ÉCRITE DE LA MAIN DE SAINT VINCENT
Attestation sur la vision qiiMI eut relativement à saint François de Sales
et à M">« de Cliantal.
Décembre 1641.
« Nous, Vincent de Paul, supérieur général très indigne de la Congrégation des Prêtres de la Mission, certifions qu'il y a environ vingt ans que Dieu nous a fait la grâce d'être connu de défunte notre digne Mère de Chantai, fondatrice du saint ordre de la Visitation-de-Sainte-Marie, par de fréquentes communications de paroles et par écrit, qu'il a plu à Dieu que j'aie eues avec elle, tant au premier voyage qu'elle fit en cette ville, il y a environ vingt ans, qu'aux autres qu'elle y a faits depuis, en tous lesquels elle m'a honoré de la confiance de me communiquer son intérieur ; qu'il m'a toujours paru qu'elle était accomplie en toutes sortes de vertus, particulièrement qu'elle était pleine de foi, quoiqu'elle ait été toute sa vie tentée des pensées contraires; qu'elle avait une confiance en Dieu et un amour souverain de sa divine bonté; qu'elle avait l'esprit juste, prudent, tempéré
et fort en un degré très émînent ; que l^humilité, la mortification, l'obéissance, le zèle de la sanctification de son saint ordre et du salut des âmes du pauvre peuple, étaient en elle en un souverain degré. Bref, je n'ai jamais remarqué en elle aucune imperfection, mais un exercice continuel de toutes sortes de vertus ; et que, quoiqu'elle ait joui en apparence de la paix et tranquillité d'esprit dont jouissent les âmes qui sont parvenues à un si haut degré de vertu, elle a néanmoins souffert des peines intérieures si grandes, qu'elle m'a dit et écrit plusieurs fois qu'elle avait l'esprit si plein de toutes sortes de tentations et d'abominations, que son exercice continuel était de se détourner du regard de son intérieur, ne pouvant supporter elle-même la vue de son âme si pleine d'horreur, qu'elle lui semblait l'image de l'enfer.
« Quoiqu'elle souffrît de la sorte, elle n'a jamais perdu la sérénité de son visage, ne s'est relâchée de la fidélité que Dieu demandait d'elle dans l'exercice des vertus chrétiennes et religieuses, dans la sollicitude prodigieuse qu'elle avait de son saint ordre; de là vient que je crois qu'elle était une des plus saintes âmes que j'aie jamais connues sur la terre, et qu'elle est maintenant bienheureuse dans le ciel ; et que je ne doute pas même que Dieu ne manifeste un jour sa sainteté, comme j'apprends qu'il fait déjà en plusieurs endroits de ce royaume et en plusieurs manières, dont en voici une qui est arrivée à une personne digne de foi, laquelle j'assure qu'elle aimerait mieux mourir que de mentir.
« Cette personne m'a dit qu'ayant eu nouvelle de l'extrémité de la maladie de notre défunte, elle se mit à genoux pour prier Dieu pour elle ; et que la première pensée qui lui vint en l'esprit fut de faire un acte de contrition des péchés qu'elle a commis et commet ordinairement; et qu'immédiatement après, il lui parut un petit globe, comme de feu, qui s'élevait de terre et s'alla joindre en la supérieure région de
i'air à un autre globe plus grand et plus lumineux, et que les deux réduits en un s'élevèrent plus haut, entrèrent et se répandirent dans un autre globe infiniment plus grand et plus lumineux que les autres ; et il lui fut dit intérieurement que ce premier globe était Fàme de notre digne Mère ' ; le second, de notre bienheureux Père ^, et l'autre l'Essence divine ; que Tàme de notre digne Mère s'était réunie à celle de notre bienheureux Père, et les deux à leur Dieu, souverain principe.
« Il dit de plus que, célébrant la sainte messe pour notre digne Mère, incontinent après qu'il eut appris la nouvelle de son heureux trépas, et étant au second Mémento où Ton prie pour les morts, il pensa qu'il ferait bien de prier pour elle, que peut-être elle était dans le purgatoire, à cause de certaines paroles qu'elle avait dites, il y avait quelque temps, qui semblaient tenir du péché véniel ; et qu'en même temps il revit la même vision, les mêmes globes et leur union : et il lui resta un sentiment intérieur que cette âme était bienheureuse, qu'elle n'avait point besoin de prières, ce qui est demeuré si bien imprimé dans l'esprit de cet homme, qu'il la voit en cet état quand il pense à elle.
« Ce qui pourrait faire douter de cette vision, est que cette personne a une si grande estime de la sainteté de cette âme bienheureuse, qu'il ne lit jamais ses réponses sans pleurer, dans l'opinion qu'il a que c'est Dieu qui a inspiré ce qu'elles contiennent à cette âme bienheureuse, et que cette vision, par conséquent, est un effet de son imagination ; mais ce qui fait penser que c'est une vrai vision, est qu'il n'est point sujet à en avoir, et n'a jamais eu que celle-ci.
« En foi de quoi j'ai signé la présente de ma main, et scellé de notre sceau. »