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il y a déjà du tems. Je souliaite qu'il se présente d'autres occasions où je puisse vous donner des marques Monsieur, des sentimens que j'ay pour vous.
Le card. de Fleury. »
Il fallut donc attendre d'abord la mort du premier ministre. Auparavant, la mort du président son père (1740) mit Le Vayer en possession de la Bavière. Il prit bientôt le goût le plus vif aux travaux et aux embellissements de sa terre. Vétillard nous apprend encore qu'(( il étoit seigneur de onze paroisses qui l'environnoient et de plusieurs autres plus éloignées ». Chaque année, le maître de ce beau domaine se plaisait à y faire des séjours de plus en plus prolongés. En 1762, il le complète en achetant au marquis de Vassé, le vieux château de Ballon, dont le donjon se profile encore si fièrement au sommet de la colline, au-dessus de la ville, et de l'immeuse horizon oii coule la Sarthe et ses affluents.
En 1746, dans la nuit du 21 au 22 février, Le Vayer épouse en l'église Saint-Paul à Paris, Marie-Françoise de Catinat, âgée de 28 ans, fille de Pierre, conseiller honoraire au Parlement de Paris, et petite-nièce de l'illustre maréchal (i). Elle avait deux sœurs, l'une religieuse, l'autre mariée au marquis de Courtomer, puis à Guillaume de Lamoignon. Le grand chagrin de la vie de Le Vayer fut de ne pas avoir d'enfant.
En 1747, il renouvela, sans plus de succès, ses démarches pour obtenir une intendance. Cette fois, il s'était appuyé sur la bienveillance du cardinal de Tencin, qui lui répondit :
« A Paris ce 6 janvier 1748,
« Si l'on vou^s avoit rendu la justice qui vous est due, mon cher monsieur, et que ie fond de votre cœur eût été connu des autres comme de moy, vous ne seriez pas dans la solitude. Peut-être seriez-vous moins content, le bonheur qui
(i) Mercure de France., avril 1746, p. 178.
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tient aux façons de penser est plus assuré que celui qui nous vient de la fortune. Est-il bien vray que vous me regrettez un peu ? Pour moy je sens souvent que vous me manquez, j'espère que nous nous reverrons cet étée et que nous rapellerons ensemble nos maximes de philosophie. Adieu mon cher monsieur, aimez moy toujours un peu, et contez de ma part sur une amitié bien sincère. Je finis sans compliments, je me flatte que ma lettre vous en plaira davantage.
de Tencin. »
Pour que le spirituel ministre en fût réduit à ces consolations, il fallait donc qu'une puissante prévention s'opposât aux ambitions de Le Vayer. A une époque où les administrateurs commençaient jeunes leur carrière, il dut, l'âge venant, se résigner à vivre dans une solitude d'ailleurs charmante, et borner à ses fermes son talent de gouverner. Il le fit avec ardeur et largeur de vues.
L'expérience acquise dans la fréquentation assidue des laboureurs, il voulut la faire servir à l'intérêt général, et rédigea plusieurs mémoires sur les soulagements dus à l'agriculture. « Son amour pour le bien public, nous dit le médecin Vétillard, a enfanté ses deux derniers ouvrages, l'un sur les tailles, l'autre sur la possibilité d'un droit unique. »
Pendant ses courts séjours à Paris, Le Vayer ne renonçait pas à occuper les ministres de son activité. En 1760, on trouve une lettre du contrôleur général Bertin, lui donnant un rendez-vous pour discuter différents projets sur la répartition de la taille. Choiseul le remercie, l'année suivante, d'avoir communiqué au ministère les papiers de l'intendant de Moulins, intéressant les archives des Affaires étrangères.
Mais c'est surtout pour faire adopter ses vues d'utilité générale, et obtenir la permission de les imprimer, que Le Vayer multiplie ses instances. Il n'y est pas très heureux; les ministres de Louis XV ne marquent pas un grand désir d'être éclairés. Un jour c'est l'honnête et
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médiocre d'Ormesson, adjoint au dissipateur Bertin, qui signifie à l'économiste de la Davière cette fin de nonrecevoir :
« A Paris le 25 décembre 1762.
« J'ay receu Monsieur la lettre que vous m'avez fait l'honneu£. de m'écrire le 12 de ce mois et le travail qui y étoit joint. Je l'ai lu parce que vous l'avez désiré, car M. le controlleur général vous ayant dit Monsieur qu'il ne pouvoit en faire usage, vous sentez que la discussion de ce projet seroit inutile. Le zèle qui vous anime n'en est pas moins louable et on reconnoit dans cet ouvrage une étude de votre part et des lumiores qui ne peuvent qu'être très utiles. »
Le même travail fut soumis à la compétence éclairée de Trudaine. La réponse n'est plus la sotte et insignifiante contradiction naïvement échappée à d'Ormesson :
« A Paris le 17 janvier 1763.
(( Jay lu, Monsieur, le projet que vous m'avés fait l'honneur de m 'envoyer et que je vous renvoyé. Je suis très aise que les bons citoyens et qui connoissent la campagne s'occupent de remédier à une des principales causes du découragement des cultivateurs. Je pense comme vous sur l'objet, mais je pense en même tems que les moyens que vous proposés auroient bien des inconvéniens dans l'exécution et qu'il n'y aura jamais que des cadasties bien faits qui pourront remédier efficacement aux maux de l'arbitraire. Vous avés dû voii' f[ue l'on a desjà suivi une de vos idées en exemptant les défricbcmens et améliorations de toute augmentation d'imposition. Dieu veuille que les vœux de ceux qui aiment le bien public soient exaucés et que l'on mette les cultivateurs en état d'augmenter leur fortune et les seuls biens réels de l'Etat, sans encourir par là aucune vexation et sans inquiétude. Je vous remercie de la confiance que vous avés bien voulu me marquer et j'y répondray loiijours par les mêmes senliniens. Je suis avec un respectueux attachement Monsieur, votre très Inniihle cl liés oliéissarit serviteur.
Trudaine. »
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L'avis du sage disciple de Gournay, de l'habile ami de Turgot, fait soupçonner quelque part de chimère dans les idées de Le Vayer. L'économisme, alors en pleine floraison, avait dépassé les réflexions soUtaires du philosophe de la Bavière.
En 1764, c'est l'austère et étroit Laverdy qui est au contrôle général. Le Vayer pensa peut-être qu'il serait mieux accueilli d'un homme réputé incorruptible, et d'un ministre dégagé de tout système. Il lui demanda la permission d'imprimer le résumé de ses observations. La réponse est curieuse; on y voit combien, au milieu d'un siècle bouillonnant d'idées nouvelles, les plus probes détenteurs du pouvoir se contentaient facilement d'une résistance aveugle, et se réfugiaient peureusement dans l'inertie.
« A Paris le 13 mars 1764,
« Je vous fais, Monsieur, mille excuses d'avoir autant différé à répondre à la lettre que vous avez pris la peine de m 'écrire le 28 du mois dernier ; mais vous concevez aisément combien je suis occupé et ce n'est que depuis quelques jours qu'il m'a été possible d'examiner votre ouvrage, dont je désirerois de tout mon cœur pouvoir permettre la publicité. Quoiqu'il ne renferme rien de dangereux je craindrois qu'en le laissant paroître, il ne fit qu'augmenter l'envie d'écrire et l'esprit de sisième qui ne règne que trop desjà, et cette considération me force à mon grand regrol à vous lefuser cette satisfaction qu'en tout autre circonstance, je me ferois un vray plaisir de vous procurer.
« Je suis très sincèrement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.;
de L'Averdy. »
Insouciance légère ou austérité soupçonneuse, c'en est assez pour vexer un économiste amateur, mais trop peu pour arrêter le siècle qui lit V Encyclopédie. Il n'y a plus de barrière contra un mouvement si général et si puissiiiil. Le Vayer avait encore soumis son ouvrage à Choi-
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seul et à Tnidaine. Le premier ministre, de Versailles le 4 avril 1764, répond avec désinvolture qu'il lira plus tard. Voici la réponse de Trudaine :
(( A Paris ce 2 avril 1764.
« J'ay reçu, Monsieur, avec reconnaissance la brochure que vous m'avés fait l'honneur de m'adresser, et je l'ai lue ; j'y ai reconnu les vues et les intentions d'un bon citoyen, mais je doute fort qu'elles puissent être exécutées, et je crois que cette exécution, si elle étoit possible, donneroit lieu à des plaintes très bien fondées, et à des difficultés interminables. Je suis avec respect, Monsieur, votre- très humble et très obéissant serviteur.
Trudaine. w
On peut conclure de tout cela que Le Vayer, passionné pour l'amélioration du sort des paysans, avait mis dans ses travaux plus de bonne volonté que de sens pratique. En sacrifiant tout ce qui touchait à la politique financière, il put résumer enfin ses différents projets d'économie rurale, et ])ub]ier un Essai sur les moyens d'encourager l'agriculture (i). 11 eût probablement, usant de la liberté conquise chaque jour par les moeurs sur les lois, répandu ses idées dans d'auties ouvrag-es, si la mort n'était venue le surprendre, le 5 juin 1764. Il fut asphyxié dans son bain.
Nous avons sur l'incident les détails les plus circonstanciés, grâce au désir impérieux que ressentit Vétillard, de prouver que son impéritie n'y était pour rien. « Que le malheur d'autruy nous serve de leçon », tel est l'épigraphe que le brave médecin donne à ses longues expli cations. Un historien de la science médicale et de l'hygiène pourrait y glaner maints traits piquants. Par exemple, depuis six ans que Vétillard soignait les hôtes de la Davière, il n'avait « aucune connoissance de cet
(i) in-i2, 1764. V. Dictionnaire de l'Economie politique, de Guillaumin. 2 vol. in-8, Paris, i853.
XIV iNTRObÙCTlON
appartement de bain » installé au sous-sol. « Il est vray, ajoute-t-il, que je n'avois pas été dans le cas d'ordonner des bains dans la maison. » Le Vayer, lui, était homme de progrès; aussi avait-il l'habitude de prendre des bains trois ou quatre fois pendant l'été. Cette originalité lui fut fatale. Vétillard, bien qu'il ait essayé tous les moyens suggérés par les autorités, dont il fait une longue liste, ne put le rappeler à la vie. Il se console par une citation : contra vim mortis non est medicamen in hort'is; et, en dix préceptes, il s'efforce de restreindre le plus possible les cas oii il est permis de prendie un bain.
Ce qui nous intéresse davantage, c'est la peinture de la vie simple, occupée, bienfaisante, menée dans sa terre par Le Vayer, qui voulait être son propre intendant. Toutefois, le soin de fertiliser ses champs et d'embellir son parc ne le détournait pas complètement des distractions intellectuelles. Il s'était formé une fort belle bibliothèque qui aurait pu servir de modèle à la librairie d'un homme du monde lettré, à son époque. Il y joignait souvent, de 1747 à 1756, U; ragoût très appréciable d'une lettre de Piron.
Intérêt des Lettres
Los relations de Piron et de Le Vayer, si l'on s'en rapporte à l'indication précise de la lettre XXXV, commencèrent en T73i>. Piron n'était encore que l'auteur contesté des F//.S ingrats et de CaUisthènes, le joyeux membre du |)reMiier Caveau, le narrateur de contes peu édifiants, et l'intarissable sagittaire d'épigrammes. Son parti-pris de gaieté faisait de lui, dans sa quarantaine exubérante et drue, le camarade fort goûté des jeunes gens qui ne