VI INTRODUCTION
représentent, et en vérité le pont Notre (1) encadre et embordure des tableaux moins bien dessinés. La coursé des traîneaux dans toutes les rues me divertit à l'instant que je vous écris, je logo sur la place qui n'est qu'une rue large comme la rue de Tournon. Toutes les fenêtres sont éclairées pour voir les traîneaux et font elles-mêmes les trois quarts du spectacle. Vous ne sauriez imaginer le tintamare des sonnettes, les cris de joye quand un traîneau renverse, ce qui arrive à tout instant. Adieu Monsieur, mon traîneau m'attend car je veux avoir part à la fête. »
C'est probablement à La Faye que Le Vayer dut aussi d'être en rapport avec Voltaire. Relations assez courtes, puisque Piron, à partir de 17^7, sait plaire à son correspondant en daubant au moindre prétexte sur sa bête noire. Mais en 1736, au moment oij l'auteur des Lettres philosophiques, récemment brûlées, déploie sa prodigieuse activité à conquérir les faveurs de la cour et de la ville, aussi bien qu'à réduire à néant ses ennemis littéraires, Le Vayer lui paraît être un partisan bon à ménager. Voilà ce qui nous vaut un billet inédit de Voltaire :
« A Cirey en Champagne ce 6 aoust 1736.
« J'ay toujours ambitioné votre sufrage Monsieur, et je n'ay jamais fait d'odes en ma vie (2), en voicy une sur laquelle je vous supplie de me donner votre avis ; ayez la bonté de la communiquer à votre aimable amy Mr. de la Faye, il doit
(i) Evidemment le pont Notre-Dame, ^arni de boutiques élégantes : orfèvres, marchands de tableaux, encadreurs.
(2) Voltaire oubliait volontiers ses odes pieuses, souvenirs de col- \h.ge ou exercices de jeunesse : à S^ainte Geneviève (1709); sur le vœu de I^uis XIH (1710); sur lex malheurs des temps (1713); sur le vrai Dieu (i7i5). Cette dernière, la plus compromettante pour le philosophe, Voltaire l'attribuait à un jésuite, le P. Lefèvre. Il avait fait encore une ode sur la Chambre de Justice (1716). V. Bengesco, Bibliographie de Voltaire t. i. — En même temps que l'ode sur l'ingratitude envoyée à Le Vayer, le poète écrit en 1706 une ode sur le Fanatisme ou la Superstition.
INTRODUCTION Vil
prendre mon parly contre Roussau (1). Si mon estime et mon tendre attachement pour vous pouvoient réparer mes mauvais vers, vous n'auriez rien à me reprocher. Vous portez un nom qui doit être cher aux gens de lettres, et vous n'avez pas besoin de votre nom. Je vous suis assez dévoué Monsieur pour suprimer ces formules de respect dont vous ne vous souciez guères.
Il est permis de croire que l'avis de Le Vayer importe peu à Voltaire; l'essentiel est de répandre l'Ode sur l'Ingratitude, qu'on appellerait plus justement une satire. et de propager les strophes virulentes oii le poète flétrit Rousseau et Desfontaines. C'est un épisode d'une querelle déjà longue. Au début de l'année 1786, Voltaire avait attaqué ses deux adversaires, dans une Epître sur la calomnie, dédiée à Mme du Châtelet. Rousseau y avait répondu, par un article de la Bibliothèque française qui se publiait à Amsterdam (22 mai 1736). La riposte fut l'Ode sur l'Ingratitude, répandue en manuscrit; et le 20 septembre 1786, de Cirey, Voltaire s'adresse au public par une Réponse aux auteurs de la Bibliothèque française.
Le Vayer, qui recherchait les gens de lettres, n'aimait pas moins la littérature. Les archives de la Bavière renfermaient plusieurs cahiers remplis de chansons dans le goût du temps, et d'autres essais poétiques. Sans qu'il ait rien publié de ses amusements de plume. Le Vayer n'était pas fâché qu'on le crût habile en l'art d'écrire. Il se souvenait en particulier avec persistance d'avoir aidé Fagan (2) à écrire la Pupille. Piron ne néglige pas à l'oc-
(i) Le père de La Faye, capitaine de cavalerie, s'était querellé avec Jean-Baptiste Rousseau, et lui avait, dit-on, donné cent coups da canne.
(2) Fagan do Ligny (i 702-1 755) auteur de vingt-huit comédies ou opéras. Petitof. dans son Répertoire du Théâtre françois, t. XXVIIL a encore recueilli deux de ces pièces oubliées: le Rendez-vous, un act(i en vers; la Pupille, un acte en prose, suivi d'un divertissement en vers, représenté le 5 juin 1734 : ce fut le grand succès de Fagan.