A M. D'HORGNY
SUPÉRIEUR, A ROHB.
II lai parle des hérésies répandues dans le royaume.
3i août 1646.
Monsieur,
Je vous avoue que j'ai beaucoup d'affection et de dévotion, ce me semble, à la propagation de l'Église aux pays infidèles, par l'appréhension que j'ai que Dieu l'anéantisse peu à peu de deçà, et qu'il n'y en reste point ou peu d'ici à cent ans, à cause de nos mœurs dépravées et de ces nouvelles opinions qui croissent de plus en plus, et à cause de l'état des choses. Elle a perdu depuis cent ans, par de nouvelles hérésies, la plupart de l'Empire et les royaumes de Suède, de Danemarck^ de Norwège, d'Ecosse, d'Angleterre, d'Irlande, de Bohême et de Hongrie. De sorte qu'il reste l'Italie, la France, l'Espagne et la Pologne, dont cette dernière et la France sont beaucoup mêlées des hérésies des autres pays. Or ces pertes d'Églises depuis cent ans nous donnent sujet de craindre^ dans les misères présentes, que dans cent autres années nous ne perdions tout à fait l'Église en l'Europe; et dans ce sujet de crainte, j'estime bienheureux ceux qui pourront coopérer à étendre l'Église ailleurs.
— ï74 — 93. — A M. BOURDET,
SUPÉRIEUR, 'a SAINT-MÉEN.
Encouragement solide et chrétien au sujet de l'expulsion des missionnaires
de Saint-Méen.
Paris, i»' septembre 1646.
Monsieur,
Votre lettre du mois passé m'a consolé d'un côté et mis en peine d'un autre. L'un venait de ce que l'on n'avait rien fait contre vous au sujet de ce dont vous attendiez la violence le lendemain; l'autre venait de ce que vous me mandiez que vous ne pouvez soutenir la Compagnie dans le danger dans lequel elle est. Si la chose dépendait de la Compagnie, que nous savons que vous respectez, au premier exploit nous ne répondrions rien aux attaques dirigées contre nous, mais que c'est un prélat qui est en cause, et la chose regardant le bien de l'Église et des pauvres, nous ne pouvons en faire le sacrifice. En pensant, en l'occasion présente, observer le conseil de l'Évangile, de ne point plaider, nous nous ferions illusion et tomberions dans l'ingratitude, qui est le crime des crimes.
Du reste, la justice de notre cause est évidente. Et que risquons-nous? les violences d'un emprisonnement, me direz- vous? car c'est le pis. Hélas! Monsieur, de quoi sommes-nous capables, si nous ne le sommes de cela pour Dieu? Sera-t-il possible que nous voyions des cent mille hommes qui s'en vont en chaque campagne, depuis le moindre peuple jusqu'au premier prince du sang, pour le service de l'État, non seulement au devant des dangers, mais à la mort, et que Notre-Seigneur ne trouve pas cinq ou six serviteurs fidèles et aussi courageux pour son service!
Oui, mais cela est contre la maxime de l'Évangile qui nous défend de plaider, et contre l'usage de la Compagnie ; saint Paul et Notre-Seigneur nous conseillent de tout perdre
plutôt que de plaider ? Mais l'un et Tautre ont été contraints d'en venir là, et ont perdu leur procès, et leur vie dans leur procès. La maxime de la Compagnie est d'aimer à plutôt perdre que de plaider; cela est vrai (et Je prie Dieu qu'il nous fasse la grâce d'être bien fidèles à la pratique de cette maxime), mais cela s'entend quand cela dépend de nous. Mais quoi? ce n'est pas nous qui sommes en cause, c'est un prélat qui nous a appelés pour servir Dieu aux champs, dans son diocèse, tandis que des personnes qui n'ont point de droit nous en chassent, à savoir, un abbé de Saint-Benoît qui n'est point en la congrégation des Réformés ou en quelque autre, ni ne dépend point d'un autre; et nul abbé n'a droit de s'introduire dans l'abbaye d'un autre, non plus qu'aux bénéfices d'un autre ordre.
De plus, ces bons Pères n'ont point permission de s'introduire dans une abbaye pour y introduire leur réforme, que du consentement des religieux, de l'abbé et de l'évêque. Or les religieux de Saint-Méen ont traité avec monseigneur de Saint-Malo qui est leur abbé et leur évêque, en qui par conséquent résident tous les droits, in quo ergo potestas.
Oui, mais le parlement se prononce et les introduit là dedans. Il est vrai, mais le souverain sénat n'a le pouvoir ni d'introduire, ni de maintenir le particulier dans un bien qui ne lui appartient pas de droit; et il y a apparence que celui de Bretagne, qui a la réputation d'être des plus grands instituts du royaume, n'eût pas fait cela s'il eût été bien informé, comme a fait celui de Paris quand il se fut bien informé, et puis le roi, en qui réside le souverain pouvoir, bien supérieur au pouvoir des parlements, et celui de prononcer par-dessus eux le dernier arrêt. Comment donc pourrait-on mieux connaître la volonté des donateurs de choses temporelles que par l'ordonnance des princes, et de choses spirituelles que par celle de nosseigneurs les prélats, chacun dans son droit ?
Oui, mais ce bien est de Saint-Benoît, et par conséquent ses enfants ont droit de le réclamer, quand on le veut aliéner de son ordre et appliquer à d'autres usages ? Tout le bien de l'Église appartient à l'Église , et si saint Benoît vivait encore, il serait bien marri de nier cette proposition, lui qui est enfant de l'Église; joint d'ailleurs que le bien de son ordre lui fut donné par l'Église, à cause des secours qu'il lui donnait pour lors par des séminaires d'ecclésiastiques, qu'il élevait pour le service de l'Église et pour en remplir les bénéfices. Or ils ne font plus cela, et l'Église a ordonné que cela se fasse par les évêques ; et les ordonnances du roi les y obligent pareillement, comme aussi d'appliquer à cela des bénéfices et autres revenus. Est-il pas juste que la même Église qui a donné ce bien-là à cet ordre pour faire lesdits séminaires, et qu'eux ne le faisant plus et n'étant plus dans l'état de le faire, que la même Église se serve quelque peu de ce bien, de l'autorité du prince et des prélats, pour suppléer à ce que ces pères ont fait d'autres fois et qu'ils ne font plus, pourvu qu'ils le fassent du consentement des justes possesseurs ?
Selon cela, Monsieur, vous êtes fondé en droit, en autorité, et sur le besoin de l'Eglise, et sur son intention dans l'exécution projetée ; et après cela, il se trouvera quelquesuns d'entre nous qui ne voudront rien souffrir pour cela ! Ha ! bon Dieu! quelle occasion meilleure attendons-nous de souffrir quelque chose pour Dieu ? Certes, je n'en vois point. Au nom de Dieu, Monsieur, ne soyons pas si peu affeaionnés au service de Dieu, de nous laisser aller à une vaine peur qui nous fasse abandonner le poste qu'il nous a donné. Oui, mais la Compagnie sera blâmée dans le déshonneur? O Monsieur, quel orgueil si, sous apparence de défaveur et d'humilité, nous abandonnons l'honneur de Dieu pour ne pas risquer le nôtre! Oh! que saint Paul en était éloigné,
quand il disait qu'il fallait servir Dieu per infamiam et bo^ namf amant.., quasi seductores^ et veraces! Je viens de dire que vous êtes bien fondé, et, cela posé comme chose bien légitime, bienheureux serez-vous de souffrir quelque chose propterjustitiam^ puisque par ce moyen le royaume du ciel vous appartient, qui est la fin à laquelle vous avez été appelé de Dieu pour l'établissement et la manutention des choses de sa gloire, non certes comme des lions entre des brebis, mais comme les brebis entre les lions, pour être déchirés et dévorés. Plaise à sa bonté nous faire cette grâce! Je suis, en son amour, etc.