Saint François de Sales
Dieu, et dans l'esprit de simplicité, avec lequel il me semble que je Tai considéré ce matin devant Dieu.
Je vous dirai donc, Monsieur, qu'il me semble que le zèle que vous avez pour l'avancement de la Compagnie est toujours accompagné de quelque âpreté et que cela passe même à l'aigreur. Ce que vous me dites, et que vous appelez lâcheté et sensualité en quelques-uns, me le fait voir, et notamment l'esprit dans lequel vous le dites ; ô mon Dieu ! il faut bien prendre garde à cela. Il est facile. Monsieur, de passer du défaut à l'excès des vertus, de juste de devenir rigoureux, et de zélé, inconsidéré. L^on dit que le bon vin devient facilement vinaigre, et que la santé au souverain degré marque une prochaine maladie. Il est vrai que le zèle est l'âme des vertus; mais certes, Monsieur, il faut qu'il soit selon la science, dit saint Paul ; cela s'entend selon la science expérimentale, et pour ce que les jeunes gens n'ont point cette science expérimentale, pour l'ordinaire leur zèle va à l'excès, notamment en ceux qui ont de l'âpreté naturelle. Oh Jésus ! Monsieur, il faut bien prendre garde à cela, et se défier de la plupart des mouvements et des saillies de notre esprit, tandis que l'on est jeune et de cette complexion. Marthe murmurait contre la sainte oisiveté et la sainte sensualité de sa chère sœur Madeleine, et la regardait comme si elle faisait mal de ne pas s'empresser comme elle pour traiter Notre-Seigneur; vous et moi, nous aurions eu peut-être son même sentiment si nous eussions été présents ; et cependant [o altitude divitiariim sapientiœ et sciefttiœ Det\ quam incomprehensibilia sunt judicia ejus) voilà que Notre-Seigneur déclare l'oisiveté et la sensualité de la Madeleine lui être plus agréable que le zèle moins discret de sainte Marthe.
Vous me direz peut-être qu'il y a différence entre écouter Notre-Seigneur comme la Madeleine, et écouter nos petites
tendretés comme nous faisons. Hélas! Monsieur, que savons-nous si ce n'est pas Notre-Seigneur qui a inspiré lui-même la pensée du voyage des deux dont vous me parlez, et celle des petits soulagements qu'ils prennent? Je suis bien assuré d'une chose, Monsieur, que diligentibus Deum omnia cooperantur in bonum^ et ne doute point que ces mêmes personnes n'aiment bien le bon Dieu. Et comment auraient-ils quitté leurs parents, leurs anlis, leurs biens et toutes les satisfactions qu'ils avaient en tout cela, pour aller chercher la pauvre brebis égarée parmi ces montagnes, s'ils n'aimaient Dieu ? Et si l'amour de Dieu est en eux, comment n'estimons-nous pas que Dieu leur inspire ce qu'ils font, et ce qu'ils laissent à faire, et que tout ce qu'ils font est pour le mieux, et ce qu'ils laissent à faire au3si ? Au nom de Dieu, Monsieur, entrons dans ces véritables sentiments et dans ces pratiques, et craignons que le malin esprit ne prétende, par l'excès de notre zèle, nous porter au manquement de respect vers nos supérieurs, et de la charité que nous devons à nos égaux ; c'est à cela. Monsieur, qu'aboutissent nos zèles moins discrets et l'avantage que le malin esprit en retire ; c'est pourquoi je vous supplie, au nom de Notre-Seigneur, travaillons. Monsieur, à nous faire quittes de nos désirs trop zélés, notamment de ceux qui choquent le respect, l'estime et la charité. Et parce qu'il me semble que Fesprit malin prétend cela sur vous et sur moi, étudions-nous à humilier notre esprit, à bien interpréter les façons de faire de notre prochain, et à le supporter dans ses petites infirmités.
Oui , mais si je le supporte, adieu nos petits règlements ; l'on n'en gardera plus aucun ; et puis vous savez, me direzvous, que vous m'avez chargé de tenir la main à ce qu'ils s'observent.
Je réponds à la première difficulté, qui est de l'anéantis-
sèment de Tobservance des règlements : qu'il nous doit suffire de faire sentir au supérieur, dans le respect et la révérence qu'on lui doit, les manquements qu'on voit et les inconvénients qui s'ensuivent, et attendre que Notre- Seigneur y pourvoie, ou par la prochaine visite, en laquelle Ton doit rapporter les manquements de la communauté en général et de chaque personne en particulier, voire même ceux du supérieur, notamment le manquement du soin de faire observer les règlements, ou bien Ton peut en donner avis au Supérieur général ; et après cela être en repos, dans la confiance que Notre-Seigneur y pourvoira, ou par le changement des officiers, ou parce qu'eux-mêmes changeront par quelque retraite, par quelque oraison où Dieu leur donnera la lumière et force pour remédier à ce défaut. Bref, il faut commettre cela à la divine Providence, et être en repos.
Quant à la seconde objection qui est que vous avez charge de veiller sur les règlements, je vous dirai. Monsieur, que cela est vrai , mais que cela s'entend que l'on doit veiller en la manière que j'ai dit ci-dessus, qui est d'avertir le supérieur dans l'esprit d'humilité, de douceur, de respect et de charité, et après cela, s'il n'y remédie, en donner avis au Supérieur général. Et c'est ce que vous avez fait, mais dans l'esprit d'empressement, d'âpreté et d'aigreur même; et c'est, Monsieur, ce que nous devons toujours soupçonner dans tout ce que nous faisons, non enim in commotione Dominus, sed in spiritu lenitatis. Que si après tout cela les choses vont comme auparavant, il faut demeurer en paix; et c'est ce que je vous prie de faire.
J'espère à la fin de cet automne de vous aller visiter, et alors nous en parlerons plus particulièrement, comme aussi du voyage que vous me proposez. Je prie cependant Notre-Seigneur qu'il soit la joie et la paix de votre cœur.
Or sus, Monsieur, il faut que je finisse en vous disant derechef que je vous chéris plus que moi-même, et que j'ai une parfaite confiance qu'après que vous aurez honoré d'une manière particulière Thumilité et la douceur de Notre-Seigneur quelque temps durant, par affection, par actes assaisonnés de cet esprit de douceur et d'humilité, vous deviendrez, moyennant la grâce de Dieu, un homme tout à fait apostolique; et c'est ce que je lui demande avec toute TafiFection qui m'est possible, qui suis, en l'amour de Notre- Scigneur, etc.