‹ Lettres de quelques juifs portugais: avec un petit commentaire, extrait d'un plus grand, à lChapitre 8 sur 39 · RÉFLEXIONS CRITIQUES · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS CRITIQUES

Sur le premier chapitre du vii.e tome de œuvres de M, de J^oUaire , etc. *

De la calomnie , et de ses suites funestes. — Les accusa tions giraves demandent des preuves ëvîdentes ; surtout loTsqaelles sont faites contre une nation entière. — [n-> certitade des jugemens sur les nations. — Qu'il est plus difBcile de juger de la nation juive qi;^ de tonte autre. — Affreux portrait que M. de Voltaire fait?de la nation juive- — Des Juifs portugais. — Différence et séparation remarquable de ces Juifs avec les autres. — Origine de cette distinction. — ^eurs mœurs. — Quels vices OQ peut lei|r reprocher. — Des Juifs allemands etpolo« nais , etc. — Ce qui cause leurs vices. — Ces vices com parés à ceux des autres peuples. — Ignorance reprochée aux Juifs. — Ils ont eu et ont encore des savans. — Beauté de leur langue. — Leurs écrivains. — Arts qu*il ont connus. — Leurs sciences : Histoire naturelle et géométrie. — Leur astronomie. — L*alphabet des Grecs dérive de celui des Hébreux. — Cruautés reprochées aux Juifii. — Us ne faisaient qu'obéir aux ordres de Dieu contre les Chananéens , etc. — Leur modération dans les autres guerres. — Les guerres chez tous les anciens peuples plus meurtrières , et pourquoi. — Tons les hommes au fond sont les mêmes. — Raisonnement deM> de Montesquieu en faveur des Juifs. — M. de Voltaire fait Tapologie des Juifs. — Il tente de justifier ceux d'àprésent de la mort de J. C. et même leurs pères. — Des

( 1 ) On s'est permis de retrancher de ces Réflexions quelques endroits qui ont paru moins nécessaires , mais on a été attentif à conserver tous les éloges que l'auteur donne a M. de Voltaire. Edit.

* F'ojrez Dictionnaire philosophique, tom. v , art. Juifs , i.re aectioD 1 toitie XLi des CEuvres.

4a LETTBES

haioes nationales. — La religion n'en est pas la source , mais les intérêts particuliers. — En les conciliant , on éteindrait les haines des nations. — L'auteur se propose d'y travailler.

xJe tous les vices , le plus préjudiciable à la société , de tous les torts , le plus irréparable , de tous les cnmcs 5 le plus noir j c est assurément la calomnie. Les dommages qu'en ressentent ceux qui en sont les objets et les victimes se multiplient a l'infini : c'est une vérité dont tout le monde convient , et que M. de Voltaire a mise dad^ tout son jour dans plusieurs endroits de ses ouvrages. Il est également vrai que plus une ^ accusation est grave , plus les preuves en doivent être évidentes. Ces principes sont incontestables , lors même qu'il s'agiM-'accusorte moindi*e individu d'une société 9 le dernier des Hommes : à plus 'forte raison ^ la ciiconsueciion doit être plus grande lorsqu'il est question de tout un {)euple : et plus on généralise une accusation qui lui impute des crimes ^ plus on doit être en état de la prouver.

Mais y en a-t-il dont on puisse accuser un peuple en général ? Une nation en corps peut - elle être complice d'un crime ? Pourrait-on avec justice imputer à toute la nation anglaise le supplice de Charles l«» ? ou a tous les Français du temps de Charles IX, le massacre de la Saint-Barlhélemi ? Toute proposition universelle est suspecte et sujette à l'erreur : surtou' quand on parle du caractère général d'une nation ^ doo le3 nuances sont toujours trcs-variées , selon l'état , I rang , le tempérament et la profession de cha'cu Chaque province d'un même état est aussi différer d'une autre province que chacune d'elles l'est de ville capitale y celle-ci de la cour ^ ou chaque fam a encore une teinte particulière , dont les indivi qui la composent sont distingués par des caract dirers. Si dans une forêt il n'y a pas deux feuilles se ressemblent } si^dans le monde entier il n'y a

if

deux yisages parfaitement uniformes I ni deui tommes dont toutes les idées soient les mêmes , comment prëtcnd-on faire d'un seul trait le portrait moral de tout un peuple ? Il en est de la moralité d'une nation comme de celle de Fliomme , dont elle n'est qu'une collection* La nature varie dans l'individu selon les accidens physiques qui altèrent son tempérament ^ et dans les peuples selon les accidens politiques qui changent leur constitution. Les nations ont leur clair-obscur : elles ont des momens brillans ^ où leurs vertus se développent dans un meilleur jour ^ et d^autres où elles paraissent avec moins d'éclat 5 mais Jamais elles ne sont tout-à-fait vicieuses , ni tout-à-fait vertueuses } encore ne restent-elles jamais long-temps dans unméuieétat^ l'instabilité est l'apanage de l'humanité. Si cela est vrai à l'égard de tous les peuples en général , ce l'est encore dfcfantâge ài'égard des Juifs en particulier, Dispersés parmi tant de nations dififérentes , ils ont pris pour ainsi dire dans chaque pays , après un certain temps ^ le caractère des habitans. Un Juif de Londres ressemble aussi peu à ua Juif de Constantinople , que celui-ci à un mandarin de la Chine. Un Jvât portugais de Bordeaux ^ et un Juif allemand de Metz , paraissent deux êtres absolument différens. lln'est donc pas possible de parler des mœurs des Juifs en général sans entrer dans un grand détail et dans des distinctions particulières. Le Juif est un ca^* méléon qui prend par-tout les couleurs des différens climats qu'il habite , des différens peuples qu'd fréquente , et des différentes formes du gouvernement wus lesquelles il vit.

Cependant M. de Voltaire les a tous amalgamés

^ bloc , et en a fait un portrait aussi affreux que peu

ressemblant. Voici comment il s'exprime à leur sujet.

^s religions chrétienne et musulmane , dit

M. de Voltaire * , reconnaissaient la juive pour

^ Voytz Dictionnaire philosophique , tome v , art. Juifs 1 i.re section y page 137 , tome xli des (Ëuvrea.

leur mère ; et , par une contradiction singu-^ lière , elles ont à-la-fois pour cette mère du respect et de l* horreur ( i ). 11 pouvait encore ajou-> ter ce que M. de Montesquieu dit quelque part* , que c'est une mère gui a engendré deux filles gui Vont accablée de mille plaies»

Mais pourquoi M. de Voltaire , fait pour e'clairer l'univers , grossit-il le nuage des préjugés populaires qu'on entasse sur les sectateurs de cette religion , à la honte de l'humanité , Comment ce grand homme , en dépit , de son esprit et de son cœur 5 au mépris de la raison et de la yérhé , a-t-il pu se laisser aller à une pareille distraction ? Car quel terme plus doux puis-je employer, en voyant l' ennemi des préj ugés^9bandonner sa plume à l'aveugle prévention , organe le plus commun de ce monstre qu'il a toujours combattu , je veux dire Ja câloranio 7* Sur-tout en le voyant terminer ce chapitre si peu digne de lui , Jfcr ces horribles mots : Enfin , vous ne trouverez en ei/rr ( dans les Juifs ) qu*un peuple ignorant et barbare , gui joint depuis long-temps la plus indigne avarice

u (1) Par une contradiction singulière f e/ff. L'ancienne religion juive éta^t sainte et ve'oérabie ; c'était le xralte que Dieu même avait prescrit : mais ce culte , selon les oracles divins , devait être abrogé ; aea sacrifices abolis , ses ministres rejetés. La religion juive actuelle est , anx yeux des chrétiens et des musulmans , ce culte réprouvé. Où est la contradiction qu'ea rejetant Tune , ils soient pleins de respect pour l'autre ?

Il y a de même plus d'esprit que de vérité dans le mot de M. de Montesquieu. Le fanatisme ignorant et intéressé de quelques chrétiens a pu accabler la nation juive de mille plaies. Mais le faaatisme de quelques chrétiens n'est pas la religion chrétienne. Le vrai christianisme n'est ni destructeur , ni inhumain. La religion mahométane s'est annoncée le fer et le feû k la main. La religion des chrétiens n'a pour armes que la persuasion et les bienfaits I le désintéressement et la patience. Chrét, * Foyez Montesquieu, Lettres persannes. (Lettre LViil.)

à la plus détestable superstition et à la plus horrible haine- pour tous ies peuples qui les tolèrent et les enrichissent, H ne faut , ajoute-il comme poor leur faire grâce , il ne faut pourtant pas les brûler. *

Je dirai modestement à M. de Voltaire qu'un grand nombre de ceux qu'il traite si cruellement , voudniient plutôt être brûlés que de mériter ces imputations beureusement gratuites. Il ne serait peut-être pas difficile de prouver que les Juifs ne sont ni plus ignorans , ni plus barbares , ni plus superstitieux que les autres peuples , et que les gens riches , parmi eux y sont plus sujets à la prodigalité qu'à l'ayarice ^ ce qui n'est pas si commun ailleurs que chez eux. Mais il n'est pas besoin d'autres preuves que la notoriété publique , pour savoir qu'ils adoptent tellement l esprit Patriotique des nations chez lesquelles ils se sont etalis f qu'ils le poussent plus lom que les nationaux même. Les Juifs sont jaloux à l'excès de la gloire de tous les peuples qui les admettent et qu'î/; enrichis-' sent (i). Pour peu que M. de Voltaire veuille se dpnner le temps d'examiner cet objet en révision ( car c'est à sou tribunal que j'en appelle ) , il trouvera qu'il doit une réparation aux Juifs y a la vérité , à son siècle y et sur-tout à la postérité qui attestera son autorité (2) , pour sévir et pour écraser un peuple déjà, trop malheureux*

* Voyez Dictionnaire philosophiq. tome ▼ , art. Juifs , p* i5a , i.re section , tome xli des (Kutres.

(i) Qu*ils enrichissent. Ce ne serait peut être pas une question indigne de l'examen des politiques , de savoir ai les Juifs enrichissent les pays où on ies admet , ou s'il ne font que s'y enrichir; ou si , comme nous le croyons, ils font en même temps l'un et l'autre. Chrét,

(a) Qui attestera son autorité , etc. M. de Voltaîrà aurait sans doute désavoué ces imputations , s'il en eût prévu de telles suites. Quoiqu'il en soit , nous ne croyons pas ces imputations fott a craindre pour la nation joive ; k public saura les apprécier. Editt

Si M, de Voltaire eût consulté j daûs cette occasion f cette justesse de raisonnement dont il fait profession y il aurait commencé par distinguer des autres Juifâ les espagnols et portugais y qui jamais ne se sont confondus ni incorporés avec la foule des autres enfans de Jacob, Il aurait dû faire sentir cette grande différence . Je sais qu'elle est peu connue eu France , généralement parlait ^ et que cela a fait tort y dans plus d'une occasion ^ à la nation portugaise de Bordeaux. Mais M. de Voltaire ne peut ignorer la délicatesse scrupuleuse des Juifs portugais et espagnols à ne point se mêler y par mariage y alliance ou autrement 9 avec les Juifs des autres nations. Il a été en Hollande , et sait que leurs synagogues sont sépajrées , et qu'avec la même religion et les mêmes articles de foi , leurs cérémonies ne se ressemblent souvent pas. Les mœurs des Juifs portugais sont toutes différentes des mœurs des autres Juifs. Les premiers ne portent point de barbe y tl n'affectent aucune singularité dans leur habillement , les aisés y parmi eux y poussent la recbercbe y l'élégance et le faste en ce genre , aussi loin que les autres nations de l'Europe , dont ils ne dififércnt que par le culte. Leur divorce avec leurs autres frères est à tel point , que si un Juif portugais, en Hollande et en Angleterre , épousait une juivB allemande , il perdrait aussitôt ses prérogatives 5 il ne serait plus reconnu pour membre de leur synagogue } il serait exclu de tous les bénéfices ecclésiastiques et civils ; il serait séparé entièrement du corps de la nation (i) ; il ne pourrait même être enterré parmi les portugais ses frères. L'idée où ils sont assez généralement d'être issus de la tribu de Juda , dont ils tien-* nent que les principales familles furent envoyées en Espagne du temps de la captivité de Bobylone ^ ne peut que les porter à ces distinctions , et contribuer à cette élévation de sentimens qu*on remarque

(i) Du cçrps de la nation , Qael schisme ! Chrét*

DE QUELQUES jaiFS. 47

en eux , et que leurs frères même des autres natioiis paraissent reconnaître, (i)»

C*est par celle saiue politique qu'ils ont conserva des mœurs pures ^ et ont acquis une cousidération. qui ^ même aux yeux des nations chrétiennes y les ont fait distinguer des autres Juifs. Ils ne méritent donc pas les épitliètes que M. de Voltaire leur prodigue. Ceux de Hollande y ont apporté de grandes richesses à la fin du quinzième siècle ^ et ^ avec des mœurs irréprochahlcs 9 y ont heaucoup augmenté le coiàmerce ae la république. Leur synagogue paraissait une asscmLlée de Sénateurs > et quand des seipieiirs étrangers y la plupart des allemands y entraient p lis y cherchaient les Juifs , sans pouvoir se persuader que ceux qu'ils voyaient fussent la même nation qu^ils avaient connue en Allemagne. Us ont encore été plus utiles à la Hollande y au commencement du dix- . septième siècle y que les réfugiés français ne l'ont été vers la fin. Ceux-ci y après la révocation de l'édit de Nantes y y apportèrent beaucoup d'industrie , et peu de richesses (2) f les portugais , avec de grandes nchesses y ont apporté en Hollande le commerce d'Espagne , et ils ont favorisé l'industrie dç tous les autres. Leurs dcscendans ont été plus dupes que fripons , souvent la victiire des usuriers , rarement , peut-être jamais usuriers eux-mêmes. A peine pourrait-on citer quelque exemple d'un Juif portugais supplicié à Amsterdam ou à la Haye dans le cours de deux siècles. On aurait de la peine k trouver , dans les annales du genre humain y on corps de nation,

(0 Paraissent reconnaître On recoonaitra aisément la Tërité de ce que dit Tautear , que son discours apologétique pour les Juifs en général est le panégyrique de la 'lotion portugaise. Edit.

(3) Peu de ricJicssesm Ce fait est certain , quoiqu'il soi ^.peu contraire aux idées que M. de Voltaire se fait des sommes immenses d*or et d'argent que Us protestans emportèrent de France. Edit,

aussi nombraox que celui des Juifs portugais et espaignols établis en Hollande et en Angleterre , où il se soit commis moins de crimes punissables par les lois 'j j'en atteste tous les clirétiens instruits de ces pays-là. Les vices qu'on peut leur reprocher sont d'une nature non-seulement différente , mais tout opposée à ceux que M. de Voltaire leur impute. Le luie y la prodigalité , la passion des femmes , la vanité ^ le mépris du travail et du commerce , que quelques-uns n'ont que trop négligé j ont été cause de leur décadence. Une certaine gravité orgueilleuse *, et une fierté noble fait le caractère distinctif de cette nation. Mais ces vices , je le répète , n'ont rien de commun avec les reproches que leur fait M. de Voltaire.

Descendons à quelques exemples particuliers. Le baron de Belmonte n'a-t-il pas été employé par la cour de Madrid , en qualité de son résident en Hollande p au grand contentement des deux puissances ? D. Alvaro Nunès d'Acosta , ainsi que son père , n'ontils pas servi la cour de Lisbonne avec autant de dignité que de fidélité ? Les Suassos 5 les Texeira , les ffunès , les Prados , les Ximenès , les Pereira , et beaucoup d'autres^ , n'ont-il pas mérité la considération de ceux qui les ont connus ? Machado était un des favoris du roi Guillaume , ce monarque reconnaissait qu'il avait rendu de grands services à ses armées en Flandres. Le baron d'Aguilard , trésorier de la reine de Hongrie , est encore regretté à Vienne. M. Gradis est estimé à la cour de France, Je ne • finirai pas , si je voulais faire une liste complète de tous ceux qu'on pourrait nommer avec éloge , et dont on ne reconnaît pas les mœurs au portrait qu'en &it M. de Voltaire. Ceux qui connaissent les Juvfs portugais de France , de Hollande et d'Angleterre , savent que j loin d'avpir , comme dit M. de Voltaire , une haine invincible pour tous les peuples qui les tolèrent , ils se croient au contraire tellement identifiés avec ces mêmes peuples qu'ils se considèrent

comme

omme en faisant partie. Leur origine espagnole et lortugaise est deyenue une pure discipline ecclesias* ique ; que la critique la plus sëyère pourrait accuser l^>rgueu et de yairité> mais nullement d'ayarice ni Le superstition.

Voilà un tableau fidèle des Juifs portugais et espagnols. On peut s^en former une idée encore plus lyantageuse pour eux ^ et en même temps plus exacte , plus juste , si l'on fait attention qirils ont ^us d'obstacles à surmonter que toute autre nation , pour ayoir une conduite irréprochable. Us sont privés d'une infinité de ressources que ceux des autres religions ont pour gagner leur yie : leurs besoins sont plus multipliés et plus pressans : et par conséquent leurs yertus rencontrent plus d'entraves , et leurs vices plus d'amorces. Si la nécessité n'a point de lois ^ si là où il y a plus de nécessité , les lob sont moins observées , à moins que les mœurs n'y suppléent y il faut convenir que les Juifs portugais transplantés en Hollande ont plus de mœurs que les aibixes nations* Ib le prouvent par une conduite louable , et qui ne s'est point démentie pendant plus de deux siècles.

Dbons un mot des Juifs allemands et polonab , etc. (i). Est-il étonnant que , privés de tous les avantages de la société , multipliant par les lois de la nature et de la religion , méprisés et bumiliés de

(i) allemands et Polonais , etc. U y a à Amsterdam et ^ Londres un ^and nombre de Jaifs allemands qoi sont lea plas honnêtes gens du monde , et qui font le corn- QKrce a?ec toute la probité imaginable. lis ne sont pas comptables de la conduite de cette multitude de Pololuis et d'Allemands que la misère chasse de leur pays , ^ que la pitié de leurs confrères fait recevoir parmi <u. Il y a eu dans les cours d'Allemagne des Juifs ^Mistinguéa* M« Boas est considéré et aimé è La ^Jt par les personnes de la première condition. Aut»

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