SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE M. L'ABBÉ GUÉNÉE
AnTOiHE Guënée naquit à Etampes , le i3 novembre
corps , que nous ayons yu si subitement dispai'aitre après une existence glorieuse de dix siècles , brillait alors d'un nouvel éclat ; il avait dans son sein Rollin : Crévier ^ Coffin , Le Beau , etc. , qui jouissaient tous d'une réputation méritée. Le premier , auquel les lettres et les mœurs doivent une éternelle reconnaissance , venait de mourir (i) , lorsque M. Guéuée fiit nommé à la chaire de rhétorique y au collège du Piessb. Rollin avoit occupé quelques années cette chaire , et ^ comme lui , le nouveau professeur sut se faire chérir de ses élèves ', et leur inspirer l'amour de la vertu avec le goût des lettres. Au bout de vingt- sept ans d'exercice , il fut déclaré , suivant l'usage , émérité j et f content de la pension attachée à ce tiU'e , il n'eut plus d'autre désir que de vivre dans la retraite , pour s'y livrer tout entier aux études qu'exige la connaissance approfondie de la religion. Dans ee dessein ^ il ^ s'était appliqué à l'hébreu et au grec ^ mais il sentit bientôt le besoin de savoir plusieurs langues modernes f afin d'y puiser des secours nécessaires à ses tra-vaux. En conséquence y il appnt différentes langues , profitant d'un voyage qu'il fit avec quelques-uns de sQ$ élèves dans plusieurs parties de l'Italie , de l'Allemagne et de l'Angleterre.
Tant de sectes avoient déchiré cette dernière contrée , que du choc des opinions naquit bientôt l'iocré-
(i) £* i^i septembre 17^1.
X KOTICE
dulité ^elle y eut de nomJbreux partisans , qui auraient fini par aller chercher , comme le dit Bossuet y un repos funeste et une entière indépendance dans l' indifférence des religions ou dans rathâsmc. Mais la 2:VoYidence suscita des hommes qui firent triompher la vérité ^ et parmi eux on compte Bacon , Boyie ^ Kewion , Clai'ke , d'illustres littérateurs y des sarans distingués y même des personnes qui ont occupé les premières places de l'état. Ainsi y en avouant que la religion a été vivement attaquée en Angleterre , on
S eut assurer qu'elle n'a guère été défendue avec plus e force dans aucun autre pays de l'Europe. Cette observation n'échappa point à M. Guénée ^ elle le détermina y non-seulement à lire les meilleurs ouvrages anglais concernant la défense de la religion y mais encore à en traduire quelques-uns en français.
Le premier qui fixa ses regards fut un écrit de M. Lyttelton , lord de la trésorerie et membre du parlement , sur la conversion et l'apostolat de S. Paul. « On y trouve exposée , dit M. Guéoée , dans toute » sa force , une preuve de la reUgioir , qui n'a voit » point encQi'e été développée , du moins avec quel- » que étendue , et qui mentait pourtant bien de l'être j » car nous pouvons dii'e hardunent , avec notre au- 31 teur , que la conversion et l'apostolat de saint » Paul forment une démonstration du chiistianisme » à laquelle tout esprit raisonnable doit céder. » A cet écrit , clair , précis et méthodique , M. Guénée ajouta deux discours de M. Séed y sui' l'excellenco intrinsèque de l'Ecriture sainte (i).
A peine ces traductions étoient achevées , que M. Guénée en entreprit une autre non moins importante y nous voulons parler de celle de l'ouvrage sur la résurrection deJesus-jChrist,parle chevalier Gilbert West ,
(*) M. L^ avoit publié son ouvragé* sous le titré d*Oh^ servations sur la Conversion et V Apostolat de S» Paul ; M. G- crut devoir y faire un cliangement , en l'intitulant : La Religion clirétienne démontrée par la Conversion et V Apostolat dû saint Paul ^ etc, , z/i-ia , lyS^*
SUR M. GUJÊNÉE. xr
lutle fut loague , et M. Marie ne l'emporta que par les seatimens dont M. Gucaée était pénétré pour lui , et oui ne se démentirent point durant tout le cours de réaucation. Animés du même esprit , guidés par les mêmes principes ces deux amis donnèrent l'exemple d'une harmonie d'autant plus rare ^ que l'ambition et la jalousie conspirent sans cesse à la troubler quand on est forcé de vivre à la cour. Mais ces passions , qu'une estime mutuelle ne répiime pas toujours , n'eurent point entrée dans leur cœur ^ ils ne pensaient qu'à former celui de leurs élèves et à leur inspirer surtout un attachement tendre et immuable pour la rci>^ gion y seule capable de les soutenir dans cet orage qui devait bientôt briser la couronne des descendans de saint Louis : grande et terrible leçon a de celui qui » règne dans les cieux et de qui relève tous les em* » pires , à qui seul appartient la gloire ... et qui fait « voir , en retirant aux rois sa puissance , que toute » leur majesté est empruntée , et que , pour être assis n sur le trône , ils n'en sont pas moins sous sa main » et sous son autorité suprême » ^i).
» Relégué , en quelque sorte , à la cour , M. Guénée s'y tinta l'écart de toute affaire , encore plus de toute intrigue. Occupé de ses devoii's , il consacra à ses anciennes études les seuls momens dont il pouvait disposer. Il avait été reçu associé à l'Académie des iusciiptions et belles-lettres en i']']Q y la mieme année qae cette compagnie perdit M, Le Beau. La modestie ae M. Guénée était trop grande [jour qu'il crût y remplacer ce savant et laborieux écrivain ^ autrefois son maître à l'Université. Néanmoins , désirant concourir aux travaux de l'Académie , et ne s'en croyant pas dispensé par sa place d'instituteur , il lut ^ dans pW sieurs séances , quatre mémoires sur la Judée , con^ sidérée pnncipalement par rapport à sa fertilité j le premier , qui reuierme des détails curieux et des rapprochcmens heureux , démontre que cette contrée ,
( I ; Bossuct I Oraison funèbre de la rcin^ d* Angleterre»
xvj NOTICE
depuis la captivité jusqu'au règne d'IIadriea , fut coDStamment regardée comme un bon et fertile pays y le second a pour objet l'état de la Judée depuis cet empereur justju'au cali&t d'Omar, a Si la religion y y
». ne crains point d'assurer qu'elle ne l'est en aucune » manière sous l'époque dont je vais parler. Dieu ^ » nui s'était engagé de donner aui^ Hébreux un pays » fertile , ne leur avait pas promis qu'il le serait tou- » jours y même lorsqu'ils aujradent cessé d'en être les » maîtres ou les cultivateurs* »
Cette observation tranche d'un mot la mauvai^yc difficulté que Voltaire et quelques autres écrivains ont voulu faire y d'après l'état actuel de la Judée , contre l'autorité des livres saints* Cet j^X ne put sans doute être florissant depuis la conquête cl^Omar jusqu'à l'ar- * rirée Aes croisés y ni même pendant que ceux-ci oc^ capèrent ce pays -y cependant il n'est deveno àt jour es )oar plus déplorable que sous le joug dévastateur des Turcs. C'est à cette époque , l'an ï5it > au règne de Séliiih, que se «termine les mémoires ae M» Guénée. Rjestés long-temps manuscrits y ces mémoires sont actuellement impnmés , et paroitront dans les derniers volumes de l'Académie à.t% Inscriptions. *
La' révolution y qui détruisit ce corps littéraire et tant d'autres étabHssemens dignes de nos regrets y vint troubler le repos de M. Guénée y et répandre l'amertume sur les dernières années de sa vie y en lui arrachant ses élèves. Son â^e ne lui permit ps de les suivre ^ et il alla s'ensevelir dans la solitude y où il vécut avec les angoisses d'une mère qui prête l'oreille au broit lointain de la tempête à laquelle sont ^xposés les objets de sa tendresse. Le lieu de sa retraite fut un domaine qu'il acheta près dç Fontainebleau. Pour
* En 1 8i5 nous les aidons réunU à l» septième édition j ils font aussi partie de celle-ci.
gUR M. GUÉNÉE. xiij
sioai ils montrent non-seulement de la sagacité et une saine lo^que y mais encore cette bonne foi et ce sens droit qu'on ne voit pas toujours dans les meilleurs ouvrages de critique. Celui de M. Guénéc a encore l'avantage d'êtxe écrit d'un style simple , pur , facile et agi'éaLIe. Au reste y il ne déclame point quand il faut raisonner ^ il presse son adversaire sans le harceler , et le confond sans l'insulter. Jamais il n'étale une érudition inutile , ne chercliant qu'à le convaincre de son ignorance. Voltaire ne répliqua point -, il rendit même à l'auteur toute la juslicc qu'on peut attendre d'un homme vain et passionné ^ qui pour éviter l'aveu de sa défaite , a recours à de mauvaises plaisantelies. (i).^
M. Guénée a donné lui-même cinq éditions de son ouvrage j la première a paru en i "769 , et la cinquième en ii^oi. * Celle que nous donnons aujourd'nui est la plus complète , elle a été revue avec beaucoup de soin. Ce nombre d'éditions y et plusieurs contrefaçons ., attestent le succès de ce -livre , qui passera vraisemblablement k la postérité : ceux en matière de critique ont rarement ce bonheur. Au moins il aura produit un grand bien en faisant revenir les esprits prévenus , mais de bonne foi , sur le compte de cet homme malheureusement trop célèbre ^ qui se jouant de son siècle , avait moins de grâce à plaisanter
(i) T^oie i comme Voltaire s* exprimait sur Vabhé Guénée et son ouvrage , dans une lettre à d'Alembert , du 8 décembre 177G. « Le secrétaire juiy , nommé Guénée , »* n*cst pas sans esprit et sans connaissances , mais il » est m^lin comme un siage% Il mord jusqu*au sang ^ en M faisant semblant de baiser la m^in. Heureusement un M prêtre de la rue Soint' Jacques , déservant d*unc cha* »» pelle de V^sailles , qui se fait secrétaire dès Juifs , M ressemble àisez à Vaumônier Poussatin du comte de >t Grmnvnont, Tout celafedt rire le petit notnhre do lec» vt teurs qui peut s'amuser de ces sottises, »«
*'La sixiètiie pafut en )8o9 , la septième en 181^, j une huitième er^ 1B17 , etc.
xiv NOTICE
quû de hardiesse à écrire tout ce çui lui pUusaii ,
comme Cicëron le dûoit d'Epicure (i).
A ces lettres de quelques Juifs poitugais., l'auteur ajouta des conside'rations sur la législation mosaïque ^ Il y développe fort bien toutes les parties de cette 1^ gislation ^ et en fait sentir Padmii'aiile écouomie« Cet excellent traité est tciminé par les réflexions suivantes f qu'il met encore dans la bouçbe des ses Juifs : « Quand nous considérons les justes reproches faits » aux législateurs anciens et modernes 3 quand nous » réfléchissons sur les systèmes funestes avancés dans » les siècles passés et dans celui-ci par les philoso- » phes 5 que nous voyons la providence de Dieu , sa » justice , son existence même contestées , le fata- » lisme introduit , la liberté détruite > les bornes du » juste et de l'injuste arrachées ou posées avec incei^ » titude par ces prétendus sages , Phomme dégradé , » tous les liens de la société rompus , d£ vaines »^ chimères y des doutes cruels subsûtués aux plus if consolantes et aux plus utiles vérités ^ etc . . . . . ; » touchés de tant d'égaremens , nous ne pouvons que » nous estimer heureux d'en avoir été préservés pa r uae » législation si raisonnable et si sainte , etc. » Certes f loin d'être trop chargé , ce tableau fidèle alors, paraîtrait faible aujourd'hui ^ tant la cause a multiplié les effet*.
Le triomphe que M. Guénée avait fait obtenir à la peligion , malgré l'audace , l'acharnement et les machinations de ses ennemis 9 le comblait de joie , et était la seule récompense qu'il ambitionnait , lorsque l'amitié vint le tirer de sa retraite. L'abbé Marie , son ancien et digne ami , ayant été nommé iustitEbteur des enfans de M. le comte d'Artois , voulut partager ses nouvelles fonctions avec lui j en conséquent ce , il engagea M. de Sérent , gouverneur des jeunes princes , k le solliciter d'accepter cet emploi , ce qu'il accompagna lui-même des plus ylves instances. Cette
(ly Ludimnr ab homine dod tam faceto , quàm ad «cribendi liccotiam libero. De Wat» Deor, , lib» i ; cap, xur.
StR M. GUÉNÉE. xyij
tacher de se distraire y il essaya d'exploiter lui-même les champs qu'arrosaient ses laimcs ) mais cette eu- U'eprise ne réussit pas y et , contraint de l'abandonner , il vendit sa propriété pour se fixer \lans la viUe. M. Guénée y aurait encore coulé quelques jours paisibles et sereins y s'ils n'eussent pas été tout-à-coup empoisonnés par la mort désastreuse de l'abbé Marie. Dès-lors il ne chercha plus de consolation que dans
pendant le long cours de sa vie y par la pureté de ses mœm's et de sa doctrine, par une piété sincère et éclairée. Modeste , simple et affable , il faisait aimer en lui le savant , le chrétien et l'homme vertueux. Sa belle ame était peinte sur son visage , et la vieillesse , loin
pante de
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Un des plus vertueux prélats de l'Eglise de France , U. La Mothe d'Orléans ^ s'était empressé de donner un canonicat dans sa cathédrale à M. Guénée , qui fut encore nommé en iijSS à l'abbaye de l'Oroy. Il ne jouit pas long-temps de ce dernier béaéiioe} mais son cœur était alors trop navré de douleur pour que cette perte pût lui causerie moindre chagrin. Détaché des biens de ce monde ,et plein de confiance en la miséricorde divine , il expira doucement , ou plutôt cessa de vivre le 2"^ novembre i8o3.
Extrait des trois siècles de littérature , par les abbés Martin et Sabatier,
Antoine Guénée , abbé , ci-devant professeur de rhétorique au collège du Plessis , né dans le diocèse de Sens , est principalement connu par un ouvrage intitulé : Lettres de quelques Juifs portugais et allemands à M. de Voltaire , où Ton venge la nation juive des calomniçs dç cet écrivain. On y re-
xviij NOTICE SUR M. GUÉNÉE.
lève avec force les erreurs , les méprises , les contraflictioDS j les bévues > les absurdités dans lesquelles îl est tofnbé y lorsqu'il a voidu disserter sur l'ancien peuple de Dieu et sur les livres sacrés. Il est peu d'où* vrages polémiques écrits avec autant de solidité j de sagesse ^ de méthode et d'honnêteté. -Cependant M. de Voltaire n'y a répondu que par des plaisanteries et des injures toujours plus faciles que les raisons y surtout quand on défend une mauvaise cause. Mais ses invectives n'ont pu nuire au succès de ces Lettres , dont on vient de donner une cinquième édition j qui n*a pas été moins bien accueillie au public que les précédentes.
fkï ne peut refuser à M. l'abbé Guénée une grande érudition ^ une profonde connaissance de l'histoire ancienne en général , et de celle des Hébreux en particulier ^ une logique vive et pressante , de la justesse dans les idées ^ de la clarté et de Ta netteté aans
le -Style y qui u'cat pout ^trc pci« acvox Animé , At nn
qui
de franc ignorante. Tel a été de tout temps le caractère du défunt patriarche àr la philosophie \ il bû fallait des lecteurs bénévoles ou de timides adU yersaires faciles à subjuguer ; sans quoi ^ il se dé«^ pitait et prodiguait des injures. Ne dirait-on pas que , semblable aux divinités d'Homère ^ il n'avait ufie contenance divine ^ que pour avaler l'encens de ses aveugles adorateurs ? En effet , dès que les parfums cessaient de brûler sur ses autels , dès qu'un profane venait entamer son offrande ^ dès qu'on osait douter de la vérité de ses oracles , on voyait alors ce dieu se ficher , se trahir , et se ravaler au-dessous de l'homme.