‹ Lettres de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 133 sur 267 · A M. D'HORGNY · texte numérisé non relu

A M. D'HORGNY

PRETRE DE LA MISSION^ A ROME

Sur la doctrine du jansénisme.

Paris, 25 juin 1648.

Monsieur,

Votre dernière lettre dit deux choses : Tune, que nous donnons des emplois trop considérables à nos frères coadjuteurs, et l'autre, que nous avons mal fait de nous déclarer contre les opinions du temps.

Je vous dirai, Monsieur, pour le premier, que je remercie très humblement Notre-Seigneur de ce qu'il vous fait faire attention à la conduite de la Compagnie, et vous prie de continuer, quoiqu'il me semble que nous ayons raison d'en user comme nous faisons, à l'égard des deux points cidessus.

Il n'y a en toute la Compagnie que notre frère Alexandre ' qui ait la recette et la mise entre les mains, que nous lui donnâmes quand nous envoyâmes M. Gentil au Mans, et cela, faute d'un prêtre qu'on pût appliquer à cela ; et il s'est acquitté de cet emploi en sorte qu'il y a sujet de louer Dieu.

Ce bon frère Nicolas^, que vous me marquez de la maison de Crécy, n'avait pas l'argent entre les mains, quoiqu'on vous l'ait dit. L'argent se garde là dans un coffre à deux serrures, dont M. Tournisson avait l'une et son assistant avait l'autre; et il en est de même partout, notamment où M. Portail a fait la visite. Cela n'empêche pas que nous ne mettions cet emploi entre les mains d'un prêtre dans quelque temps, et que nous ne fassions attention à ce que vous me dites. Je pense que ce qui trouble les ordres par les frères

1. Alexandre Vérone^ né à Avignon le i5 mai 1610; reçu à Paris le 22 juillet i63o. Sa vie a été publiée sous ce titre : le Miroir des frères coadjuteurs,

2. Frère Nicolas, né en i6o3; reçu à Paris le i3 novembre 1643.

vient de ce qu'on les tient trop bas. Saint François ordonna que les frères laïques auraient voix à Télection des gardiens; mais les Capucins et les Récollets ont ôté cela, et c'est ce qui désespère ces pauvres frères et qui les oblige de s'en plaindre au Pape, Le Fils de Dieu traitait ses apôtres d'amis, quoiqu'ils ne fussent pas encore prêtres; et nous voulons traiter les nôtres de serviteurs, quoiqu'il soit vrai de dire que la plupart ont plus de vertu que la plupart d'entre nous, pour le moins plus que moi !

Quant au second point, qui concerne la faute que nous avons faite de nous déclarer contre les opinions du temps, voici, Monsieur, les raisons qui m'y ont porté,

La première est celle de mon emploi au Conseil des choses ecclésiastiques, dans lequel chacun s'est déclaré contre : la reine, M. le cardinal, M. le chancelier Séguier et M. le pénitencier Bail. Jugez de là si j'ai pu demeurer neutre. Le succès a fait voir qu'il était expédient d'en user de la sorte.

La seconde raison est celle de la connaissance que j'ai du dessein de l'auteur de ces opinions nouvelles, d'anéantir l'état présent de l'Église et de la remettre en son pouvoir. Il me dit un jour, que le dessein de Dieu était de ruiner l'Église présente , et que ceux qui s'employaient pour la soutenir le faisaient contre son dessein ; et comme je lui dis que c'étaient pour l'ordinaire les prétextes que prenaient les hérésiarques comme Calvin, il me répartit que Calvin n'avait pas mal fait en tout ce qu'il avait entrepris, mais qu'il s'était mal défendu.

La troisième a été que j'ai vu que trois ou quatre Papes avaient condamné les opinions de Baïus, que Jansénius soutient, comme avait fait la Sorbonne, en l'année i56o; et que la plus saine partie de la même faculté, qui sont tous des anciens, se déclarent contre ces opinions nouvelles; et que notre Saint-Père a condamné celle des deux chefs qu'on voulait établir avec mauvais dessein.

Et la quatrième, que je mets ici la dernière, outre plusieurs autres, est ce que dit Célestin, pape {Epist, 2, ad Episcopos Galliœ)^ contre quelques prêtres qui avançaient quelques erreurs contre la grâce, lesquelles erreurs ces évêques avaient condamnées. Ce bon Pape, après les avoir loués de s'être opposés à la doctrine de ces prêtres, dit ces mêmes paroles : Timeo ne connivere sit^ hoc tacere; timeo ne illi magis loquantur qui permit tunt illis taliter loqui: in talibus causis non caret suspicione tacitumitas, quia occurreret Veritas^ si falsitas displiceret; merito namque causa nos respicit^ si silentio faveamus errori. Que si Ton me dit que cela est vrai à l'égard des évêques, et non pas à celui d'un particulier, je réponds que, vraisemblablement, cela s'entend non seulement des évêques, mais aussi de ceux qui voient le mal et qui, en tant qu'il est en eux, ne l'empêchent pas.

Voyons maintenant de quoi il s'agit. Vous me dites que c'est du livre de la Fréquente communion, de Jansénius ; que pour la première partie, vous l'auriez lue par deux fois, et peut-être que le mésusage que l'on fait de ce divin sacrement a donné lieu à cela.

Il est vrai, Monsieur, qu'il n'y a que trop de gens qui abusent de ce divin sacrement, et moi misérable plus que tous les hommes du monde, et je vous prie de m'aider à en demander pardon à Dieu. Mais la lecture de ce livre, au lieu d'affectionner les hommes à la fréquente communion, en retire plutôt. L'on ne voit plus cette hantise du sacrement qu'on voyait, non seulement à Pâques, mais dans les autres temps. Plusieurs curés de Paris se plaignent de ce qu'ils ont beaucoup moins de communiants que les années passées. Saint-Sulpice en a trois mille de moins ; M. le curé de Saint- Nîcolas-du-Chardonnet, ayant visité les familles de la paroisse, après Pâques, en personne et par d'autres, nous

dit dernièrement qu'il a trouvé quinze cents de ses paroissiens qui n'ont point communié, et ainsi des autres. L'on ne voit quasi plus personne qui s'en approche les premiers dimanches du mois et les bonnes fêtes, ou très peu, et guère plus dans les religions', si ce n'est aux Jésuites encore un peu. Aussi est-ce ce qu'a prétendu feu M. de Saint-Cyran pour discréditer les Jésuites. M. de Chavigny disait ces jours passés à un intime ami, que ce bon monsieur lui avait dit que lui et Jansénius avaient entrepris leur dessein pour désaccréditer ce saint ordre-là à l'égard de la doctrine et de l'administration des sacrements. Moi-même, je lui ai entendu tenir, et quasi tous les jours, des discours conformes à ceux-là.

Dès que M. Arnaud, qui a donné son nom à ce livre, vit l'opposition qu'il rencontra de plusieurs côtés sur le sujet de la pénitence publique, et sur celle qu'il voulait introduire avant la communion, il s'expliqua à l'égard de cela de l'absolution sinïplement déclaratoire ; mais quoi qu'il en soit, il y reste encore des erreurs, à ce que nous dit dernièrement M. le grand-maître de Navarre, qui est un des plus savants du siècle, comme aussi M. le pénitencier Bail, MM. Cornet et Coqueret, qui étaient assemblés céans pour ces sortes d'affaires ; et que cette déclaration est captieuse et contient quantité de choses qui ne valent guère mieux que ce qui est dit dans le premier livre. Ce qu'il dit que l'Église, ayant, au commencement, pratiqué la pénitence publique avant l'absolution, avait toujours affection de rétablir cet usage, et qu'autrement elle ne serait pas la colonne de vérité, toujours semblable à elle-même, mais une synagogue d'erreurs, cela. Monsieur, ne porte-t-il pas à faux ?

L'Église, qui ne change jamais quant aux choses de la foi, ne le peut-elle pas faire à l'égard de la discipline, et Dieu^

I • Communautés religieuses.

qui est immuable en lui-même, n'a-t-il pas changé ses conr duîtes à regard des hommes? Notre-Seîgneur, son Fils^ n'a-t-il pas aussi quelquefois changé les siennes, et les apôtres les leurs ? A quel propos cet homme dit-il donc que r Église serait en erreur si elle ne retenait Taffection de rétablir ces sortes de pénitences qu'elle pratiquait au passé? Cela est-il orthodoxe ?

Quant à Jansénius, il le faut considérer ou comme soutenant les opinions de Baîus, tant de fois condamnées par les Papes et par la Sorbonne, comme je l'ai dit, ou comme contenant d'autres doctrines qu'il traite là dedans. Pour ce qui est du premier, n'avons-nous pas obligation de nous tenir à la censure que le Pape et ce doae corps ont faite de ces opinions-là, et de nous déclarer contre ?

Quant au reste du livre 4 le Pape défendant de le lire, le conseil des choses ecclésiastiques n'a-t-il pas dû conseiller à la reine de tenir la main à ce que les ordres du pape Urbain VIII soient exécutés, et faire profession ouverte de se déclarer contre les opinions de Baïus censurées, et contre ces sortes de nouvelles opinions de ce docteur, qui soutient hardiment celles que l'Église n'a pas encore déterminées touchant la grâce ?

Vous me dites par la vôtre, que Jansénius a lu dix fois toutes les œuvres de saint Augustin et trente fois les traités de la grâce, et qu'il n'y a pas d'apparence que les missionnaires se mêlent de juger les opinions de ce grand homme. Je vous réponds à cela. Monsieur, que d'ordinaire ceux qui veulent établir de nouvelles] doctrines sont hommes fort savants, et qu'ils étudient avec grande assiduité et application les auteurs desquels ils se veulent servir; qu'il faut avouer que ce prélat était fort savant, et qu'ayant le dessein que j'ai dit, de désaccréditer les Jésuites, il a pu lire saint Augustin le nombre de fois que vous me le dites; mais cela

n'empêche pas qu'il ne soit tombé dans Terreur, et que nousne serions pas excusables d'adhérer à ses opinions, qui sont contraires aux censures qui ont été faites contre sa doctrine. Les prêtres ont obligation de ne pas adhérer et de contredire la doctrine de Calvin et des autres hérésiarques, quoiqu'ils n'aient jamais lu les auteurs sur lesquels ils se sont fondés, non pas même ces livres.

Vous me dites de plus que les opinions que nous disons anciennes sont modernes; qu'il y a environ soixante-dix ans que Molina a inventé les opinions qu'on dit anciennes, touchant ce différend. Je vous avoue. Monsieur, que Molina est l'auteur de la science qu'on dit médienne', et qui n'est, à proprement parler, que le moyen par lequel on fait voir comme cela se fait et d'où vient que deux hommes qui ont pareil esprit, mêmes dispositions, pareil degré de grâce pour faire les œuvres de leur salut, et que néanmoins l'un le fait, l'autre ne le fait pas, l'un est sauvé et l'autre se perd. Mais quoi! Monsieur, il ne s'agit pas de cela, qui n'est pas article de foi ; la doctrine qu'il combat, que Jésus-Christ est mort pour tout le monde, est-elle nouvelle? n'est-elle pas de saint Paul et de saint Jean ? L'opinion contraire n'a-t-elle pas été condamnée au concile de Mayence et en plusieurs autres contre Godescalcus * ? Saint Léon ne dit-il pas, dans les leçons de Noël, que Notre-Seigneur est né pro liberatidis hominibus^ et la plupart des saints ne tiennent-ils pas ce langage-là? Le concile de Trente, en la session sixième [de Justijîcatione, chapitre 11), n'apporte-t-il pas les paroles de saint Jean sur ce sujet : Hune proposuit Deus propitiatoremperjidem in sanguine ipsius pro peccatis nostris; non

Page 1