame Prévôt pour que je ne pleure pas, vient de m'envoyer six oiseaux fort peu agréables à la vue, quant au plumage, à l'oreille quant au ramage, au tact par le froid qu'ils ont contracté de la gelée, à l'odorat parce

que ce n'est guères là le sens qu'un oiseau de leur espèce se pique de flater mort ny vif. Mais six oiseaux qui en récompense promettent beaucoup au dernier des cinq sens que je n'ay pas nommé. Cette lettre fermée ventre à table, et j'en sauray plus de nouvelles ; et à mon odorat déjà, de loin charmé de la fumée du rôt, vous verrez que dez que le dîné sonnera mes cinq sens, l'oûie, les yeux, le nez, les mains et le palais en seront. Je vous en remercie d'avance et dis ainsy mes grâces avant bénédicité. Mais, Monsieur, si c'est là un remercîment un peu prématuré, je vous en fais un bien tardif de la lettre amicale et très spirituelle dont vous m'avez honoré au sujet de ma pension sur le Mercure, on ne peut rien de plus poly ny de mieux tourné que votre compliment. Vous allez jusqu'à dire que vous en lirez désormais ce maudit livre avec moins de scrupule en faveur de l'impôt que j'en tire. Cela devroit m'engager à révoquer la parole que j'ay donné hautement à Boissy (i) de n'y jamais faire une panse d'A ; et si jamais je fausse ma parole croyez que vous seul en serez cause ; mais au fond quand j'aurois quelques fleurs à planter dans ces plates-bandes là, pourquoy ne les pas plutôt jetter dans votre jardin ? Espérons que le livre se passera bien de moy soutenu de la plume de mes frères de lait et de l'illustre académicien leur chef et notre maître de pension. Celui-cy vient pourtant de débuter assez à l'unisson de ses glorieux prédécesseurs. Entre autres rogatons pourtant, il y a un miroir (2) qui pourra vous représenter parfaitement bien son auteur, et vous amuser en cela d'une certaine façon. Je voudrois bien sçavoir d'ailleurs ce qu'on

(i) Ï69A-1758. Auteur comique complètement oublié. C'est Marmontel par ses Contes moraux qui rétablit la vogue du Mercure sous la direction de Boissy, à qui Marmontel succéda.

(2) Long morceau de critique, assez alambiqué, de Marivaux. On y remarque un éloge de La Motte. Mercure, janvier 1765, p. 71 à 102. — Marivaux y soutient, une fois de plus, que les Modernes peuvent égaler et surpasser les Anciens.

auroit tant à dire aujourd'huy de mon cher et précieux Mercure. La Bruyère eut quelque raison de le mettre au-dessous de rien. Il parloit du temps des Corneill'^s, des Racines, etc. Mais veû ce que sont à présent nos grands auteurs, cela même est une raison pour le mettre au-dessus de quelque chose ; n'est-ce donc rien que Ah quel conte ! (i) que les feuilles de Fréron, que tant de pièces nouvelles, et que le déluge d'Almanacs dont on nous enrichit ? assurément le Mercure tant peu puisset-il valoir est un peu au-dessus de tout cela ; et grâce au point où sont descendus les ouvrages d'esprit, je vois le moment qu'il sera le premier des livres, Cahuzac (2) y travaillât-il. Ainsy Monsieur, agissons, en d'avance avec luy comme à la Cour on fait avec eux qu'on voit venir à la faveur, et n'en parlons qu'avec ménagement et circonspection. Vous voyez mon amour tout filial pour un père nourricier, et ne le pouvez décemment désaprouver. Qu'au reste le petit accroissement qui arrive à mes finances ne vous fasse pas penser que les poulardes en viennent moins à propos. Ce n'est pas viande prête. On me dit que je n'en tâterai guère avant deux ans : et j'en ay 66 : ainsy vos bontés pourront bien avoir duré toutte ma vie, et celles du Mercure n'avoir pas commencé pour moy. Voilà trop parlé Mercure ; prenez que cette lettre cy en soit une page ou deux ; et n'y revenons plus ; comme on fait au Triumvirat (3) qui tire très languis-

(i) « Conte politique et astronomique », de Crébillon fils, 4 vol. in-i9, Bruxelles (Paris), 1751.

(2) Secrétaire du comte de Clermont, mort en 1759. Auteur de deux tragédies et de deux comédies uniformément sifflées. Il était surtout le librettiste ordinaire de Rameau. On l'estimait fort peu. [Y. Collé, possim) Piron s'était déjà égayé à son sujet. V. Chanson à Pibrac, Œuvres, VII, p. 817.

(3) Dernière tragédie de Crébillon, représentée le 28 décembre 1754. (Collé, I, 44)- Voltaire, acharné à la gloire de son rival, la refit également : Octave et le jeune Pompée, ou Je Triuminraf fut imprimé à la fin de 1766 (Collé, II, 368).

ga LETTRES DE PIRON

'samment à sa fin ; c'est pour aprendre à Mrs les cavi liers à ne plus monter leurs chevaux quand ils soi devenus des rosses. Beau raisonnement à oposer au agréables qui me reprochent que je suis un paresseu> Je ne le suis point. Si l'on avoit un recueil des lettre que j'écris sans cosse à la ronde on s'étonneroit bie plustôt du courage qu'il faut pour cela à un pauvi aveugle qui est obligé de mettre bas sa plume courante de ligne en ligne. Que cet état violent me tienne lie d'excuse devant vous, Monsieur, le plus équitable df hommes et me fasse pardonner le désordre et les pu< riiités de lettres qui ne devroient être pleines que d témoignages d'estime de respect et de reconnoissanci

Ce lo janvier 1755.

Vous êtes bienheureux, Monsieur, que je ne voie plu goûte. Pour une fois que mes lettres vous ennuient f vous importunent, vous auriez à vous en plaindre mile car le plaisir de vous écrire est un dos plus grands qr me reste; comme, d'être oublié de vous, seroit un d mes plus grands malheurs. Jugez des mauvais momen que je passe dans les longs intervales que je laisse entr une lettre et l'autre. Je crains bien que ces longs intei vales joints aux agrémens de la retraite, n'ayent fait naj tre en vous une profonde indiférence non seulemen pour moy, mais pour tous les agréables petits tracas d la grand'ville, dont j'ay coutume de farcir mes lettres Cela me coupe la parole ; et mon petit hommage rendu je tirerois volontiers ma révérence. Je n'en ay pas ' courage ; et vous souciassiez-vous cent fois moins d nous et de ce qui nous occupe, j'ay toujours si peur

Of

A JEAN-FRANÇOIS LE VAYER qS

eu ma cécité prochaine, que je ne vous écrive pour la

ernière fois, que je veux babiller tant que le papier

ure. Je ne sçais si vous sçavez que c'est le cardinal de

a Rochcfoucaut (i) qui a la feuille des bénéfices à la

randc mortification des Jésuites qui bien qu'apuyés

î la Reine et du Dauphin, n'ont pu empêcher ce choix

11, à l'exception d'eux et de deux si augustes protec-

urs, est généralement aprouvé de tout le monde. M. de

lint-Florentin l'a eue quatre jours. Je songeois déjà

prendre le collet pour obtenir quelque petit prieuré

li m'aprochât de la Bavière ; n'auriez-vous pas été

en aise de voir un beau jour l'abbé Pirou à votre porte ?

faudroit aussy que vous fussiez devenu étrangement

isantrope pour que cela ne vous eût pas fait sensation.

n'aurois jamais égayé la scène d'un si beau coup de

éàtre. Avouez. Mais je ne suis pas né assez heureux;

>ilà qui est seùr. La mort de l'éveque de Mirepoix ne me

udra ny bénéfice, ny place à l'Académie. Trublet qui

ludroit déjà tenir les deux, et surtout la dernière, me

rre le chemin. Le revoilà en l'air ; et l'air est, je crois,

ut ce qu'il atrapera. Marivaux à ce sujet, a dit fort

en dans son patois que son astre avolt le diable au corps.

est vray que malgré ses beaux ouvrages, ce seroit le

linzième fauteuil qu'on hiy auroit tiré de dessous luy.

le mal encore c'est qu'à cette heure, il fait meilleur

le jamais être de l'Académie : elle retranche le plus

:'elle peut de ses peines. Il falloit que ces Mrs. tous les

s, eussent à distribuer 3 prix ; à en imaginer les sujets ;

à lire quantité de pièces à peu près comme les leurs.

i) Frédéric-.TiM'ômc do Royc, 1 701-1757, arcliovrcuii- de Bourprs, dinal en 1747- Les témoipnagfs du temps parlent de lui comme on. A l'assemblée du cV'rpé de 1755, qu'il présidait, il était !e f du parti modéré, conum: Cliri<lophe de Bcaumnnt l'élnil du ti intransigeant. (V. Picot, Mémoires pour servir à VHistoire ■Ji'siasiique pendant le XYIJÎ" siècle, t. II, p. 260 et ssq., yj vol. 8, 2« édit., Paris, i8i5-i6.)

Ils viennent d'abréger la procédure. Ils ne donneront plus qu'un prix tous les ans ; il sera du total des trois, c'est-à-dire de 600 liv. Il ne s'agira, une année que des vers, et une autre que de la prose. Cette année, le sujet est : jusqu'à quel point il convient de mulViplier les^ sociétés littéraires. Amusez-vous à concourir. Je trouve cette matière fort agréable à traiter. Il est vrai que ces sociétés se multiplient à l'infiny et qu'il y a plus d'académiciens dans le Royaume sans comparaison que de croix de Saint-Loiiis. Si vous voulez, Monsieur, comme cela se pratique aux loteries, j'en parlerai au chevalier Roi (i), et nous travaillerons en société ; en sorte que celuy des trois qui aura le prix, donnera 200 liv. à. chacun des autres ; et pour que nous ne nous rencontrions pas tous deux dans la façon de traiter ce sujet, je vous dirai la mienne. J'établirai la réforme totale ; et le renvoy de tous ces illustres associés à leurs cabinets, sans en excepter les 4o. Qu'en dites-vous ? Sur ce seul projet sentezH vous toutte ma générosité de proposer une association ; et n'est-ce pas d'autre côté jouer en fripon et en homme seûr de gagner. Je n'emprunterai pourtant rien sur cette expectative et pour cause. On est souvent cruellement trompé dans les plus justes prétentions. Voltaire avoit destiné le prix d'une tragédie qu'il vient de donner à la construction d'un pavillon dans son château du bord du lac de Genève. Le parterre a renversé le pot au lait. Le titre de la pièce promettoit pourtant beaucoup par son persiflage, c'étoit l'Orphelin de la Chine (2) ; mais le public las d'avoir déjà sur le dos tant d'orphelins

(i) Poète connu surfont par une épigramme contre l'Académie, à l'occasion de l'élection du comte de Clermont; cette épigramme. valut à son auteur une bastonnade, dont il ne mourut pas, contrairement à la légende; il vécut jusqu'en 1764.

(2) Représenté le 20 août 1765. Les contemporéiins l'appellent souvent Gengiskhan. ,1

pr

rouges et bleux (i), n'a point eu pitié de celui-cy, et l'a renvoyé à la Chine d'où il venoit ; c'est aussy loin à peu près que l'auteur se le trouve de son compte. Il ne bâtira point de pavillon ; aussy bien Mrs. de Genève ne veulent pas qu'il habite davantage son château -(2) et veulent jetter le pauvre Jonas à la mer. Où le mettrons-nous à la fin ce grand saint ? Ne fait-il pas bien de n'avoir point de tête, puisqu'ainsy le Fils de l'homme, quoyqu'avec cent mile livres de rente, il ne sçauroit où la reposer. Voilà un bel exemple dont Dieu merci, vous. Monsieur, ny moy n'avons que faire ; vous aurez toujours un beau château, et moy mon joli tonneau de Diogène.

Ce 27 août 1755.

Je me hâte, Monsieur, de vous répondre pour me relever le la faute que j'ai faite en vous annonçant la chute de a tragédie de Voltaire. Le désir de vous en donner les Dremières nouvelles a été cause de cela. J'en ay crû légèement le premier venu d'autant plus innocemment^ jue c'est un des adorateurs de V. Il n'étoit pas même 'c eul de son avis. Sarazin (4) m'étoit venu dire pis encore, t que la pièce auroit bien de la peine à aller jusqu'à 7 ou 8 représentations. C'est aujourd'hui la 8® ; et mer-

(1) Les enfants bleus étaient les orphelins élevés à l'hôpital de la 'rinilé; et l'hôtel des Enfans rouges se trouvait près du Temple.

h) Voltaire avait même été menacé de prison, après avoir fait mprisonner un nommé Grasset, qui venait à la recherche d'un xemplaire de la Pucelle où se trouvaient des vers injurieux pour ïmc de Pompadour. L'intervention de M. de Paulmy, ministre de rance à Genève, apaisa l'orage, et Voltaire put encore quelque smps habiter paisiblement les Délices.

(3) L'acteur.

gô LETTRES t)E PÎRON

credy elle fit 3.ooo liv. Ainsy le succès est très seûr et très grand en dépit de l'envie ou du bon goût. Les malveillans se rabatent sur la singularité des décorations chinoises et le jeu brillant de la Clairon, soutenant toujours que la pièce ne. vaut pas le diable et n'a de valeur intrinsèque qu'un pillage (i) scandaleux de tous les auteurs morts et vivans, depuis celui de Cinna jusqu'à celui d'Abenzaïd (2). L'impression justifiera ou fera tomber ces mauvais bruits. En attendant, V. triomphe. J'étois mal averty encore quand j'ay plaisanté sur le pot-au-lait renversé ; il méritoit si peu cela de toutte manière que par un désintéressement plus admirable en luy qu'en tout autre, on me dit hyer qu'il avait abandonné sa part d'auteur en considération de la dépense qu'il a ocasionnée en habits et en décorations. Tant de mensonges qu'on m'a fait m'induisent à espérer que sa disgrâce de Genève ne sera pas plus véritable que le reste. Vous parlez comme un ange à ce propos sur sa catolicité, et vous êtes, comme en toute autre chose, mon maître en bonne plaisanterie. Mais cette catolicité n'a que voir à sa disgrâce prétendue ; on la motive bien autrement, \i c'étoit des gens qui arrivoient à l'heure même de Genève, qui vcnoient de me conter son expulsion et le suplice de sa Piicelle (3). Trompé sur les autres articles je suis en droit de me le croire encore sur ceux-là et je vous en fais ma déclaration dont je vous demande acte pour me servir en temps et lieux ovi besoin seroit. Mais, Monsieur, que manderoit-on de nouveau aux absens, si l'on

(i) Collé rapporte la même impression, et rappelle à ce sujet un bon mot de La Motte : « Il faudra que j'invente ce sujet-là ». (II, p. 29.)

(2) C'eût été s'abaisser bien bas, que de piller Abensnïd, trajïédic de l'abbé Leblanc, jouée et sifflée au mois de juin i735; imprimé;' chez PrauU. 1786.

(3) Vo-taire avait dû fuir quelque temps le territoire de Genève; et l'on avait brûlé un exemplaire de la Pucelle découvert cliez une lingère sur la dénonciation de Grasset.

vouloit vérifier tout ce qu'on leur mande ? Encore une fois, je n'ay point péché par malice, mais par précipitation qui ne venoit que d'un beau zèle. Pour larticle de l'abbé Trublet il est trop vray semblable et trop apuyé sur les exemples du passé pour être révocable en doute. D'ailleurs avec les titres qu'il aporte en se présentant sans cesse il n'y a rien pour luy que de glorieux dans son ardeur infatigable pulsate et aperietur. Il y a dans le Mercure du mois des réflexions de luy sur Corneille et Racine les plus justes du monde, car elles ont été faites refaites, cent et cent fois. Ce. que tout le monde lit à cette heure, ce sont les mémoires d'une Madame Stall autrement de Mlle de Launai (i) femme de chambre de feue la duchesse du Maine morte femme d'un oficier suisse. Il s'y trouve un petit détail assez mal barbouillé de l'afaire que se fit cette princesse pendant la Régence, qui a d'abord un peu intéressé. Pour tout ce qui regarde personnellement l'héroïne de ces mémoires, cela sent si fort son domestique né pour l'être, que cela ce me semble ne fait pas grand honneur à l'auteur. Elle y parle en femme qui s'est flattée d'avoir donné dans la vue de tous les hommes qui l'ont envisagée, ; mais comme elle l'avoit presque aussy courte que moy, et qu'elle avoit pour lorgnette un des plus grands fonds d'amour-propre que puisse avoir une femme de son état qui se sent un peu plus d'esprit qu'à ses compagnes, on sçait que rabatre du nombre prodigieux de conquêtes dont elle se vante. Pour moy quand je me vante de ne plus voir goûte, je vous prie, Monsieur, de ne me plus faire le chagrin d'en douter, pour avoir le cruel plaisir de me dire en face que je ne suis qu'un paresseux. Ne sentez-vous pas bien que tout en riant c'est me dire la plus grosse injure puisque vous devant autant que je

(i) Mme de Staal-Delaunay était morte en 1750. Ses mémoires )arurent en 4 vol. in-12, Londres (Paris), 1755.

VOUS dois, ce petit mot de paresse que Ion croit du beau ton ne m'excuseroit point devant vous, et couvriroit le reproche de la plus noire des ingratitudes. Votre cheval de bataille comme celuy de mile gens, en ce point aussy injustes que vous, c'est de m'objecter toujours ma belle écriture (i) ; 1° je dois l'allignement à la finesse du papier posé sur un transparent qui me sert de bâton pour aller droit. Quant au caractère, je le dois au grand soin que j'aporte à me servir d'excellent papier, de bonne ancre et de plumes bien taillées. Tout cela joint au goût que (j'ai) toujours de bien peindre et à une longue habitude, fait que cela va tout seul ; mais de façon pourtant que de page en page, il me faut demeurer une bonne heure, les yeux fermés ; à la /i® j'en ay pour deux jours ; et pour récompense, vous apellez paresseux le plus reconnoissant et le plus respectueux de vos serviteurs. Cela vous devroit fendre le cœur ; et je gagerois bien que vous riez.

Voicy une nouvelle litéraire, Monsieur, oij je n'ay malheurement que trop de part. Maupertuis s'est avisé de faire sans qu'on l'en priât un éloge funèbre de M. Montesquieu (2). Il semble ne l'avoir entrepris que pour déprimer ce grand homme, et nous faire part de ses propres visions cornues. Ce n'est pas là sa seule extra*

(i) L'écriture de Piron reste en effet régulière et bien formée; cependant à partir de la fin de 1763 (lettre XXVII) on y sent la fatigue et l'application pénible.

(2) Montesquieu, qui inspire à Piron la plus vive admiration (Œuvres. VI, p. 53i et 5i4) était mort le 10 février 1755. C'est lui qui avait écrit à Mme de Pompadour, en 1753, pour faire accordei une pension à Piron.

A JEAN-FKA.NÇOIS LE VAYER 99

vagance. A propos de rien, il enchâsse dans cet éloge un récit circonstancié tant bien que mal de ma bonne et mauvaise avanture lors de mon élection à l'Académie. La gloire de M. de Montesquieu et la mienne n'avoientelles pas belle affaire à ce bel écart du plus dur du plus fou et du plus mal intentioné de tous les hommes ? Ne voilà-t-il pas un drôle bien conseillé, tout souillé qu'il est de la Diatribe à laquelle il est encore à répondre, d'oser ataquer de sang-froid le fustigeur de Desfontaines ? Tout le monde pour l'amitié qu'on porte à ce galant homme se réjouit de me voir à ses trousses ; et c'est à qui m'y animera. Mais je prendrai le parti de la modération ; et je m'en tiens à cette épigramme-cy :

D'être content, j'ai cent raisons pour une.

De Montesquieu je fus toujours chéri ;

Les gens de bien ont plaint mon infortune ;

Et Dolivet une fois avoit ri.

D'Achille enfin la pique a tout guéri.

Je ne suis pas si gai pourtant qu'on pense ;

Et franchement je suis un peu marri

Que Maupertuis ait crié ma sentence (1).

Mes délateurs ayant été mes boureaux, et Maupertuis leur faisant icy office de valet, cétoit bien encore un plus beau titre à lui donner ; mais de président qu'il se dit (2) se voir devenu un crieur de sentences, c'en est

(i) Cette épigrammc figure {Œuvres, VII, 260) sous le titre Paul Piron à Pierre Maupertuis; la voici; on remarquera les variantes peu heureuses en général :

D'être gai Paui a cent raisons pour une : Des gons de bien il est aimé, rlu'ri; Tous à l'envi plaignent son infortune D'Olivet seul, dans sa barbe en a ri; D'Achille enfin la pique a tout guéri. Paul toutefois n'est pas si gai qu'on pense : En France heureux, Paul est un peu marri Que Pierre, en Prusse, ait crié sa sentence.

(2) De l'Académie de Berlin.

-vJnWëriÏÏàr BIBLIOTHECA

bien assez pour une fois ; et je ne pousserai pas la belle humeur plus loin ; je n'aime pas assez Voltaire pour traiter l'autre comme il le mérite ; d'ailleurs le blâme général que cette brutalité lui attire et les jolis noms qu'on lui donne, me désarment, et sont cause que je reserre dans mon greffe la minutie de cette autre épigramme cy que vous seul avez ici ; au lieu que la Cour et la ville se distribuent l'autre.

Avant d'outrager l'innocence,

Maupertuis, vuide tes procès ;

Songe à répondre à qui t'ofense ;

Sçache te venger ou te tais.

Dans la Diatribe, tu le sçais,

Ta jument n'est qu'une bourique ;

Tu n'es qu'un fat, qu'un hérétique.

Qu'un écolier mis à quia.

Qui ne dit mot, consent. Réplique

A Monsignor Akakia (1).

Voilà les travers des gens trop pleins de leurs objets.

(i) Voici ceUe épigramme, telle qu'on la lit, Œuvres, VII, p. 262 :

Eh ! laisse en paix un pauvre scribe,

Qui ne pensa jamais à toi 1

Parle à l'auteur de Diatribe

Et lui cours sus, plutôt qu'à moi.

Comment I tu peux demeurer coi

Lorsqu'on ta personne on indique

Un sot, un fat, un hérétique,

Un polisson mis à quia?

Peut-être est-on peu véndique :

Mais qui se tait, consent. Réplique

A Monsignor Akakia.

Malgré son désir de modération, Piron lâcha encore 'Irux autres épigrammes contre Maupertuis {Œuvres, VII, p. 269 et 261). A lire l'allusion de Maupertuis, on ne peut lui trouver d'autre tort que d'avoir rappelé en termes modérés un fait public. L'irritabilité de Piron prouve donc que son échec l'avait blessé plus profondément qu'il ne voulait l'avouer. V. Lettre à Dumay, du 7 novembre l'jbb; et à Fontette, (dans VArtiate, i85o), Chaponnière, p. io5.

Ils s'imaginent qu'on les écoute comme ils sentent ; et souvent ils ont afaire à un auditoire très-indiférent et très-ennuyé. Serois-je ici dans le cas ? Laissez m'en douter^ Monsieur, pour que je me puisse toujours flater que vous m'aimez moy qui suis si bien payé pour le croire. Mais quand je m'y tromperois, quand mon souvenir vous seroit la chose du monde la plus indiférente en serois-je moins dans l'obligation de vous le conserver et de vous en donner des marques à ma façon, tant qu'il plaira à Dieu que je puisse écrire ? Je crois toujours que c'est pour la dernière fois. Quand j'en serai là et plus loin encore, c'est-à-dire ad Patres, ne laissez pas encore, ne fût-ce qu'à propos de vos bonnes actions de vous souvenir de moy tanquam materlœ circa quam, et comme de quelqu'un qui, tant qu'il aura vécu, et vécu loin de vous, n'aura jamais oublié vos bontés un seul instant. Bénye soit à jamais la mémoire de M. de La Faye, à qui je dois une si belle conoissance. Bény soit le voyage de Condé au retour duquel nous fûmes témoins à Meaux des premières armes de M. l'abbé Trublet. Il étoit pris et lapidé par les ennemies sans ma bravoure et ma rétorique. Il y a plus de 23 ans que je lui gardois le secret là-dessus quoiqu'il eût percé d'ailleurs ; car on m'en a parlé plus d'une fois pour en entendre le récit de ma bouche sans qu'on en fût venu à bout ; mais il m'a fait de si vilaines frasques depuis de toutte manière que ma miséricorde laisse agir enfin ma justice. En dernier lieu encore, c'est luy qui a pris sur luy l'honnête commission de me faire part du bel ouvrage de son cousin Maupertuis, pour jouir sous un faux masque de simplicité, du chagrin qu'il devoit me faire ; il est si coûtumier de pareils faits et me donne de .«<i pauvres excuses qu'il est déclaré atteint et convaincu de complicité et l'amendera (i). Malheur aux deux cousins I II

(i) Terme du Palais : paiera l'amende. (Dictionnaire de VAaidémie de 1772.)

n'a plus que faire déjà de se remontrer au concours académique. Ces Mrs avertis du délit luy ont voiié les refus constans dont ils l'honorent depuis tant d'années. Au diable soient tous bretons de leur espèce (i).

Ce 12 novembre l'job.

Je vous trouve si heureux, Monsieur, et vous sçais si digne de l'être, que je m'imagine du ridicule à quelqu'un comme moi qui n'est ny l'un ni l'autre d'oser former des vœux pour vous ; vous êtes plein de santé de jeunesse de titres et généralement de tout ce qui rend 1.1 vie agréable, pendant qu'il n'y a pas en moy, le mot de tout cela. En bonne foy, est-ce aux pauvres diables de réprouvés, à prier pour les élus ? N'importe, ; et puisqu'il faut bien payer un tribut à la constante amitié dont vous m'honorâtes dans tous les tems, les vœux faisant tout le vaillant des gens de ma sorte, agréez les miens qui sont plus que rien pour peu qu'y puissent ajouter de prix, l'ardeur et la sincérité. Ces qualités ne leur sauroient manquer. C'est l'amour de soy même et l'int.'rèl particulier, qui font que pour l'ordinaire elles leur manquent ; et chargé d'ans et d'infirmités je ne me sens plus guère de goût pour d'autres bonheurs que le vôtre ; et quand quelque chose m'atacheroit encore à moy même, il n'y auroit rien que de naturel et qu'en place dans ce dépouillement dont je vous fais ma cour, après toutes les bontés que vous avez eues pour moy, et la générosité

(i) Pour que l'àmc franche ot sans fiel de Piron ait accepté l'idée d'employer contre Trublct, le même procédé dont on s'était armé contre lui-même, il faut décidément que son exclusion de l'Académie ait été la plaie vive.

A JEAX-IRANÇOIS LE VAYER lo3

avec laquelle vous avez contribué au peu de bons niomens que j'ai eus dans le cours de cette vie et aux encouragemens qui m'en ont fait suporter les malheurs ; je suis comme ces braves champions abatus qui mouraient sans s'avouer vaincus. Je meurs insolvable mais point ingrat ; j'ai là-dessus gain de cause au tribunal de la conscience ; aimez moy donc toujours un peu s'il vous plaît ; et quand ce viendra qu'au lieu de moy il n'y aura plus que mon livre en ce monde, laissez moy une petite place au devant de votre bibliotèque où je puisse quelquefois en tombant sous vos yeux nie servir à moi-même de passage à votre souvenir. Puissé-je encore alors vous faire un peu rire de mes enfances ! et vous délasser de vos occupations philosophiques ! Puissé-je vous avoir quelquefois pour apologiste devant les dévots qui me maudiront chrétiennement et devant les puristes qui ne trouveront que trop de quoy avoir encore plus beau jeu que ceux-là à barbouiller ma tombe de leurs invectives; car avec les premiers un bon peccavi bien prononcé en mourant peut me tirer d'afaire. Mais avec les autres il n'y a Errata qui tienne. Seroit-il possible que Mr. de Boislandry fût des premiers et que les livres qu'il vous a emportés le rangeassent de ce party-là ! Ma mémoire ne vous le pardonneroit pas ; car sa malédiction me retuëroit dans l'autre monde. Je me réjouis ces jours-cy de le revoir et d'observer où il en est. Je vous souhaite 365 bonjours et j'attens avec impatience votre arrivée pour vous renouveller de vive voix l'assurance des sentiments tendres et respectueux que je vous ay voués.

Ce 4 janvier 1756,

'"I LETTRES DE PIROIS

Je fus vivement mortifié, en rentrant chez moy, Monsieur, d'aprendre que vous en sortiez. On ne peut rien de plus fatal pour un homme qui passe le ruisseau une fois par mois et qui ne vous voit qu'une fois l'an. J'en veux un mal aux Thuileries à ne les revoir jamais. Vous laissâtes à ma nièce la commission de me dire que j'eusse à voiis mander si j'aurois receû ou non la deuxième bourriche que vous aviez ordonné qu'on m'envoyât. C'est pour vous obéir. Monsieur, que je vous avertis que non ; le sort moins favorable que vous avoit décidé avec assez de raison que j'en avois assez d'une ; et que je ne vous en aurois pas moins l'obligation de deux. De peur que le retardement ne vînt du défaut de l'adresse qui avoit déjà pensé faire égarer la première, j'envoiay le lundy gras au bureau de la messagerie : il n'y avoit rien ; et mon carême eût commencé dès ce jour-là si la Providence et M. l'intendant de Caën ne m'eussent envoyé :in pâté de taille à prolonger mes jours gras jusqu'à la mi-caréme. La Providence ne s'en tint pas là ; elle voulut aussy me donner la comédie, et pour venir à ses fins, elle m'inspira d'envoyer une tranche de ce pâté à un capucin de mes voisins. Or vous saurez que mon barbier qui est aussy le leur, m'avoit dit le matin qu'ils étoient venus luy emprunter douze perruques de Palais ; et que lui et moy nous comptions que les bons Pères vouloient fair^ les chianlits. C'étoit bien mieux ; le père à la tranche de pâté m'étant venu remercier je lui parlay des perruques, et sçus de lui qu'ils joûoient une tragédie. Ma tranche de pâté me valut un billet d'entrée, car je n'ay pas les miennes à ce théâtre-là pour lequel je n'ay rien composé. Ah Monsieur 1 le beau spectacle 1 Ces Mes-

A JK/VN-FRAÎVÇOIS LE VAYEB lo5

sieurs joiioient Catilina ! il falloit voir la majesté du Sénat en perruques et en barbe ! Le frère quêteur, comme celui d'eux tous qui avoit l'air le^plus déterminé, faisoit Catilma : il avoit une perruque en bourse et un chapeau à point d'Espagne ; avec cela et sa barbe en deux retroussée je ne saurois dire comment derrière les oreilles, il eût fait fuir le diable. Deux novices tout jeunes faisoient Fulvie et Tullie ; le frère portier faisoit Cicéron ; et le R. P. gardien, Caton, comme de justice (i). Ils firent assez bien tous, mais pas tout à fait si bien pourtant que les personnages inuets. Ceux-ci n'ayant que faire de soufleurs, pour s'ocuper, en servoient eux-mêmes à la ronde. Voilà un précis des plaisirs de mon carnaval, et j'avoue que n'en passai jamais un si digne de mémoire ; et tout cela moyenant le prix de somme d'une tranche de pâté ! Ne me plaignez donc plus tant ny ne grondez point Madame Prévôt du malheur de la deuxième bourriche.

En un jour, c'eût été trop de joie.

Car en vérité il n'y a point de comparaison entre le plaisir que m'a fait cette tragédie et celui que nous a voulu faire la nouvelle comédie de La Coquette corrigée (2) Il y avoit bien autrement à rire ;\ celle-là qu'à celle-cy. La sagesse agréable de la Piipile (3) a bien amené après elle des prétieuses ridicules qui tâchent de luy ressembler sans en venir à bout. Il en est pour tous les tems de cette jolie pièce, comme de mes bourriches de cette année. Il ne s'en verra qu'une. Il y a dans la nouveauté de l'esprit, de belles maximes, de beaux vers, tout cela

(i) Les Capucins joviaient k Catilina de Crt^billon.

(2) Par J.-B. de La Noue, actour de la Comédie française. Sa pièce fut donnée le 28 février 1760, impr. chez Prault in-8, 1757. Répertoire de Pelitot, t. XIV.

(3) La Pupille est cette comédie de Fagan, à laquelle Le Vayeii laissait dire volontiers qu'il avait collaboré.

lo6 LETTRES DE PIRON

va le mieux du monde ; mais il n'y a ni feu, ny action, ny le mot pour rire ; il y a autant de diférence entre de pareilles comédies et celles de l'ancien goût pour le plaisir, qu'il y en a pour vous entre la Davière que vous m'avez fait voir, icy chez vous et la Davière où vous êtes à cette heure. L'une est la foible et morte esquice de l'autre. Quand on n'a pas ce qu'on aime, il faut s'en tenir à ce que l'on a. Je m'en tiens donc à moins encore que votre plan c'est-à-dire au plaisir de l'image que ce plan me laisse dans la tête. Je me promène dans vos avenues, sur le bord de vos canaux, dans vos bosquets, dans vos futaies, etc. C'est voir les choses de bien loin et bien foiblement pour une vue aussy courte que la mienne ; mais le cœur en pareils cas est une bonne lunette d'aproche.

Ce 8 mar.s 1766.

Monsieur,

On a si souvent dit de moy que je serois bien malade quand je ne dirois plus rien que vous n'aurez pas manqué, sur mon silence extraordinaire, de vous douter de !a triste vérité ; sans parler du courant c'est-à-dire de la peine infinie que j'ay d'écrire ; elle croît de jour en jour avec cette proportion du prix énorme qu'un pied ou deux ajoutent aux glaces, ou quelque gros, aux diamans. Quelque souvent que je vous aye écrit en ma vie, au plaisir que j'y trouve, je crois toujours vous écrire pour Iri première fois, mais à la dificulté dont cela me devient depuis deux ou trois ans, je ne vous écris plus que je no croye vous écrire pour la dernière fois ; c'est comme vous pensez bien pis que jamais. Je n'écris plus, je ne

A JEAN-FR \NÇOIS I.E V AYEB i07

lis plus, je ne sors plus : me voilà mort ; requiesco in pace si pourtant c'est reposer en paix d'être mort autant et aussi peu que cela ; car il me reste encore malgré tout cela, bon pied, bonne ouic, bon nez, bon apétit et bonne envie de rire. Je n'avois plus qu'une visite régulièrement tous les huit jours. C'étoit le dernier fil qui me tenoit à la société. L'abbé Trublet ne manquoit pas tous les mercredis de monter chez moy, en descendant toujours un peu mieux qu'entre deux vins de chez Madame G... (i) Le fil est rompu (2). La dernière fois le cap breton étoit un peu plus plein dé fumées qu'à l'ordinaire. Ce vint à parler de son cousin Maupertuis à propos de son retour en France et de ce qu'il a laissé là sa femme et la vilaine cour de Prusse au diable. Vous sçavez mes griefs contre ce galant homme ; je rabâchai un peu ; en bon parent, il me soutint que son cousin étoit honête homme, enfonça son chapeau en mauvais garçon, et en très mauvais prêtre m'envoia en très bon françois où assurément je n'irai pas. Cela dit. il enfila le degré pour ne le jamais remonter. Voilà sa dernière avanture avec moy ; vous sçavez quelle fut la première ii v a 3o ans ; c'est un rondeau. Cela finit et commence par le même mot. Te lui vais renvoyer son portrait ot ses œuvres d'une très belle édition. Je ne veux point et il ne sied pas que je garde les bijoux après la rupture. 11 y sera joint un petit plat de mon métier, et puis nous voilà quite à quite. Tout cela ne valoit guères la peine de vous être dit; mais de quelles nouvelles puîs-je vous régaler que de nouvelles litéraires ? Le pauvre garçon vient d'être rayé du tableau des censeurs royaux pour avoir mal fait son devoir dans les œuvres de La Bau-

(i) Madame Geoffrin. qui habitait non loin de là.

fa) Ces détails semblent prouver que Piron n'avait pas mis à oxécufion ?a m.ennre de dévoiler aux aendémiriens, l'anecdote peu édifiante dont Trublet avait été, vers i73o, le héros à Meaux.

melle et pour en avoir été même le colporteur. Je ne sçais si nous nous trouverons encore quelque part avant ma mort ; mais il y a à gager que ce ne sera pas à l'Académie (i). Le pauvre auteur des mémoires de Madame de Maintenon (2) est de son côté, condamné à 20 ans de Bastille sur bien des chefs d'accusation ; entre autres pour avoir ofensé les gardes françaises en rapellant la création du nom de pierrot qu'il a l'imprudence de leur confirmer. Voilà un auteur bien à son aise pour composer, et reparoître un jour avec de prodigieux volumes, n'ayant que 26 ans et n'ayant mis que quelques mois à faire les t5 tomes qui le font enfermer. Auri sacra famés ; il en avoit eu 20 mile écus. N'ay-je pas fait dans ma misère une plus belle fortune sans comparaison. Je suis bien emprisoné comme luy, si vous voulez, mais un peu plus gaîment ; d'ailleurs j'ay le bonheur d'être bientôt septuagénaire ; il y auroit bien du guignon si je n'étois pas élargi avant vingt ans. Enfin mon édition va paroître (3). Je répondrois bien du mauvais accueil car elle ne contiendra que six pièces de théâtre (4) que j'ay crues les plus raisonnables et l'on a la rage de s'attendre à un recueil de poésies foies dignes de celle qui déplut si fort au pieux évêque de Mirepoix : je brûlerai tout cela (5). Comme vous me devez long-

(i) Tniblet réussit à se faire enfin élire en 1761.

(2) Qui sont un roman, comme chacun sait. Les Lettres sont également fort altérées. Les i5 volumes ont paru en 1755 et 1766.

(3) Elle ne paraîtra qu'en 1758.

(4) Les Fils ingrats et la Métromanie, les Courses de Tempe. Gustave Wasa, Cnllisthènes et Fcmand Cortez.

(5) Cefe bonne résolution, que Piron affirme réalisée dans son mémoire contre le libraire Duchesne en 1758, fut au-dessus des forces de l'autour. En 1767 (lettre à Maret, 39 octobre) il se demandu au contraire s'il ne serait pas bon de publier ses pièces fugitives :< pour prévenir l'impéritie et l'impudence calomnieuse des coquins de compilateurs. » Il eût peut-être ainsi évité à son nom l'opprobre de servir d'enseigne aux marcJiands d'obscénités. On a vu que Piron, en 1760, recueillait soigneusement ses « poésies foies » dans le Binbiniana destiné à Saint-Florentin.

A J£an-françois le vayer 109

tems survivre, je ne veux pas que devant un amy aussy grave, aussi sage que vous ma mémoire ait ù soufrir ^c moindre reproche qui mérite que vous n'osiez avouer les sentimens d'afection dont vous m'avez si constamment honoré. Le malheur de ma vie aura été de n'avoir pu jouir que de loin d'une afection qui m'est si chère. Je vous remercie bien de m'avoir fait voir le plan de votre beau château. Je l'observai avec cette forte atention à tout ce qui intéresse ceux dont le bonheur fait le nôtre. Elle en est restée toujours plus présente à mes yeux. C est comme si j'y étois. Je m'y promène jour et nuit ; je vous parle quelquefois encore comme vous voyez que me faut-il ? Bené est ; et si vales, optimé.

Paris ce 6 novembre 1756.

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