‹ Lettres de Piron à Jean-François Le VayerChapitre 8 sur 21 · INTRODUCTION XV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XV

voulaient que se divertir. C'est à cette époque que se place le joyeux voyage de Meaux, en compagnie de La Faye, de Le Vayer, et de l'abbé Trublet, ce pauvre hanneton littéraire dont une aventure rabelaisienne, dans certaine auberge de Meaux, excite encore, vingt ans après, la verve du correspondant de Le Vayer. C'est l'époque des séjours annuels au Raincy, chez le comte de Livry.

Piron, on le sait, ne portait aucun souci de dignité chatouilleuse dans ses relations avec les grands seigneurs. Il leur fait hommage, sans compter et sans choisir, de son entrain débridé, de son esprit franc et libre. En revanche, il accepte d'eux, sans façon, les cadeaux utiles; à défaut d'une pension, il apprécie l'huile et le vin du marquis de Sénas d'Orgeval, les pâtés de poules de Caux ou de canards d'Amiens expédiés par Fontette ou d'Aligre, comme les bourriches de poulardes venues de la Bavière. Si certain comte de la M., — qui ne peut être Le Vayer — oublie d'envoyer de ses terres du Mans les perdrix promises, Piron n'éprouve aucune vergogne à les réclamer (i). La réserve délicate n'est point son fait, non plus d'ailleurs que l'obséquiosité quémandeuse.

On pourra trouver qu'il s'empêtre un peu lourdement, à varier chaque année, au premier janvier et au carnaval, ses remerciements culinaires. C'est peut-être que son amitié avec Le Vayer, passé les premières années de parties joyeuses, a manqué d'une liberté complète. Une fois marié, et adonné à ses travaux agricoles, Le Vayer s'est fait des goûts plus graves et plus sérieux; le bonhomme Piron n'ose, devant lui, éclater à son aise de sa verve grassement bourgeoise, voire populaire. Mais en revanche, il sent avec une vive gratitude que l'intérêt du gentilhomme manceau n'a pas besoin de joyeusetés continues, pour se maintenir sincère et profond. Cela nous vaut le récit le plus circonstancié des infortunes

(i) Œuvres, t. VI, p. i43.

XVt INTRODUCTION

de Piron, de la maladie de sa femme, et de la détresse momentanée du ménage. On y voit à plein la bonté de l'ami opulent, mais aussi les qualités solides de l'obligé.

Eh ! oui : le joyeux Piron, dont la mémoire est alourdie d'une renommée fâcheuse, dont le nom appelle encore le mépris de la bonne compagnie, ce Piron donne de longues preuves de dévouement, de sacrifice, de résignation chrétienne. Ce fils de Rutebeuf et de Rabelais se montre le mari le plus délibérément attaché à ses devoirs, le garde-malade assidu et attendri d'une femme vieillie, laide, infirme, méchante, imbécile. C'est le même à qui le repentir sincère de la vieillesse dictera ses meilleurs vers, pour traduire les Psaumes de la pénitence.

Il est donc vrai que, dans l'opinion commune, le poète est victime dun jugement trop sommaire. Sa fameuse ode, faute de jeunesse qu'il a constamment regrettée et désavouée, a toujours empêché qu'on n'étudie son cas d'assez près. M. Chaponnière a essayé de réagir, dans la thèse qu'il a consacrée à Piron. Est-il permis de dire que l'impression générale de son livre évoque encore trop le portrait traditionnel ? Ne serait-il pas juste enfin, d'accorder aux différentes œuvres de Piron, l'importance relative qu'il a voulu lui-même y donner, et de ne pas remplir to :te une vie, en somme simple et laborieuse, de passe-leaips condamnables sans doute mais fugitifs ? D'autant plus juste que, l'ode à Priape mise à part, Piron n'y excelle pas, au jugement de ceux qui le connaissent le mieux (i). Au contraire, le Sallon de Piron est, dans une forme raboteuse, la satire la plus précise et la plus vigoureuse des mœurs du siècle. Il est toujours permis de se repentir,- et de le proclamer comme Piron, avec humilité.

Enlin, l'aul'Mir, au jugement d'un ennemi mépri-

(i) V. Cliapnimi.'MX', W Partie, ch. V.

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