A M. DESDAMES
SUPÉRIEUR, A VARSOVIE
Il énumère les bénédictions que Dieu donne à la mission de Pologne.— Il l'encourage à supporter avec patience les lenteurs apportées à la fondation, et rengage à ne pas souhaiter de rentrer en France, à moins d*y être rappelé par la voix de la Providence.
Paris^ 6 juin lôS'i,
Monsieur,
J'ai reçu depuis huit jours trois de vos lettres (des 14, 22 avril et 4 mars). Dieu sait avec quel sentiment de joie,
I. Guillaume Desdames, né en 1622 à Rouen; reçu à Paris le 10 juin
y voyant tant de bonnes choses, particulièrement votre bonne disposition et celle de notre frère. Votre habitation ensemble dans la maison destinée à l'établissement de la Compagnie, l'augmentation de ce fonds par la donation que la reine nous a faite d'une maison et d'un jardin; la continuation de sa bienveillance et des effets de sa charité royale pour nous tous et pour les filles de la Charité ; la santé de Leurs Majestés et la bénédiction que Dieu donne à leurs armées ; leur prochain retour à Varsovie ; la cessation de la contagion en cette ville-là; les saintes occupations que vous y avez ; bref, les biens que vous y faites et ceux que vous me racontez du bon frère Posny ' et de nos sœurs : voilà de bien grands et dignes sujets de remercier Dieu, comme je le fais, a^vec toute la reconnaissance que je puis. J'ai reçu aussi d'assez bonnes nouvelles de nos messieurs de Sokolka, avec lesquels vous dites que vous seriez bien aise de vous revoir assertiblés ; de quoi certes je ne doute pas. Il y a consolation, et quelquefois profit, d'être avec ceux qu'on aime; mais comme vous aimez la volonté de Dieu par-dessus tout, vous acquiescerez volontiers à cette séparation, puisqu'elle est pour sa gloire et que vous avez moyen de l'avancer en même temps en divers lieux. Si vous étiez ensemble, il faudrait vous éloigner pour une si bonne fin, laquelle doit être notre commune prétention ; et maintenant que vous êtes en effet éloignés, vous ne laissez pas d'être réunis par une singulière dilection, et d'être présents en esprit par la grâce de la vocation qui nous lie tous à Dieu, et nous fait uniquement poursuivre ce qui est plus agréable à ses yeux et plus conforme à l'avancement d'un chacun.
Les filles de la Charité n'ont pas un directoire particulier; vous pouvez vous bien informer de leurs règles et pratiques,
I. Frère Jacques Posny, né à Vendôme en 1621; reçu à Paris le 16 mai
afin de les conduire, autant qu'il se pourra, dans Tobéissance d'icelles, surtout à s'entr'aimer et à se conserver en paix, à concevoir un grand et tendre amour pour Dieu, et un grand désir de consoler et servir les pauvres.
Il pourra se faire que votre établissement tirera de la longue; mais ce sera pour jeter de plus profondes racines dans l'estime et l'affection d'un chacun. C'est pourquoi il nous faut agréer ce retardement et nous disposer même au refus, dans la connaissance que nous avons de Dieu qui ne le permettra que pour un plus grand bien.
Dieu soit loué, Monsieur, du dégoût qu'il vous donne du monde; c'est sans doute qu'il veut vous attirer davantage à lui, afin qu'en vous possédant pleinement vous soyez en sa main un instrument propre pour accomplir ses desseins. Il y a apparence qu'il en â de grands pour l'exaltation de notre sainte religion en ce royaume-là où vous êtes, et par conséquent sur votre personne pour contribuer à la sanctification de l'état ecclésiastique et du peuple, puisqu'il a donné cette dévotion au roi et à la reine de concourir à cela de leur côté, comme ils font en tant de manières.
Les filles de Sainte-Marie partiront bientôt, et feront. Dieu aidant, de grands biens. M. Ozenne partira avec elles, s'il ne les devance. C'est un homme de Dieu, zélé et détaché, qui a grâce de Dieu pour la conduite et pour gagner les cœurs du dedans et du dehors. Si, après ces belles espérances, vous pensiez à vous en revenir, comment serait-il vrai de dire que vous abhorrez le monde et que vous touchez au doigt ses vanités et ses misères ? Je vous prie, Monsieur, de vous laisser aussi toucher de compassion pour la Pologne, où l'ignorance, le péché et tant d'hérésies ont établi leur trône. Vous y avez été affecté pour tâcher de les détruire. Oh ! quelle grâce. Monsieur, d'avoir été choisi de Dieu pour une si sainte entreprise ! que savons-nous ce que Dieu veut
faire ? Toujours ferez-vous beaucoup de vous offrira lui pour cela, et d'agréer en patience que sa providence vous rende de deçà, ou vous appelle ailleurs, sans la vouloir pré- > venir. La bénédiction qu'il a donnée à vos travaux dans
Varsovie vous doit encourager à la continuation ; je le prie qu'il vous donne de plus en plus participation de son esprit et un plein abandon à sa conduite.
Nos petites nouvelles sont que nous n'en avons point; toutes choses vont leur train en deçà. Le séminaire de Saint-Charles est rétabli ; car les troubles nous avaient obligés de l'interrompre. Le séminaire des Bons-Enfants est plein ; c'est M. Cornuel qui en est le supérieur, et au premier, M. Goblet. M. Aimeras conduit le séminaire de céans, et a soin de l'ordination, où nous sommes. La plupart de nos maisons travaillent fort utilement, même celles . d'Italie. Voici une lettre qu'on vous écrit d'Auxerre, et une nouvelle donation de mon cœur, que je fais au vôtre, lequel je chéris tendrement comme étant, en l'amour de Notre- Seigneur, etc.