‹ Lettres de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 206 sur 267 · IO · texte numérisé non relu

IO

Voilà, dites-vous, qu'il s'élève un nouveau dessein de congrégation^, il s'y faut opposer; voilà M. d'Authier qui vient à Rome avec intention de se prévaloir contre nous de ce que nous n'avons pouvoir de faire la mission dans les villes, et peut-être de ce que nous faisons des vœux : il faut le prévenir, autrement tout est perdu ; c'est à peu près le sens de vos lettres. Et le pis est que votre esprit vif s'emporte à faire ce que vous dites, et dans sa chaleur pense avoir assez de lumières pour voir tout, sans recourir à celles des autres. Vous avez porté empêchement à la poursuite de M. de Ventadour, ce qui ne se devait jamais faire sans notre avis : je vous l'écrivis dès lors, prévoyant le choc qui en est arrivé ; et si je ne vous ai pas témoigné depuis que j'improuvais votre procédé, c'est parce qu'il n'y avait plus de remède. Il vaudrait mieux qu'il y eût cent entreprises de missions, quoique préjudiciables à notre institut, que si nous en avions détourné une bonne, comme celle-là, sous prétexte de nous maintenir ; car, outre que ce projet pour les Indes est apparemment une œuvre que Dieu suscite, nous fâcherions quantité de personnes de condition et de vertu, et montrerions en cela plus d'envie ou d'ambition que de véritable zèle, étant vrai, que si nous avons celui-ci, nous serons bien aises que tout le nionde prophétise, que Dieu envoie de bons ouvriers et de nouvelles communautés en son Église, que leur réputation croisse et que la nôtre diminue.

Au nom de Dieu, Monsieur, ayons plus de confiance en Dieu que nous n'en avons ; laissons-le conduire notre petite barque ; si elle lui est utile et agréable, il la gardera du naufrage ; et tant s'en faut que la grandeur et la multitude des autres la fassent submerger, qu'elle voguera avec plus d'assurance parmi tant de bons vaisseaux, pourvu qu'elle aille droit à sa fin et qu'elle ne s'amuse pas à les traverser. Continuez à m'écrire ce qui se passe et aussi ce que vous en pensez ;

mais ne tentez rien qui soit de quelque importance sans l'avis de M. d'Horgny et le mien, etc.

PRÊTRE DI LA MISSION, A TROTBS

n développe les raisons qai ne lui permettent pas de l'aatoriser à faire an voyage dans • ton pays, pour assister à la profesiioa de sa aœur.

4 avril i652.

Monsieur,

J'ai été bien aise de recevoir votre lettre. Je ne doute pas que monsieur votre père et madame votre mère ne fussent bien consolés de voir toute la famille assemblée, et j'aurais moi-même part à cette consolation, en ce que je vous verrais, passant ici ; mais je ne puis vous conseiller d'y aller, parce que Notre-Seigneur nous a laissé un conseil tout contraire, ne voulant pas qu'un de ses disciples allât en son pays pour enterrer son père mort, ni un autre pour vendre son bien et le distribuer aux pauvres : voilà néanmoins des motifs bien saints et bien pressants! A ce conseil, il a joint son exemple : vous savez qu'il ne retourna en son pays qu'une fois, et ce qui lui arriva pour lors, qui fut que les siens le voulurent précipiter du haut de la montagne en bas. Ce qu'il permit, comme j'estime, pour nous représenter spirituellement les dangers où l'on s'expose par semblables visites, lesquels, elon l'expérience que nous en avons, sont plus grands et plus ordinaires que je ne puis dire; et présentement que je vous écris, nous l'expérimentons en une personne de la Compagnie. C'est pourquoi. Monsieur, vous ferez une action bien agréable à Dieu de mortifier la nature en lui refusant ce voyage. De dire que vos parents désirent vous voir, il est vrai ; mais ce désir est naturel et non pas divin, et ils seront édifiés quand ils sauront que, pour l'amour de Dieu, vous vous privez de cette satisfaction.

De dire que vos frères et votre oncle, qui sont religieux, ne laisseront pas, pour toutes ces raisons, de se trouver à la profession de votre sœur, je le veux croire ; mais vous devez considérer qu'ils en sont plus proches que vous et que l'occasion de moissonner ne leur est pas présente comme à vous, qui, à toute heure, pouvez procurer le salut des âmes et en gagner plusieurs à Jésus-Christ. Jugez, Monsieur, «si cette application ne mérite pas d'être préférée, et si vous ne ressentirez pas, à l'heure de la mort, une indicible consolation de vous y être tenu ferme, lorsque la chair et le sang vous en ont voulu divertir.

D'ailleurs, je vous dirai que les chemins sont très dangereux en ce temps de troubles et de désordres ; et, selon les apparences, ils le seront encore plus à l'avenir. Je vous assure aussi que l'avis que je vous donne, je voudrais le pratiquer moi-même, ainsi que font la plupart dans la Compagnie, qui font plus grande difficulté d'abandonner les œuvres de Dieu pour les affaires temporelles, et encore plus pour un contentement passager, tel que de se voir chez soi et d'y être vu des siens; car, quand on vient à la séparation, ce ne sont plus que douleurs et que larmes ; et qui pis est, il n'en reste souvent que des sujets de distraction aux serviteurs de Dieu, qui, ayant reçu dans leur esprit des espèces et des sentiments peu conformes à leur état, en perdent quelquefois l'affection qu'ils avaient à leurs exercices. M. Aimeras n'a visité monsieur son père, depuis qu'il est en la Compagnie, qu'une fois qu'il était malade.

Je vous prie. Monsieur, de considérer tout ceci et de vous donner à Dieu pour n'interrompre point vos emplois, tandis qu'il les bénira comme il fait; vous ressouvenant qu'outre la gloire que sa divine Majesté recevra de cette oblation, vous en serez plus agréable à ses yeux, plus propre à servir le prochain, et de plus à bon exemple à la Compagnie, laquelle a

sujet de rendre grâces à Notre-Seigneur, comme je fais, de vous avoir donné à elle, et du bien que vous y faites, etc.

PRÊTRE DE LA MISSION

Il rengage à se donner stirieusement à Dieu, et lui reproche son relâchement.

16 avril i632.

Mgr l'évêque de Tréguier, s'en retournant en son diocèse , est résolu de commencer son séminaire le plus tôt qu'il pourra. Je pense que vous serez consolé et rendrez grâces à Dieu, s'il se sert de vous pour en aller jeter les fondements; je vous ai déjà destiné à cela; mais je vous prie, Monsieur, d'employer cependant le temps à vous donner à Notre-Seigneur de la bonne sorte, dans l'esprit et les pratiques d'un véritable missionnaire, afin que vous portiez des fruits dignes de votre vocation. Hélas! mon Dieu! faut-il, pour une vaine satisfaction d'aller et de venir, de faire et de recevoir des visites, priver Dieu de la gloire que vous lui pouvez rendre ? faut-il que, pour une carcasse que peut-être vous flattez trop, votre belle âme eesse de contribuer au salut d'une infinité d'autres ? Si j'avais jamais vu personne à qui il eût réussi d'adhérer à sa sensualité, je vous dirais : Faites de même, à la bonne heure ; mais tant s'en faut, c'est la ruine de tous ceux qui marchent par cette voie, laquelle est large et mène plusieurs à perdition.

Il est temps. Monsieur, que vous suiviez Notre-Seigneu r par le chemin étroit d'une vie conforme à votre condition ; voilà tantôt neuf mois qu'il paraît en vous quelque relâchement, bien que vous ayez plusieurs grandes obligations de vous porter à la perfection : i" Dieu vous y appelle; 2** il vous a donné un fort bon naturel ; 3"* il vous a prévenu de beau-

coup de grâces intérieures et de dons extérieurs ; 4* il vous a donné de singulières bénédictions en vos emplois passés ; et enfin sa bonté a été si grande en votre endroit, que de vous donner la force de vous consacrer à son service et à celui de son Église d'une manière particulière.

Souvenez-vous, s'il vous plaît, que vous avez bien commencé et encore mieux continué, et que ce serait manquer de fidélité à Dieu de laisser reprendre le dessus à la nature; ce serait abuser de ses grâces, ce serait vous exposer à son indignation et à vous en repentir toute votre vie et au delà. |

Je ne doute pas. Monsieur, que votre esprit ne soit beaucoup agité de ce que je vous dis, et que le malin esprit ne s'efforce de vous abattre le courage et de vous renverser, s'il peut ; mais aussi j'espère que vous prendrez résolution de répondre désormais aux desseins de Dieu sur vous, pour en venir aux effets, sans remise, partout et toujours. Si vous le faites, assurez-vous, Monsieur, qu'il vous donnera grâce plus que suffisante pour cela. Je vous en conjure derechef par l'amour qu'il vous porte, par les récompenses qu'il vous promet, par les -grâces qu'il vous a faites, et par les biens que vous ferez, tant à l'égard des ecclésiastiques que des peuples. C'est trop traîner : le temps perdu ne se recouvre jamais, la mort approche, la moisson est grande, les ouvriers sont en petit nombre et Notre-Seigneur s'attend à vous. Souvenez-vous encore que ce divin Sauveur dit qu'il s'est sanctifié lui-même, afin que les siens fussent aussi sanaifiés ; nous apprenant par cette parole que, pour travailler utilement envers le prochain, nous devons travailler nous-mêmes à la vertu. Vous êtes en lieu pour cela, débarrassé de tout autre soin ; si vous m'en croyez, vous commencerez par une bonne retraite, et continuerez par des applications sérieuses et propres à réveiller en vous la ferveur et le zèle ; et puis le temps viendra auquel Mgr de Tréguier vous donnera

occasion de pratiquer ces vertus et de les insinuer en son clergé.

L'e stime et Taffection que Dieu m'a données pour vous me font vous parler de la sorte. Je vous prie de l'avoir agréable et de prier pour moi, à ce que je ne sois pas moimême en demeure de ce que je persuade aux autres, vous assurant que je continuerai de vous offrir à Dieu pour l'accomplissement de sa sainte volonté en vous et par vous.

2i5. — A M. D'HORGNY,

SUPÉRIBUR, A ROMB.

Il 8*est entendu arec M. de Ventadoar, qui ne prendra pas le nom de Missionnaire. — Il y a dans TEglise da travail pour tous les déTouements. — II blftme le zèle exagéré de l'assistant de Rome.

19 avril i652.

Je vous ai mandé qu'il me semblait que M. N. allait un peu vite en votre absence, ce qui m'a paru particulièrement au décret qu'il a poursuivi, en la sacrée Congrégation, contre le dessein de M. de Ventadour, sans attendre notre avis ni {je pense) le vôtre, ce qui a choqué quantité de personnes de condition qui ont charité pour nous ; et j'ai été obligé d'aller trouver ce bon monsieur, de lui faire nos excuses et de l'assurer que nous n'apporterons aucun empêchement aux séminaires qu'il veut établir, comme de sa part il m'a promis qu'ils ne prendront autre nom que celui que le Pape leur donnera, sur ce que je lui ai représenté les inconvénients à craindre de la ressemblance des noms. Ils demandent que ces séminaires-là aient rapport et dépendance au collège de la Propagande de Rome. Si cette œuvre est de Dieu, nous aurions grand tort de la traverser ; et si elle ne Test pas, Dieu la détruira quand il lui plaira. Quant à nous, nous devons désirer que tout le monde prophétise et que les ou-

vriers évangéliques se multiplient; pour moi, j'estime que c'en est là un bon moyen, et pour cela j'en souhaite de bon cœur le succès. Pour beaucoup qu'il y en ait dans l'Église de Dieu, nous ne manquerons jamais d'occupation tant que nous lui serons fidèles. M. N. prend ombrage de tout; il a des vues qui vont trop avant et prend des précautions qu'il ne faudrait pas. Il se faut confier en Dieu, nous attacher à nos fonctions et commettre le reste à la Providence ; c'est ce que je lui ai fait sentir; et sur ce qu'il fait instance à demander une extension de notre bulle pour pouvoir travailler dans les villes et aux pays des infidèles, je l'ai prié de suspendre ces propositions et d'attendre notre résolution, etc.

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