‹ Lettres de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 198 sur 267 · SUPÉRIEUR, EN POLOGNE · texte numérisé non relu

SUPÉRIEUR, EN POLOGNE

Paris, 21 décembre i65i.

Monsieur,

Mille et mille actions de grâces soient éternellement rendues à la divine Providence de vous avoir si heureusement conduits en Pologne ', et auprès d'un roi et d'une reine qui ont tant de piété ; que Dieu soit encore béni du charitable accueil que Leurs Majestés vous ont fait, et du zèle qu'elles ont pour le salut de leurs sujets , comme aussi de la cure * conférée à M. Desdames, et de tous les secours que vous en recevez pour votre établissement I Je suis indigne de les en remercier autrement que par prières à Dieu : qu'il soit luimême leur remerciement. Vous pouvez penser de quel cœur je les offre à Dieu, et combien je lui ferai offrir des prières et sacrifices par la Compagnie pour leur conservation et prospérité selon votre souhait.

1. La mission en Pologne fut fondée en i65i. Le roi Jean-Casimir et la reine Louise-Mane de Gonzague et de Nevers accueillirent avec faveur les quatre membres de la Congrégation envoyés par le samt fondateur : c^étaient Lambert-aux-Couteaux, à qui est adressée cette lettre. Desdames, tous les deux prêtres; Gui Ilot, sous-diacre, et Casimir Zelazowski, clerc.

2. Cette cure est probablement celle de Sukusko, prés de Grodno.

Nous avons été grandement consolés de toutes les choses que vous nous mandez, et moi sensiblement touché de la bonne manière avec laquelle M. de Fleury ' vous a reçus, instruits et assistés, en quoi M. Drogo ne s'est pas épargné non plus. J'en écris un mot de reconnaissance au premier, et le ferai une autre fois au second. Dieu sait, si j'avais les occasions de les servir, avec quelle ardeur je le ferais : vous pouvez leur en donner toutes les assurances possibles, et vous assurer vous-même de nos sollicitudes auprès de Notre- Seigneur, à ce qu'il vous donne la plénitude -de son Esprit pour accomplir parfaitement le dessein qu'il a sur vous et sur la Compagnie. Je ne vous dis rien de ce que vous avez à faire, sinon de vous confier grandement en sa bonté et de vous conserver pour son service, puisque vous êtes au milieu d'une ample moisson et en lieu où il y a si peu d'ouvriers.

Dieu conserve et bénisse ceux que vous avez menés et les multiplie à suffisance pour le service de l'état ecclésiastique et du peuple de la campagne, à ce qu'en l'un et en l'autre Jésus-Christ établisse son règne; derechef confiez- vous fort en sa conduite, et préparez la vôtre à toute sorte d'événements, afin de faire un bon usage de ceux qui vous seront contraires. Je ne doute pas qu'il ne vous en arrive; autrement je douterais du succès de l'œuvre. Si Dieu ne permet pas que vous fassiez ni peu ni beaucoup pour autrui, vous ferez assez pour vous d'adorer ses ordres et de vous conserver en paix. Tout notre bonheur consiste en l'accomplissement de sa volonté, et la véritable sagesse à ne rien souhaiter que cela. Dieu veut souvent établir les biens qui sont pour durer, sur la patience de ceux qui les entreprennent, et pour cela il les exerce en plusieurs manières. Vous savez cela ; mais voici ce

I. L'abbé de Fleury, docteur de Sorbonne, était le confesseur que la reine avait obtenu des solitaires de Port-Royal, auxquels elle avait donné toute sa confiance, ainsi qu'à la mère Angélique.

que vous ne savez pas : c'est que, grâce à Dieu, nous n'avons rien de nouveau ici ; nos familles de Paris et d'ailleurs vont leur petit train, et pour la santé et pour les exercices; seulement la maison de Troyes a été visitée de maladie. Tous y ont passé, et quasi en même temps. M. Ozenne ' a encore la fièvre quarte, et encore un ou deux avec lui. La maison de Saintes ' a sa bonne part en Taffliction commune de la ville, causée par la guerre civile. Dieu continue à bénir celle de Gènes ' ; et nos gens de Rome se vont adonner aux missions plus que par le passé, ce qui me console.

Voici pourtant une nouvelle affligeante, si elle est véritable : c'est que l'on dit que Limerick ^ a été pris par les pariementaires et qu'ils ont fait pendre Tévêque et une trentaine d'ecclésiastiques, entre lesquels nous avons grand sujet de craindre que MM. Brin et Barry ne soient. Nous en attendons une plus grande certitude; et, en quel état qu'ils soient, je les recommande à vos prières.

Nos gens de Barbarie continuent à bien faire. M. Le Vacher le jeune ^ est arrivé à Alger. Le frère Huguier^,

1. M. Ozenne, un des plus anciens et des meilleurs prêtres de la 0>ngré> gration, partit à son tour pour la Pologne en 1634 et 7 mourut en i638.

2. Saintes fut prise sur les Frondeurs par le comte d'Harcourt.

3. Le cardinal Durazzo donna aux prêtres de la Mission une maison à Gênes dés 1647.

4. En 1646, huit missionnaires, dont cinq Irlandais^ partirent pour llr* lande et se partagèrent entre les diocèses de Limerick et de Cashel. Pendant le protectorat de Cromwell, Limerick fut assiégé par Ireton, son gendre, le II juin i65i, et emporté d'assaut le 27 octobre. Le rainqueur souilla sa ▼iaoire par les plus atroces cruautés. MM. Brin et Barrj parvinrent à s'évader sous un déguisement : le premier resta en Irlande, le second rentra en France, car une lettre de saint Vincent de Paul annonçait le retour de harrj à la date du 22 mars i632«

5. Jean Le Vacher, né à Écouen, le i3 mars 1619, entra au séminaire de Saint-Lazare en 1643, partit pour Tunis en 1O47, j exerça. les fonctions de coasul, puis à Alger, où il mourut martyr le 29 juillet i693.

6. Benjamin Huguier, ancien procureur du Châtelet de Paris, ce le 10 mars 161 3, à Sezanne, en Champagne; reçu à Paris le i3 septembre 1647; mourut à Alger, en iOC3, m milieu des pestiférés.

qui est à Tunis, a été mis à la chaîne quinze ou vingt jours durant ; et pour Ten tirer il en coûte près de quatre cents écus. C'est pour n'avoir pas bien gardé ses papiers, un esclave lui ayant pris une patente qui sert de passeport à ceux qui sont délivrés et qui s'en retournent en leur pays, en vertu de laquelle il pensa se sauver ; et pour cela on lui a fait cette avanie.

Nous voici sur la fin de Tordination, et bien près de la solennité de Noël. Je prie Notre-Seigneur qu'il vous fasse la grâce d'entrer bien avant en l'amour et la pratique des vertus qui ont éclaté en sa sainte naissance ; qu'il soit plus que jamais la vie de votre vie et le lien unissant de votre petite famille, laquelle j'embrasse tendrement. Encore ce mot : la pauvreté des frontières dure toujours, et nous y avons les mêmes ouvriers. J'ai oublié d'avertir M. Aimeras de vous écrire ; ce sera pour la première fois. Il est supérieur du séminaire de Saint-Charles : c'est ainsi que nous appelons maintenant le petit Saint-Lazare. M. Gilles est à Crécy et y fait l'office de supérieur. Je prie Notre-Seigneur qu'il le fasse en vous et par vous, qu'il remplisse vos cœurs de foi, d'espérance et d'amour. Je suis en lui, etc.

P.'S. J'embrasse MM. Desdames et Guillot et notre frère Casimir et vous, prosterné en esprit à leurs pieds et aux vôtres.

O monsieur ! que je me ressens de votre absence ! il me semble que je n'ai plus de bras droit. Offrez-moi souvent à Dieu, Monsieur, je vous en supplie, et à sa conduite, et ayez soin de votre santé, etc.

ASSISTANT DE LA MAISON DB ROME, EN l'aBSBNCB DU SUPÉRIEUR.

Il le prie d*agir auprès de U sacrée Congrégation de la Propagande pour empêcher Tautorisation d'une nouvelle Congrégation de Missionnaires des Indes. Il indique les inconvénients résultant de cette usurpation de nom.

21 décembre i65i.

Je remercie Dieu de ce que vous veillez à tout. J'avais déjà su par d'autres le dessein de la nouvelle Congrégation sous le nom de Missionnaires des Indes, et sous l'intendance de M. de Ventadour. Nous n'avons rien à dire contre la nature de la chose, qui est bonne et louable ; au contraire nous devons être grandement bien aises qu'il se trouve des hommes qui se donnent à Dieu pour le servir en cette sorte. Pour la personne, chacun sait qu'elle est de grande condition : il était duc et s'est fait chanoine de Notre-Dame de Paris ; il est fort homme de bien. Mais ces messieurs s'appellent Missionnaires : c'est ce qu'il est à propos d'empêcher, s'il est possible, en représentant les inconvénients qui arrivent quand deux ou plusieurs Compagnies différentes portent le même nom. Je vous prie de faire entendre que cette confusion de noms nous est fort préjudiciable, ce dont nous n'avons que trop d'expérience.

La Compagnie de M. d'Authier, s' étant fait appeler du Saint-Sacrement pour les Missions ', a été cause que nous avons pensé être chassés d'Annecy, d'autant qu'elle occupe dans Avignon le collège des Savoyards, contre leur gré : lesquels, pensant que c'était une même Congrégation avec la nôtre, nous ont pris en aversion, et à la chaude nous ont voulu exterminer de leur pays ; et même le Sénat de Chambéry a refusé tout à fait d'approuver notre établissement ; en

r. Ils avaient d'abord pris le nom de Missionnaires du Saint-Sacrement.

sorte qu'à la fin il nous faudra sortir de Savoie, comme je crois. De cet exemple passons à un autre.

Il y a quelque temps que, Mgr l'évêque de Béziers nous ayant demandé quelques prêtres pour les employer dans son diocèse, cela fut su d'un ecclésiastique qui avait demeuré parmi nous, et que nous avions chassé pour être sujet au vin : lequel s'en alla trouver le prélat, et, lui ayant dit que c'était moi qui l'envoyais vers lui, il le reçut et l'employa ; mais bientôt après il le reconnut pour un ivrogne, et dès lors il perdit entièrement l'estime qu'il avait pour les Missionnaires.

Vous pouvez juger de là quelles fâcheuses suites peut avoir la ressemblance du nom de deux ou de plusieurs Compagnies : ce que M. le chancelier avait bien prévu ; car, quand on lui présenta la bulle de l'établissement de M. d'Authier pour être autorisée du roi, il refusa tout à plat, sans que je lui en eusse aucunement parlé ni fait parler, disant qu'il y avait déjà en France une Congrégation de Missionnaires. Comme il a plu à Dieu de donner quelques bénédictions à la nôtre, les nouvelles sociétés qui veulent faire ce que nous faisons sont bien aises d'en prendre aussi le nom ; et ainsi les défauts des autres tomberont sur nous, et les nôtres leur seront imputés. Et n'importe de dire que cette Compagnie sera appelée la Mission des Indes ^ parce que la nôtre est aussi pour les Indes comme pour ailleurs. Les Jésuites n'y envoient-ils pas aussi, et encore d'autres communautés religieuses ? mais on les distingue par leurs noms propres, et non par celui de la Mission.

Je savais donc, comme je vous l'ai dit, que l'on se remuait ici pour entreprendre cette œuvre, mais je ne savais pas qu'on en fît la poursuite à Rome, et encore moins que l'on eût espérance de la faire ériger en Congrégation.

J'ai appris aussi qu'un certain abbé (qui ne l'est que de

nom) en est le directeur, et qu'il élèvera ici les ecclésiastiques de ce séminaire en la cure de Gentilly, qu'il a prise à cet effet ; et que M. de Ventadour sera le préfet général de ces missions, et comme le patriarche de l'Amérique, qui aura tout pouvoir du Pape, et sans la permission duquel personne n'y pourra aller faire les fonctions ecclésiastiques. Si cela était, il serait fort à craindre qu'il n'y arrivât désordre, et déjà il y a un sujet de division tout formé.

L'on fait ici un armement considérable pour ce pays-là. Un docteur de Sorbonne y passe avec quantité de bons prêtres qu'il y mène, résolu de ne dépendre ni peu ni prou de qui que ce soit, que du Saint-Siège. Ce dessein est pris depuis longtemps et sera plus tôt exécuté que l'autre, parce que l'argent et les vaisseaux sont quasi prêts.

Vous pourrez informer de tout cela le secrétaire de la sacrée Congrégation, et lui dire, comme de vous-même, qu'avant de rien accorder au sujet de cette prétendue érection, il est tout à fait à propos d'écrire ici à monseigneur le nonce, qu'il s'informe exactement des qualités de cet abbé qui doit diriger ce séminaire. Vous ferez voir cette lettre à M. d'Horgny, etc.

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