‹ Lettres de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 141 sur 267 · I. La supérieure de la Visitation · texte numérisé non relu

I. La supérieure de la Visitation

nauld ne veut pas seulement introduire la pénitence avant l'absolution pour les grands pécheurs, mais il en fait une loi générale pour tous ceux qui sont coupables d'un péché mortel, ce qui se voit par ces paroles tirées de la seconde partie, chapitre vin :

« Qui ne voit combien ce pape juge nécessaire que le pécheur fasse pénitence de ses péchés, non seulement avant que de communier, mais avant que de recevoir l'absolution?»

Et un peu plus bas il ajoute :

« Ces paroles ne nous montrent-elles pas clairement que selon les règles saintes que ce grand pape a données à toute l'Église, après les avoir apprises dans la perpétuelle tradition de la même Eglise, l'ordre que les prêtres doivent garder dans l'exécution de la puissance que le Seigneur leur a donnée de lier et de délier les âmes, c'est de n'absoudre les pécheurs qu'après les avoir laissés dans les gémissements et dans les larmes, et leur avoir fait accomplir une pénitence proportionnée à la qualité de leurs péchés. »

Il faut être aveugle pour ne pas connaître, par ces paroles et par beaucoup d'autres qui suivent, que M.. Arnauld croit qu'il est nécessaire de différer l'absolution pour tous les péchés mortels jusqu'à l'accomplissement de la pénitence; et en effet, n'ai-je pas vu faire pratiquer cela par M. de Saint- Cyran, et ne le fait-on pas encore à l'égard de ceux qui se livrent entièrement à leur conduite? Cependant cette opinion est une hérésie manifeste.

Pour ce qui est de l'absolution déclaratoire, vous me dites

qu'il n'y a besoin que de son premier livre pour faire voir

le contraire, et m'alléguez trois ou quatre raisons pour cela.

Je réponds que ce n'est pas merveille que M. Arnauld parle

quelquefois comme les autres catholiques, et ne fait en cela

qu'imiter Calvin qui nie trente fois qu'il fasse Dieu auteur

du péché, quoiqu'il fasse ailleurs tous ses efforts pour éta-

blir cette maxime détestable que tous les catholiques lui attribuent.

Tous les novateurs en font de même et sèment des contradictions dans leurs livres, afin que, si on les reprend sur quelques points, ils puissent s'échapper en disant qu'ils ont dit ailleurs le contraire. J'ai oui dire à M. de Saint-Cyran que, s'il avait dit des vérités dans une chambre à des personnes qui seraient capables de juger, et que, passant dans une autre où il y aurait des personnes qui ne le seraient pas, il leur dirait le contraire. Il ajoutait que Notre-Seigneur en usait de la sorte, et recommandait que l'on fît de même.

Comment est-ce que M. Arnauld peut soutenir sérieusement que l'absolution efface véritablement les péchés, puisqu'il enseigne, comme je viens de le montrer, que le prêtre ne doit donner l'absolution à un pécheur qu'après l'accomplissement de la pénitence, et que la raison principale pour laquelle il veut qu'on observe cet ordre est « afin de donner le temps au pécheur d'expier ses crimes par une satisfaction salutaire, avant que de recevoir l'absolution » , comme il le prouve amplement dans le chapitre ii de la seconde partie ? Un homme judicieux, qui veut qu'on expie des péchés par une satisfaction salutaire avant que de recevoir l'absolution, peut-il croire sérieusement que les péchés soient expiés par l'absolution?

Vous me dites que, pour ce que M. Arnauld dit que l'Église retient dans le cœur le désir que les pécheurs fassent pénitence selon les règles anciennes, que la pratique ancienne de l'Église et la nouvelle sont également bonnes, mais que l'ancienne est la meilleure, et qu'elle étant une bonne mère, qui ne respire que le plus grand bien de ses enfants, leur désire toujours le meilleur, au moins dans son cœur.

Je réponds qu'il ne faut point confondre la discipline

-ecclésiastique avec les désordres qui se pourront rencontrer. Tout le monde blâme ces désordres ; les casuistes ne cessent de s'en plaindre et de les remarquer, afin qu'on les connaisse; mais c'est un abus de dire que ce soit un relâchement dans l'Église de ne point pratiquer la pénitence de M. Arnauld, et que l'Église tolère ce relâchement avec regret. Nous n'avons pas grande assurance de la pratique d'Orient dont vous parlez; mais nous savons que, par toute l'Europe, on pratique les sacrements de la manière que M. Arnauld condamne, et <jue le Pape et tous les évêques approuvent la coutume de donner l'absolution après la confession, et de ne point faire pénitence publique que pour des péchés publics. N'est-ce pas un aveuglement insupportable de préférer, en une chose de telle conséquence, les pensées d'un jeune homme, qui n'avait aucune expérience dans la conduite des âmes lorsqu'il a écrit, à la pratique universelle de toute la chrétienté? Si la pratique de la pénitence publique a duré en Allemagne jusqu'au temps de Luther, comme vous le dites, ce n'a été que pour les péchés publics; et personne ne trouve mauvais que cette pénitence soit rétablie partout, puisque le concile de Trente l'ordonne expressément. Et quel rapport a l'ordonnance de saint Ignace, que vous m'alléguez aussi, avec la conduite de ceux qui éloignent de la sainte communion, non pour huit ou dix jours, mais pour cinq ou six mois, non seulement les grands pécheurs, mais de bonnes religieuses qui vivent en grande pureté, comme nous l'avons appris de l'épître de monseigneur de Langres ' à monseigneur de Saint-Malo* ! Ce n'est pas s'arrêter à des pointillés que de remarquer des désordres si notables, et qui ne tendent qu'à la ruine entière de la sainte communion; et tant s'en faut que des gens de bien doivent mettre en pratique des

z. Mgr de Langres, Sébastien Zamet, dei6x5ài635.

2« Mgr de Saint-Malo, Ferdinand de Neufville de Villeroy, 1646-1657.

maximes si pernicieuses ; ils ont juste sujet de les mépriser et de concevoir mauvaise opinion de ceux qui les autorisent.

Saint Charles n'avait garde de les approuver, puisqu'il ne recommande rien tant, dans ses conseils et dans ses actes, que la fréquente communion, et qu'il ordonne plusieurs fois le grièves peines contre tous les prédicateurs qui détournent les fidèles directement ou indirectement de la fréquente communion; et jamais Ton ne trouvera qu'il ait établi la pénitence publique ou l'éloignement de la communion pour toutes sortes de pèches mortels, ni qu'il ait voulu qu'on mît trois ou quatre mois entre la confession et l'absolution, comme il se pratique très souvent, et pour des péchés ordinaires, par les nouveaux réformateurs; de sorte qu'encore qu'il puisse y avoir de l'excès à donner facilement l'absolution à toutes sortes de pécheurs, qui est ce que saint Charles déplore, il ne faut pas conclure de là que ce grand saint approuvât les extrémités dans lesquelles M. Arnauld s'est jeté, puisquelles sont entièrement opposées à quantité d'ordonnances qu'il a faites.

Quant à ce qu'on attribue au livre de la Fréquente Communion de retirer le monde delà fréquente hantise des saints sacrements, je vous réponds qu'il est véritable que ce livre détourne puissamment tout le monde de la hantise fréquente de la sainte communion et de la sainte confession, quoiqu'il fasse semblant, pour mieux couvrir son jeu, d'être fort éloigné de ce dessein. En effet, ne loue-t-il pas hautement dans sa préface, page 36, la piété de ceux qui voudraient différer leur communion jusqu'à la fin de leur vie, comme s'estimant indignes d'approcher du corps de Jésus-Christ, et n'assure-t-il pas qu'on satisfait plus à Dieu par l'humilité que par toutes sortes de bonnes œuvres ? Ne dit-il pas au contraire, dans le chapitre ii de la troisième partie, que c'est parler indignement du Roi du ciel que de dire qu'il est honoré de nos

communions, et que Jésus-Christ ne peut recevoir que de la honte et de Toutrage par nos fréquentes communions, qui se font suivant les maximes du P. Molina, chartreux, qu'il combat par tout son livre sous l'apparence d'un écrit fait à plaisir? Déplus, ayant prouvé par saint Denis, dans le chapitre IV de la première partie, que ceux qui communient doivent être entièrement purifiés des images de leur vie passée par un amour divin pur et sans aucun mélange; qu'ils doivent être unis parfaitement à Dieu seul, entièrement parfaits et entièrement irréprochables; tant s'en faut qu'il ait aucunement adouci ces paroles si hautes et si éloignées de notre faiblesse (les ayant données toutes crues), qu'il a toujours soutenu, dans son livre de la Fréquente Communion, qu'elles contiennent les dispositions qui sont nécessaires pour communier dignement.

Cela étant, comment se peut-il faire qu'un homme qui considère ces maximes et ce procédé de M, Arnauld puisse s'imaginer qu'il souhaite avec vérité que tous les fidèles communient fort souvent ? Il est certain, au contraire, qu'on ne saurait tenir ces maximes pour véritables, qu'en même temps l'on ne se trouve très éloigné de fréquenter les sacrements ; et pour moi je vous avoue franchement que si je faisais autant d'état du livre de M. Amauld que vous en faites, non seulement je renoncerais pour toujours à la sainte messe et à la conmiunion, par esprit d'humilité, mais même j'aurais horreur du sacrement, étant véritable que ce livre le représente comme un piège de Satan, et comme un venin qui empoisonne les âmes de ceux qui communient avec des dispositions ordinaires que l'Église approuve. Il ne traite ces derniers de rien moins que de chiens, de pourceaux et d'antechrists. Et quand on fermerait les yeux à toute autre considération pour remarquer seulement ce qu'il dit, en plusieurs endroits, des dispositions admirables sans lesquelles il ne

veut pas qu'on communie, se trouvera-t-il homme sur la terre qui ait si bonne opinion de sa vertu, qu'il se croie en état de pouvoir communier dignement ? Cela n'appartient qu'à M. Arnauld, qui, après avoir mis ces dispositions à un si haut point qu'un saint Paul eût appréhendé de communier^ ne laisse pas de se vanter plusieurs fois, dans son apologie, qu'il dit la messe tous les jours; en quoi son humilité est aussi admirable qu'on doit estimer sa charité et la bonne opinion qu'il a de tant de sages directeurs, tant séculiers que réguliers, et jde vertueux pénitents qui pratiquent la dévotion, et qui les uns et les autres servent de sujet à ses invectives ordinaires.

Au reste, j'estime que c'est une hérésie de dire que ce soit un grand acte de vertu de vouloir différer la communion jusqu'à la mort, puisque l'Église nous commande de communier tous les ans. C'est aussi une hérésie de préférer cette humilité prétendue à toutes sortes de bonnes œuvres, étant visible que pour le moins le martyre est beaucoup plus excellent; comme aussi de dire absolument que Dieu n'est point honoré par nos communions et qu'il n'en reçoit que de la honte et de l'outrage.

Comme cet auteur éloigne tout le monde de la communion, il ne tiendra pas à lui que toutes les églises ne demeurent bientôt sans messe ; par là arrivera ce que dit le vénérable Bède, que ceux qui laissent de célébrer ce saint sacrifice, sans quelque légitime empêchement, privent la très sainte Trinité de louange et de gloire, les anges de réjouissance, les justes de secours et de grâces, les âmes qui sont en purgatoire de rafraîchissement, l'Église des faveurs spirituelles de Jésus-Christ, et eux-mêmes de médecine et de remède.

Il ne fait point de scrupules d'appliquer tous ces effets admirables aux mérites d'un prêtre qui se retire de l'autel par esprit de pénitence, comme on le voit dans le chapitre xl de

la première partie : il parle même plus avantageusement de cette pénitence que du saint sacrifice de la messe. Or, qui ne voit que ce discours est très puissant pour persuader à tous les prêtres de négliger de dire la messe, puisqu'on gagne autant sans la dire qu'en la disant, et que Ton peut assurer même, suivant les maximes de M. Arnauld, qu'on gagne davantage ? car, comme il relève Téloignement de la communion beaucoup au-dessus de la communion même, il faut aussi qu'il estime beaucoup plus excellent l'éloignement de la messe que la messe elle même.

Et la morale de tout ceci est que ce nouveau réformateur n'éloigne les prêtres et les laïques de l'autel que sous le beau prétexte de faire pénitence ; mais quant à savoir en quoi il fait consister cette grande pénitence, qu'il estime si avantageuse aux âmes, il paraît en paroles expresses dans la préface (page i8) que, de toutes les rigueurs de l'ancienne discipline, il ne garde quasi autre chose que la séparation du corps du Fils de Dieu, qui est la partie la plus importante selon les Pères, parce qu'elle représente la privation de la béatitude, et la partie la plus aisée selon les hommes, parce que tout le monde en est susceptible.

M. Arnauld pourrait-il montrer plus manifestement que son livre n'a été fait qu'à dessein de ruiner la messe et la communion, puisqu'il emploie toute l'antiquité pour nous prêcher la pénitence (dont jamais je n'ai vu faire un seul acte à l'auteur de cette doctrine ni à ceux qui l'assistaient pour l'introduire), et qu'après toutes ces fanfares, il se contente qu'on ne communie point? Certes, ceux qui lisent son livre et qui ne remarquent point ce dessein sont du nombre de ceux dont parle le prophète lorsqu'il dit : Oculos habent et non videbunt; et je ne comprend pas comment vous. Monsieur, pouvez accuser les adversaires de M. Arnauld de ruiner la pénitence, puisqu'on se plaint au contraire, avec

raison, de ce que cet auteur a fait des efforts extraordinaires pour prouver qu'il était nécessaire de faire de longues et rigoureuses pénitences avant que de communier et de recevoir l'absolution, et qu'en même temps il a déclaré en paroles expresses (afin que personne ne prétexte cause d'ignorance) qu'il ne réserve autre chose de l'ancienne pénitence que l'éloignement de l'autel.

Voilà, Monsieur, la réponse que Je fais à votre lettre, avec tant d'empressement que je n'ai pas le loisir de la relire.

Je m'en vais à ce moment célébrer la sainte messe, afin qu'il plaise à Dieu de vous faire connaître les vérités que je vous dis, et pour lesquels je suis prêt de donner ma vie. J'aurais beaucoup d'autres choses à vous dire sur ce sujet, si j'en avais le loisir. Je prie Notre-Seigneur qu'il vous les dise luimême ; je vous prie de ne me pas faire réponse sur ce même sujet, si vous persévérez dans de telles opinions.

Je suis. Monsieur, en l'amour de Notre-Seigneur, etc.

Page 1