‹ Lettres de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 137 sur 267 · A M. GAUTIER · texte numérisé non relu

A M. GAUTIER

PRÊTRE DE LA MISSION^ A RICHELIEU

Epreaves de nos mÎBsionnaires d*Alger et de Tunis, atteints de la peste. — Conférence du vendredi soir sur les vertus de M. Guérin, mort de la peste.

Paris, juillet 1648.

Monsieur,

Voici une nouvelle bien affligeante, mais qui est mêlée d'une grande consolation. Dieu a disposé du bon M. Guérin * à Tunis et peut-être de M. Lesage à Alger, l'un et l'autre frappés de peste, laquelle est depuis longtemps fort échauffée en ces lieux-là ; M. Levacher et notre frère François * en ont aussi ressenti le venin, mais il a plu à sa divine bonté de les conserver quasi par miracle.

Nous attendions la nouvelle de la mort dudit sieur Levacher, lorsque lui-même nous manda celle de M. Guérin, qui arriva le mois de mai dernier. La fin de sa vie a rendu de véritables témoignages de son zèle et de sa charité, qui nous donnent une assurance moralement infaillible de la réception de son âme dans l'éternité bienheureuse ; je vous prie néanmoins de lui faire rendre le secours accoutumé.

Ce que nous savons de M. Lesage, est que notre frère Barreau, son compagnon, nous a mandé par lettre du 4 de mai, qu'il était tombé malade de la contagion deux jours auparavant; et M. Levacher, par une lettre du 5 de juin, en parle en ces termes : « J'estime, dit-il, que vous avez reçu à point les lettres d'Alger sur la mort de M. Lesage » ; et bien

1. M. Guérin, arrivé à Tunis le 22 novembre 1646, y mourut le i3 mai 1648.

2. Frère François Francillon, né à Ceaux, diocèse de Poitiers, en janvier 1621; reçu à Paris en avril 1645. U accompagna M. Guérin à Tunis, et mourut victime du devoir et de la rage des Turcs, qui le mirent à la bouche d'un canon, le 6 juillet 1688.

que nous n'en ayons reçu d'autre que celles de sa maladie, nous craignons pourtant que le trépas s'en soit ensuivi, et qu'étant venu à la connaissance dudit sieur Levacher, l'avis qu'il nous en donne en si peu de mots ne soit que trop véritable. Il se peut faire aussi que ce n'est qu'un faux bruit; car il est éloigné d'Alger de cent lieues. Tandis, Monsieur, que nous en attendons la nouvelle dernière, M. Levacher est donc en bonne disposition, grâce à Dieu. Il a été à telle extrémité qu'on l'a tenu pour mort, en sorte que le bon M. Guérin, qui n'était encore malade, avait déjà donné ordre à la sépulture, et chacun s'était retiré de sa chambre, à la réserve de notre frère François, lequel, le regardant de fois à autre, aperçut en lui, deux heures après, quelque signe de vie; et à l'instant il sortit dehors pour en avertir ceux qui l'avaient abandonné comme mort, lesquels accoururent pour s'assurer de la vérité, et l'ayant reconnue, ils en restèrent également étonnés et consolés.

Peu de jours après, ce bon frère fut attaqué de deux pestes et de la fièvre continue. M. Guérin ensuite tomba malade, si bien que les voilà tous trois dans leur lit, ce qu'étant rapporté audit frère François, sa charité le pressa si fort qu'au même temps il se leva pour assister les autres, et comme on le voulut empêcher, à cause qu'il était bien mal, il répondit : « Dieu fera de moi ce qu'il lui plaira, mais il faut qu'en l'état où ils sont je leur fasse le bien que je pourrai. » En effet, il les a toujours servis jusqu'au décès de l'un et jusqu'à la bonne disposition de l'autre, leur donnant des bouillons et des remèdes, allant tantôt en ville, tantôt ailleurs : il a fait enfin pour leur soulagement comme s'il n'eût eu aucun mal. Quelques jours après, pour récompense de sa charité. Dieu permit qu'il se trouvât guéri de l'une de ses pestes; l'appétit lui revint, et peu à peu l'autre peste se dissipa aussi, sans qu'il ait pris aucun remède qu'après que ledit sieur Leva-

cher s'est bien porté, lequel le fit saigner et purger. Il parle de ce frère comme d'une merveille, et le bon M. Guérin ne m'en a jamais parlé qu'avec louanges.

Voilà, Monsieur, de grands sujets de louer Dieu et pour la santé des uns, et pour le décès des autres : de celle-là, parce qu'elle donne moyen à ces deux bons serviteurs de Dieu de lui continuer leurs services en la personne des esclaves malades et abandonnés, qui est un degré de charité le plus relevé qui se puisse exercer en ce monde ; et de celuici, parce qu'une telle mort est précieuse au ciel et à la terre, et qui sera. Dieu aidant, la semence des missionnaires, comme le sang des martyrs a été celle des chrétiens ; aussi est-ce un martyre d'amour de mourir pour l'assistance spirituelle et corporelle des membres vivants de Jésus-Christ.

Nous nous sommes entretenus, vendredi au soir, des vertus de feu M. Guérin, et continuerons à la prochaine conférence; nous faisons recueillir ce qui s'en dit pour en faire part à toutes nos maisons : le sujet le mérite bien ; c'était une âme des plus pures, des plus détachées et des plus à Dieu et au prochain que j'aie jamais connues. Oh ! Monsieur, quelle perte pour les pauvres, mais quelle perte pour nous de n'avoir plus cet exemple de zèle et de charité ! Souvent je m'en suis servi comme du plus efficace pour animer la Compagnie à la pratique de ces vertus. Nous ne l'avons plus. Dieu nous l'a ôté : peut-être c'est pour nous punir du mésusage que nous en avons fait ; mais comme il est vrai que la plupart en ont profité, Dieu veuille nous exciter à une plus grande émulation pour aller établir partout l'empire de son Fils Notre-Seigneur, ainsi que l'a fait notre bon M. Guérin, qui jouit maintenant de la récompense due à ses travaux, et qui nous obtiendra la grâce de l'imiter, si en effet nous commençons dès à présent dans les occasions journalières que nous en avons. Ce bon serviteur de Dieu n'a pas attendu

qu'il fût en Barbarie pour aimer et consoler les pauvres ; il l'a toujours fait en France et en Lorraine autant qu'il l'a pu ; €t c'est ce qui lui a mérité le bonheur d'aller mourir au service des pauvres esclaves, ainsi que plusieurs ont remarqué en notre conférence. Je prie Notre-Seîgneur qu'il soit la vie de nos cœurs, et qu'il me fasse digne de la grâce que j'ai reçue de sa divine miséricorde, d'être en elle comme je le suis et de vous et de votre petite Compagnie, que j'embrasse tendrement en esprit, etc.

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