‹ Lettres de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 176 sur 267 · A M. PHILIPPE LEVACHER · texte numérisé non relu

A M. PHILIPPE LEVACHER

PRÉTRB DE LA MISSION, A ALGER

Jl Texhorte & une grtnde douceur; se garder d'tttaquer trop prornptement les abus. — Eviter toute communication avec les Turcs et les renégats, et le zèle indiscret qui veut trop entreprendre.

Décembre i63o.

Monsieur,

Je loue Dieu de la bonne manière dont vous avez usé pour vous faire reconnaître missionnaire apostolique et grand vicaire de Carthage ; si vous avez procédé sagement en cela, vous le devez faire incomparablement davantage dans l'exercice. Vous ne devez nullement vous refroidir contre les abus, quand vous voyez qu'il en proviendrait un plus grand mal ; tirez ce que vous pourrez de bon des prêtres et des religieux esclaves, des marchands et des captifs, par les voies douces, et ne vous servez des sévères que dans l'extrémité, de peur que le mal qu'ils souffrent déjà par l'état de leur captivité, joint avec la rigueur que vous voudriez exercer en vertu de votre pouvoir, ne les porte au désespoir. Vous n'êtes pas responsable de leur salut, comme vous pensez; vous n'avez été envoyé en Alger que pour consoler les âmes affligées, les encourager à souffrir, et les aider à persévérer en notre sainte religion; c'est là votre principal, et non pas la charge de grand vicaire, laquelle vous n'avez acceptée qu'en tant qu'elle sert de moyen pour parvenir aux fins susdites ; car il est impossible de l'exercer en rigueur de justice, sans augmenter les peines de ces pauvres gens, ni presque sans leur donner sujet de perdre patience et de vous perdre vous-même. Surtout il ne faut pas entreprendre d'abolir sitôt les choses qui sont en usage parmi eux, bien que mauvaises.

Quelqu'un me rapportait l'autre jour un beau passage de saint Augustin, qui dit qu'on se garde bien d'attaquer d'abord un vice qui règne en un lieu, parce que non seulement on n'en viendra pas à bout, mais au contraire l'on choquera les

esprits en qui cette coutume est comme invétérée ; en sorte qu'on ne serait plus capable de faire en eux d'autre bien, que néanmoins on eût fait, les prenant d'un autre biais. Je vous prie donc de condescendre autant que vous pourrez à l'infirmité humaine; vous gagnerez plutôt les ecclésiastiques esclaves, en leur compatissant, que par le rebut et la correction. Ils ne manquent pas de lumière, mais de force, laquelle s'insinue par l'onction extérieure des paroles et du bon exemple. Je ne dis pas qu'il faille autoriser ni permettre leurs désordres ; mais je dis que les remèdes en doivent être doux et bénins, en l'état où ils sont, et appliqués avec grande précaution, à cause du lieu, et du préjudice qu'ils vous peuvent causer si vous les mécontentez; et non seulement à vous, mais aussi au consul et à l'œuvre de Dieu ; car ils pourront donner des impressions aux Turcs, pour lesquelles ils ne voudront jamais plus vous souffrir de delà.

Vous avez un autre écueil à éviter parmi les renégats : au nom de Notre-Seigneur, n'ayez aucune communication avec ces gens-là ; ne vous exposez point aux dangers qui en peuvent arriver, parce qu'en vous exposant, comme j'ai dit, vous exposeriez tout, et feriez grand tort aux pauvres chrétiens esclaves, en tant qu'ils ne seraient plus assistés, et vous fermeriez la porte pour l'avenir à la liberté présente que nous avons, de rendre quelque service à Dieu en Alger et ailleurs. Voyez le mal que vous feriez pour un petit bien apparent. Il est plus facile et plus important d'empêcher que plusieurs esclaves ne se pervertissent, que de convertir un seul renégat. Un médecin qui préserve du mal mérite plus que celui qui le guérit ; vous n'êtes point chargé des âmes des Turcs ni des renégats, et votre mission ne s'étend point sur eux, mais sur les pauvres chrétiens captifs. Que si pour quelque raison considérable vous êtes obligé de traiter avec ceux du pays, ne le faites point, s'il vous plaît, que de concert avec le consul.

aux avis duquel je vous prie de déférer le plus que vous pourrez.

Nous avons grand sujet de remercier Dieu du zèle qu'il vous donne pour le salut des pauvres esclaves; mais ce zèle-là n'est pas bon s'il n'est discret. Il semble que vous entreprenez trop du commencement, comme de vouloir faire mission dans les bagnes, de vous y vouloir retirer, et d'introduire parmi ces pauvres gens de nouvelles pratiques de dévotion. C'est pourquoi je vous prie de suivre l'usage de nos prêtres défunts qui vous ont devancé. On gâte souvent les bonnes œuvres pour aller trop vite, pour ce que l'on agit selon ses inclinations, qui emportent l'esprit et la raison, et font penser que le bien que l'on voit à faire est faisable et de saison : ce qui n'est pas, et on le reconnaît dans la suite par le mauvais succès.

Le bien que Dieu veut se fait quasi de lui-même, sans qu'on y pense ; c'est comme cela que notre Congrégation a pris naissance; que les exercices des missions et des ordinands ont commencé ; que la Compagnie des filles de la Charité a été faite; que celle des dames pour l'assistance des pauvres de T Hôtel-Dieu de Paris et des malades des paroisses s'est établie; que l'on a pris soin des enfants trouvés; et qu'enfin toutes les œuvres dont nous nous trouvons à présent chargés ont été mises au jour. Et rien de tout cela n'a été entrepris avec dessein de notre part; mais Dieu, qui voulait être servi en telles occasions, les a lui-même suscitées insensiblement, et s'il s'est servi de nous; nous ne savions pourtant où cela allait : c'est pourquoi nous le laissons faire, bien loin de nous empresser dans le progrès, non plus que dans le commencement de ces œuvres. Mon Dieu , Monsieur, que je souhaite que vous modériez votre ardeur, et pesiez mûrement les choses au poids du sanctuaire, devant que de les résoudre! Soyez plutôt pâtissant qu'agissant; et ainsi Dieu fera, par

vous seul, ce que tous les hommes ensemble ne sauraient faire sans lui.

PRÊTRE DE LA MISSION, A SAINTES

Il n*y a pas d'étude plus importante que de s'appliquer à devenir vertueux. — Ne parler

jamais des voeux qu'avec respect et dévotion.

28 décembre i65o.

Monsieur,

Vous me mandez que vous vous exercez à la douceur et au bon exemple, mais que vous avez peine de ne pas étudier; vous ne considérez donc pas, Monsieur, que c'est fort bien étudier que de travailler à la vertu. Pouvez-vous faire au monde une meilleure étude qui soit également utile pour vous et pour les autres ? Laissez faire : tandis que vous ferez progrès en Técole de Notre -Seigneur, il vous donnera de plus belles connaissances que celles des livres; il vous donnera son esprit, et par ses lumières vous éclairerez les âmes que le vice et l'ignorance tiennent dans les ténèbres. Je vous parle ainsi, Monsieur, parce que je sais que vous avez d'ailleurs assez de science, et que les plus savants, pour l'ordinaire, ne font pas le plus de fruit : nous ne le voyons que trop. Je suis bien marri de la faiblesse qui a échappé à la personne absente, de parler contre un moyen par lequel on se donne à Dieu d'une manière particulière; j'espère pourtant qu'il n'en arrivera aucun mauvais effet, et que celui qui semble en être demeuré indisposé reconnaîtra que c'est une tentation. Si ceux qui osent blâmer une si sainte pratique donnaient autant de temps à la considérer devant Dieu, que la Compagnie en a employé pour découvrir sa volonté, ils n'en parleraient jamais qu'avec respect et dévotion. Mais quoi I il n'y a point de bien qui ne soit combattu, et il ne le faut pas moins estimer pour être contredit, etc.

i8i. —A Mo» ALAIN DE SOLMINIHAC,

évÊQUE DE CAHORS.

Il rend compte des négocittions da P. Vitet, & Rome, pour la Congrégation

de Chancelade.

3i décembre i65o.

Monseigneur,

L'embarras non ordinaire auquel je me suis trouvé depuis quelque temps m'a privé du bonheur de vous écrire. Je le fais à ce dernier jour de Tan, pour vous faire un renouvellement des offres de mon obéissance pour Tannée prochaine et pour toute ma vie. Je vous supplie, Monseigneur, de l'avoir agréable, et que je vous rende compte de l'arrivée de vos bons pères en cette ville, depuis il y a environ quinze ou vingt jours.

Ils sont revenus en assez bonne santé. Dieu merci. Le compagnon du père Vitet a été pourtant un peu incommodé depuis son arrivée. Je les ai entretenus ensemble et séparément ; ils paraissent toujours fort affectionnés à leur vocation; ils m'ont dit tous deux qu'ils ont couru risque à Rome, à cause de l'habit. Le père Vitet vous a rendu raison de tout; il estime, à ce qu'il m'a^dit en particulier, qu'il semble à propos que vous. Monseigneur, renvoyiez quelqu'un à Rome, in habitu sancto^ qui agisse ouvertement et contradictoirement avec le père Guérin en vos affaires ; et pense qu'il n'est pas nécessaire qu'ils soient deux religieux, qu'un suffira avec un serviteur.

Voici son raisonnement : pour terminer, dit-il, cette affaire, il faut que cela se fasse ou par le Pape immédiatement, ou par des commissaires de deçà, ou par le parlement. Quant aux commissaires, il les exclut, parce que le parlement est saisi de l'affaire, et que l'arrêt dernier, que Sainte-Geneviève a fait signifier à Chancelade, défend à toutes sortes de personnes d'en prendre connaissance, et cassera vraisemblable-

ment ce que les commissaires auront jugé par un appel comme d'abus. De s'adresser au parlement il y voit difficulté, causée par l'appréhension qu'il a qu'il ne soit déjà circonvenu par la multitude des conseillers qui ont leurs enfants chez eux, et par l'estime qu'ils ont de cette congrégation-là, et par son extension en la plupart des provinces de ce royaume, et qu'ils ne voudront pas donner lieu à une autre congrégation, que ces pères ont toujours contredite et empêchée de s'étendre. Et pour le regard du recours au Pape, il voit bien qu'il y aura de la difficulté, mais il n'y juge pas de l'impossibilité, selon l'air qui lui a apparu en cette cour-là, et l'assistance de M. l'abbé Tintin et de plusieurs autres de sa qualité. Voilà, Monseigneur, son raisonnement. Ce sera à vous. Monseigneur, à en juger : il s'oSre de bonne sorte à servir aux lieux et en la manière qu'il vous plaira, soit ici, soit à Rome, ou à Chancelade, ou tel autre lieu qu'il vous plaira.

Son compagnon, que j'ai gouverné (?) en particulier aussi, m'a dit que ce bon père avait été un peu altéré par l'appréhension de vous avoir déplu en quelque chose, mais que pourtant il le croit ferme et invariable dans sa vocation. Ils attendent tous deux les ordres qu'il vous plaira leur donner. Ils ont fait connaissance à Rome avec le sieur Ferentilli, qui est un des plus habiles de cette cour-là, qui a une très grande estime de vous. Monseigneur, et beaucoup de bonté pour nous. Ils espèrent beaucoup de ses bons conseils et de sa faveur. Ils se louent de plus merveilleusement du père assistant des pères Jacobins, et espèrent faire quelque chose de bon par un certain biais qu'ils pourront prendre et que mondit sieur de Ferentilli approuve.

Nous avons envoyé des ouvriers à monseigneur de Périgueux. Je vous prie. Monseigneur, de leur donner votre bénédiction en esprit, et à moi aussi, qui la vous demande prosterné en esprit à vos pieds, qui suis, etc.

i82. — A M. ALMÉRAS,

SUPÉRIEUR^ A ROME

Il rengage & s'occuper le plus activement possible de l'approbation des Tœux. — Sans le vœu de stabilité le plus léger prétexte suffira pour causer des défections.

3 janvier i65i.

Monsieur,

Je prie Notre- Seigneur qu'il vous fasse faire un parfait usage de Tétat souffrant où vous êtes, en sorte qu'il en soit autant glorifié qu'il le serait de vos travaux. Vous devez suspendre toute application, ainsi que je vous en ai prié, agissant seulement en la maison de la manière que l'âme agit dans le corps ; car elle donne le mouvement à toutes les parties sans se lasser.

Je vous remercie de ce que vous avez vu l'expéditionnaire qui est chargé de notre supplique pour l'approbation de nos vœux. Dieu détermine certaines choses, à certaines heures, qu'il ne veut pas en d'autres ; et, dans l'incertitude du temps que Dieu aura agréable de nous accorder cette grâce, nous devons poursuivre notre pointe sans nous décourager, quelque apparence qu'il y ait du peu de succès, selon la maxime d'Hippocrate, qui veut que tant que le malade donne quelque signe de vie on le sollicite et on lui donne des remèdes. Si cette affaire ne peut réussir en la manière proposée, il faudra présenter une autre supplique en quelque autre temps et par quelque autre adresse. J'en ai parlé depuis peu à une personne de grand jugement, fort intelligente et expérimentée en ces matières, qui estime qu'il doit y avoir quelque lien entre nous, et de nous à Dieu, pour remédier à l'inconstance naturelle de l'homme et empêcher la dissolution de la Compagnie ; autrement plusieurs y entreront seulement pour étudier et se rendre capables des actions publiques, et puis s'en aller; et d'autres qui auront bonne intention du commencement ne laisseront pas de tout quitter au premier

dégoût ou à la première occasion de s'établir dans le monde, n'ayant rien qui les retienne.

Nous n'expérimentons que trop semblables injustices, et, à l'heure où je vous écris, nous en avons un qui, après avoir été entretenu et élevé dans les études depuis treize ou quatorze ans, ne s'est pas plutôt vu prêtre, qu'il nous a demandé de l'argent pour se retirer, et n'attend que ce moyen-là pour nous quitter. Quel remède apporterons-nous donc à ce mal ? Comment éviterons-nous que le bien qu'on nous a donné pour travailler au salut des peuples se consume par ces gens-là, qui ont d'autres desseins, si nous n'avons de quoi les affermir par quelque puissant motif de conscience, tel qu'est le vœu de stabilité ou quelque serment? Cette manière de se lier n'est pas sans exemple. Il fut permis autrefois à une Compagnie naissante, en Italie, de jurer pour demeurer en leur vocation qui regardait le soin des pauvres orphelins : il me semble que l'instituteur était Vénitien. Je vous prie de vous informer de la vérité de cette institution, laquelle, avec le temps, passa en l'état religieux : ce que nous ne pourrons jamais faire; car il faudra mettre cette condition, etc.

i83. — A M. BLATIRON,

SUPÉRIEUR, A GÊNES

II le félicite des grâces reçues en ce jour qui est celui de sa naissance, de son baptcme,

de son entrée dans la Compagnie.

6 janvier i65i.

Monsieur,

J'ai une double et triple consolation de savoir que je vous écris au même jour que vous êtes né au monde, à la grâce et à la Compagnie ^ Seigneur Dieu, Monsieur, que cette sainte journée nous doit être mémorable et à vous et à nous ! Je ne

I. M, Blatiron était né le 6 janvier 1614, avait été reçu le 6 janvier 1639, et avait fait les vœux le 6 janvier 1643.

dis pas seulement pour le mystère que nous y célébrons, le Roi des rois étant reconnu pour tel en son enfance et en sa pauvreté, mais pour les titres glorieux que vous y avez reçus, de son sujet et de son serviteur domestique, dont j'ai rendu grâces à Dieu, et lui en rendrai toute ma vie, autant pour votre bonheur particulier, que pour Tintérêt de notre petite Congrégation, qui, en vous recevant, a reçu de Dieu un présent inestimable, en l'honneur de ceux que son Fils a reçu des Mages. A jamais puissiez-vous publier les grandeurs de ce petit Enfant qu'ils adorent, et attirer à sa connaissance et à son amour les âmes qui en sont éloignées, afin que la vôtre soit un jour du nombre de celles qui jugeront les douze tribus d'Israël pour régner avec elles en la gloire du Souverain, etc.

Page 1