A M. ALMERAS
SUPÉRIEUR A ROME
Ne pas se préoccuper de la sortie de qaelques-ons. — Ne pas se mettre sur le pied de leur donner de l'argent; nulle communauté ne le fait. >- Agir le plus efBcacement pour obtenir Tapprobation des vœux et des règles. — Il examine et réfute les motifs qui ont pu le déterminer à demander d'être déchargé de la conduite.
23 octobre 1648.
Monsieur,
J'ai reçu deux de vos lettres à la fois, l'une concernant la sortie de M. de Fondinare ', la réponse du frère Doutrelet ^, le sentiment de M. de Restai sur nos règles, et notamment le
1. Pierre de Fondinaire^ né au Havre en 1621; reçu à Paris le 18 octobre
2. Michel Doutrelet, né à Rouen en 1626; entré à Paris le 14 mai 1544; ^^ avait fait les vœux en 1646. l\ faisait quelque difficulté pour renouveler ses vœux.
jugement qu'on fait des vœux; et l'autre regarde la décharge de remploi que vous avez.
Je commence à vous répondre qu'il faut se soumettre à la disposition de la Providence à Tégard des entrées et des sorties de la Compagnie, et imiter Tacquiescementau bon plaisir de Dieu, qu'on voit en Notre-Seîgneur au bon plaisir de son Père, dans la désolation de sa divine compagnie; et que, selon ce bon plaisir, il fait et pourvoit toutes les choses toujours pour sa gloire et pour le bien des personnes que cela regarde. Selon cela nous devons regarder la sortie de ces personnel comme un bien pour la Compagnie, et peut-être le leur.
Quant à Doutrelet, vous savez de lui la raison pourquoi il ne veut pas renouveler ses vœux; et s'il est ferme en cela, vous le renverrez au plus tôt, supposé que Sa Sainteté l'approuve. Du reste, il faut se soumettre au bon plaisir de Dieu, qui n'aura fait vouloir ce moyen que pour faire subsister la Compagnie; et je pense que cela, et tous les divers jugements qu'on a portés de delà sur cette affaire, vous doit faire admettre cette affaire le plus que l'on pourra.
Le Pape, dit-on, n'aime pas l'état religieux. A la bonne heure ; mais peut-être que, considérant que nos vœux ne nous font pas religieux, il les approuvera, surtout la chose dépendant de lui (je dis, de sa disposition); et il sera bon de lui faire entendre qu'il sera difficile de faire subsister la Compagnie, eu égard aux divers, importants, rudes et éloignés emplois qu'elle a. La diversité paraît en ce qu'on se donne au service du pauvre peuple et à celui des ecclésiastiques, et à ceux-ci par les retraites à ceux qui sont en état d'entrer dans les ordres; et d'autres pour les jeunes enfants qui aspirent à rétat ecclésiastique, comme est celui du petit Saint-Lazare, celui de Saint-Méen et du Mans, et les deux ensemble qu'on va commencer à Agen, et enfin par les ordinands.
Quant aux missions des champs, vous en connaissez la di-
versité, la rudesse et Timportance des unes et des autres: le moyen de conserver des hommes libres au milieu de tant de si rudes et si importants emplois ? Ajoutez celui de Barbarie, de Perse et de TArabic Heureuse, où la Propagande nous envoie, et celui de Madagascar. Notez, Monsieur, qu'il est bien difficile de la pouvoir faire subsister en sûreté dans des emplois si difficiles. Que si Sa Sainteté, ou la Congrégation à laquelle elle enverra la connaissance de cette affaire, improuve ces vœux simples, qu'elle nous fasse la charité de nous donner un moyen pour cela; la Congrégation est régie par Sa Sainteté : c'est à elle de nous donner les moyens de subsister, si elle ne trouve pas bon celui que nous proposons. Que si, après tout, elle ne l'agrée pas, nous devons nous soumettre à demeurer en simple congrégation, sous ses lois ; nous nous y soumettrons, et peut-être que l'expérience leur fera reconnaître le besoin qu'elle en a. Que si Sa Sainteté pourvoit làdessus et approuve ce que nous avons fait, cela fera cesser toutes CCS petites émotions et ces prétextes d'abandonner la vocation.
J'oubliais de vous dire, à l'égard de Doutrelet, que je ne me ressouviens pas si on lui a donné son titre de la maison, parce que, si cela est, il faut aviser au moyen qu'on prendra pour en être déchargé. M. Curtivaux nous a fait assigner à ce que nous ayons à lui payer le sien, ensemble les arrérages, depuis que nous avions fait, ou quoi que ce soit. M. Chomel a notre prioré, et sous le prétexte de l'obligation que nous lui avons faite de l'en tenir quitte (c'est-à-dire de lui en conserver la possession). Voyez cette noire ingratitude, et ce qu'il y aura à faire à l'égard dudit Doutrelet.
Au reste, je trouve que vous aviez surexcédé en ce que vous aviez donné au sieur de Fondinare. A quel propos donner des largesses à ceux qui désertent la Compagnie? Baste pour ceux que l'on renvoie; encore ne suffit-il pas qu'on leur
donne huit ou dix écus au plus ? Il sera bon que vous fassiez entendre cela à la famille, afin qu'on le sache et qu'on s*y attende. Les Pères jésuites ne donnent rien à ceux qui sortent, non plus que les Pères de TOratoire, ni pas un ordre que je sache.
Quant à nos règles, je pense, Monsieur, qu'il est nécessaire que vous commenciez à les faire approuver, ou, pour le moins, celle des vœux, et celle de la perpétuité du généralat, à Tégard de ceux qui viendront à l'avenir. Que s'il y a tant de difficulté à faire recevoir toutes les règles, il faudrait les faire réduire en ces abrégés que vous m'avez envoyés, y ajoutant les deux points ci-dessus. Au nom de Dieu , Monsieur, ne perdez pas le temps en cela.
Venons à votre petite lettre. Je vous promets qu'elle m'a bien fait faire des examens sur ce qui vous peut avoir mû à demander votre décharge de votre emploi. Quelquefois le cœur m'a dit que vous aviez voulu imiter MM. d'Horgny et Codoing, qui ont demandé comme vous d'être déchargés de leur supériorité; d'autres, que vous pensiez que votre conduite est la cause de la sortie de ces messieurs; et d'autres, que ce n'est point tout cela, mais que la cause véritable est quelque intelligence particulière que j'ai avec M. d'Horgny, dont je ne vous donne pas connaissance ; que les paquets de lettres que j'ai écrites audit sieur d'Horgny vous font penser que je traite quelque chose avec M. d'Horgny, de laquelle lui ni moi ne vous donnons point de connaissance de cette affaire, faute de confiance en vous.
Mais je vous dirai, quant au premier point, que, s'il n'y a que cette raison que je vous allègue, je n'ai pas raison de me mettre en peine, mais de louer Dieu de ce que je ne sache pas un supérieur qui ne demande d'être déchargé de la supériorité. Quant au second, que jamais cette pensée ne s'est présentée à mon esprit, et que tant s'en faut, que je
rends grâces à Dieu de votre bonne conduite et le prié qu'il vous la continue. Et pour la troisième, que Tafifaire dont je lui écrivais est de telle nature, qu'il n'y a personne sur la terre avec laquelle je puisse traiter de cette affaire, non pas même avec M. Lambert qui me tient lieu d'assistant, et auquel j'ai une parfaite confiance, comme j'en ai, de raison, à ceux à qui je me communique, mais je n'ai point parlé à qui que ce soit de la Compagnie, et l'ai prié, lui, de n'en parler à qui que ce [soit. Il s'agit du salut et de la réputation d'une personne qui ne veut pas que j'en parle à autre que lui. Voilà, Monsieur, la nature de l'aflFaire que je traite avec lui. Au nom de Dieu, Monsieur, assurez-vous qu'il n'y a personne au monde en laquelle Dieu me donne plus de confiance qu'à vous, ni pour qui j'aie plus d'estime. Après cela je vous supplie de ranger cette icelle pensée à celle que l'esprit malin vous donna lorsque vous étiez malade; je vous assure qu'elles viennent toutes deux de la même source et tendent à la même fin ; et de cela je vous en assure en la présence de Notre-Seigneur, en l'amour duquel je suis, etc.
P. 'S, M. Brisacier * a aversion aux vœux ; il m'en a parlé autrefois de la sorte. Il fut pourtant satisfait quand je lui dis que nous ne prétendions pas entrer en l'état religieux. Il m'a dit qu'il pourrait être employé dans les affaires du roi de delà; si cela a lieu, il faudra procéder avec précaution avec lui. Vous pourrez lui en dire quelque chose, comme votre pensée ; tout l' effort doit être à l'égard de ceux de la Congrégation. Il suffit que vous dressiez vos principales forces de ce côté-là, et que vous fassiez agir par monsieur l'ambassadeur- vers Sa Sainteté. Il y a déjà quelque factum nouveau
1. M. Brisacier était supérieur des missions étrangères. Il prononça i*oraison funèbre de M»« la duchesse d'Aiguillon, en 1675.
2. L'ambassadeur était le marquis de Fontenay-Mareuil; il quitta Paris pour se rendre à Rome, le 8 avril 1647. Il avait été précédemment chargé de la même ambassade, de 1640 à 1643; et c^est à sa suite que M. JoUy^en qua-
d'autre côté à notre égard ; que si monsieur l'ambassadeur n'est pas si goûté de Sa Sainteté, il suffira qu'il lui en parle une fois d'abord, et que vous fassiez vos sollicitations particulières, pas tant par raison que par recommandations, auprès de nosseigneurs, le plus que vous pourrez à l'égard de nos Français : Mitte sapientiam et nihil deerit.
i3o. — A UN ÉVÊQUE,
NOUYELLEMENT ÉLU.
Ses félicitations et ses vœux.
Paris, 5 novembre 1648.
Monseigneur,
J'ai éprouvé bien de la peine de ce que ma maladie et la multiplicité des affaires m'aient empêché de répondre plus tôt par lettre à l'honneur dont Votre Grandeur a daigné me prévenir. Je me reconnais incapable de vous remercier dignement soit pour cette faveur, soit pour les bienfaits dont jusqu'à présent vous avez comblé nos confrères de Rome. Mais Dieu payera pour moi cette dette de reconnaissance, et Notre-Seigneur, qui s'est fait caution des pauvres, répond déjà surabondamment à mes vœux, en vous choisissant pour faire de vous un évêque qui veuille être utile à l'Église, qui sache gouverner, et qui, se distinguant par la prudence de sa conduite, occupe dignement la place des saints. Je me réjouis et je surabonde de joie en voyant que Dieu a si grandement exalté votre prudence, qu'après vous avoir fait croître de vertu en vertu, il vous a élevé à cet honneur; nous nous confions dans le Seigneur, et nous espérons qu'après vous avoir fait opérer beaucoup de bien au profit de son Église, il vous conduira à de plus grandes choses. Avec nos actions
lité de gentilhomme, 8*étaît rendu à Rome où, après quelques années de séjour, il entra en 1646 dans la famille de saint Vincenti dont il devait plus tard devenir le Supérieur géuéraU
de grâces nous lui offrons aussi nos affectueuses prières. Puisse Celui qui vous a choisi pour donner la science à son peuple, vous continuer ses faveurs et conserver votre Église sans tache, sous votre conduite pastorale. Nous l'espérons d'autant plus que Dieu a apaisé les flots qui commençaient à s'agiter de delà, ainsi que la guerre qui semblait s'élever ; et nous lui demanderons la paix avec instance. Quant aux conseils et à la bienveillance dont vous daignez favoriser nos confrères, je ne vous en remercie pas comme Je le voudrais faire, mais seulement comme je le puis, par mes vœux et par les prières que l'impuissance de ma faiblesse forme pour vous. J'espère que la liberté surabondante de Celui qui donne à tous suppléera à mon insuffisance par les trésors de sa grâce. Si néanmoins Votre Grandeur veut m'honorer de ses commandements, elle me trouvera toujours dans la disposition de la prompte obéissance.
i3i. — A M. RIVET,
SUPÉRIEUR, A SAINTES
Déférence à Tégard de messieurs les vicaires généraux. — Supporter avec patience
les difficultés.
i5 novembre 1648.
Monsieur,
Il se faut garder de donner aucun sujet de mécontentement à messieurs les grands-vicaires, ils sont nos maîtres, nous devons nous ajuster à leurs volontés autant qu'ils nous est possible. Lors donc qu'ils vous enverront des ecclésiastiques, la Compagnie doit les recevoir volontiers et les tenir le temps qu'ils ordonneront, et même les prêtres qu'ils y enverront pour recevoir correction, sauf à leur représenter humblement que vous êtes surchargés, s'il en est ainsi, ou les autres inconvénients qui peuvent survenir. Il est aussi fort convenable que la Compagnie suive leurs intentions
touchant les missions, pour n'en entreprendre aucune sans leur consentement, ni sans leur demander les lieux. Nous devons avoir pour maxime de ne jamais nous étonner des difficultés présentes non plus que d'un vent qui passe, parce qu'avec un peu de patience on les verra se dissiper. Le temps change tout. J'ai lu dans l'histoire des Jésuites, que le pape qui succéda à celui qui érigea leur Compagnie en religion ' les obligea à porter un chaperon; cela leur était un peu dur, et pourtant il fallut passer par là durant sa vie; mais après sa mort, ils quittèrent aussitôt le chaperon. De même si l'on exige maintenant de vous quelque chose qui ne vous revienne pas, coulez doucement un peu de jours; la vicissitude des choses vous délivrera bientôt de cette sujétion. Dieu nous élève et nous abaisse, il nous console et nous afflige, selon qu'il nous voit disposés à profiter de ces états, etc.
PftfiTRE DB LA MISSION.
Il le dissuade de quitter sa vocation.
Décembre 1648.
Monsieur,
Votre lettre ne m'a pas surpris comme vous Pavez cru, parce qu'il est dit que ceux qui voudront suivre Jésus-Christ souffriront tentation ; mais elle m'a consolé, tant pour être la première que j'aie reçue de votre part, que pour venir d'une personne qui m'est chère et de qui je connais la bonté,
I. Alexandre I*'arnésey élu pape sous le nom de Paul III (i 534-1 549) approuva Tinstitut des Jésuites. Le cardinal CarafFa^ ancien supérieur général des théatins, fut opposé au nouvel institut; ayant été élevé à la papauté, il prit le nom de Paul IV (lôSS-iôSç). Il voulut forcer les Jésuites à porter le chaperon, comme dit saint Vincent, c'est-à-dire l'habit de chœur, et à faire Poffice dans leurs églises. Ils se soumirent; mais Pie IV, qui lui succéda, leur laissa la liberté de suivre leur règle.
depuis que Dieu vous a appelé dans la Compagnie, à laquelle vous avez été à édification. Si donc maintenant vous vous trouvez inquiété du côté de vos parents, et si fort que vous êtes sur le point d'adhérer à leurs persuasions, ne vous en étonnez point; c'est une épreuve que Dieu veut faire de votre fidélité, pour vous attacher davantage à lui, après qu'il vous aura tiré de ce danger; car alors vous reconnaîtrez, mieux que vous ne faites présentement, que le monde est un trompeur, puisqu'au lieu des satisfactions qu'il promet, il ne donne que des peines d'esprit, ainsi que vous venez d'en faire l'expérience : en continuant à servir Dieu comme vous avez fait, vous jouirez d'une paix abondante et divine, qui est celle des enfants de Dieu, telle que vous l'avez déjà goûtée. Courage donc. Monsieur, ne vous rendez pas; si vous avez résisté quinze jours aux propositions qu'on vous a faites, c'est pour avoir vu qu'elles sont contraires à la volonté de Dieu et à votre vocation ; et si enfin vous y avez donné lieu par quelque consentement, ce n'a pas été sans remords, sachant que vous ne le pouviez faire en conscience. Aussi n'y a-t-il rien de fait, si vous voulez renoncer à la cure et vous tenir en l'état où Dieu vous a mis.
J'espère certes. Monsieur, que vous le ferez, si vous pensez à ces raisons: i* à cette grâce de votre vocation, par laquelle Dieu vous met en main tant de moyens de perfectionner votre âme et d'en sauver plusieurs autres (vous ne vous êtes pas élu, dit le Seigneur, mais c'est moi qui vous ai choisi ; or il ne serait pas obligé de vous donner ces grâces-là, dans une autre vocation où il ne vous aurait pas appelé) ; 2® aux bénédictions qu'il a plu à Dieu de donner jusqu'à maintenant à tous vos exercices, par lesquels vous avez fait plusieurs biens dedans et dehors, qui, outre le mérite que vous en aurez devant Dieu , vous ont mis dans l'estime et dans l'affection d'un chacun; 3" à la promesse que vous avez faite à Dieu
de le servir dans la petite Congrégation de la Mission (que si vous manquez de parole à Dieu, à qui la garderez- vous) ? 4* à ces paroles de Notre-Seigneur : « Qui aime son père et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi, qui amatpatrem aut tnatrem plus quant me non est me dignus^. (Dieu merci, vous avez quitté les vôtres pour vous donner entièrement à lui; quelle apparence donc que vous abandonniez à cette heure son parti pour retourner à vos parents ) ; 5** enfin au regret que vous aurfez à votre mort et à ce que vous auriez à répondre au jugement de Dieu, si, pour un respect humain, ou pour un bien temporel, ou pour passer la vie plus à Taise, ou pour tout cela ensemble, quoique sous d'autres prétextes, vous tombiez dans l'infidélité que nous venons de dire et perdiez l'occasion que vous avez d'annoncer la gloire de notre Maître, tant parmi les ecclésiastiques qu'envers le pauvre peuple. A Dieu ne plaise. Monsieur, que ce malheur vous arrive !
On vous dira peut-être, comme on vous l'a déjà dit, que vous pouvez faire votre salut partout, en une cure ou en une mission continuelle. Je l'avoue ; mais je réponds qu'il est très diflScile , pour ne pas dire impossible, de se sauver dans un lieu ou dans un état où Dieu ne nous veut pas, surtout après être sorti sans sujet d'une vraie vocation, telle que vous avez reconnu la vôtre. Cela étant, vous auriez grand sujet de craindre que la grâce ne vous manquât pour les fonctions d'une cure, comme pour votre propre perfection, parce que vous auriez voulu réduire vos emplois à un même lieu , lorsque la Providence les destinait à plusieurs.
De dire que vous manquez de force pour les fonctions de la Compagnie, vous savez, Monsieur, que, par la grâce de Dieu, nos fonctions sont diverses; que l'on mesure les exercices d'un chacun à la santé et au talent qu'il a, et que ceux qui