A M. DURAND
SUPÉRIEUR, A AGDE
Il rappelle combien Tesprit d'oraison est nécessaire aux missionnaires. — Il Texcite i la confiance en Dieu, qui ne permettra pas que, par suite de la disette, il manque du nécessaire. — Il lui trace la conduite à tenir à Tégard des religieux. — Il s'afflige de la grave maladie d'un missionnaire.
Novembre iGSj.
Monsieur,
L'oraison est un grand livre pour un prédicateur : c'est par elle que vous puiserez les vérités divines dans le Verbe éternel qui en est la source, lesquelles vous débiterez ensuite au peuple. Il est à souhaiter que tous les missionnaires aiment beaucoup cette vertu ; car sans son secours ils feront peu ou point de profit, et avec son aide il est assuré qu'ils toucheront les cœurs. Je prie Dieu qu'il nous donne l'esprit d'oraison.
Il ne faut pas vous étonner ni vous effrayer pour une mauvaise année, ni pour plusieurs : Dieu est abondant en richesses; rien ne vous a manqué jusqu'ici, pourquoi craignezvous l'avenir ? N'a-t-il pas soin de nourrir les oiseaux qui ne sèment ni ne moissonnent? Combien plus aura-t-il la bonté de pourvoir ses serviteurs ? Vous voudriez voir toutes vos provisions devant vous pour être assuré d'avoir tout à souhait, je dis selon la nature, car je pense que selon l'esprit vous êtes bien aise d'avoir occasion de vous confier en Dieu
seul, et de dépendre (comme un vrai pauvre) de la libéralité d'un tel riche. Dieu veuille avoir pitié du pauvre peuple, qui est fort à plaindre en ce temps de disette, parce qu*il n'en sait pas bien user, ni ne cherche premièrement le royaume de Dieu et sa justice, pour se rendre digne que les choses nécessaires à la vie lui soient données par-dessus.
Vous me demandez comment vous devez vous comporter avec les religieux. Vous devez tâcher de les servir et leur témoigner dans Toccasion que vous avez cette affection, les aller voir quelquefois, ne prendre jamais parti contre eux, ni vous intéresser dans leurs affaires que pour les défendre en charité, parler d'eux en bonne part, ne rien dire en chaire (ni en discours particuliers) qui puisse les choquer, quoiqu'ils ne vous rendent pas la réciproque. Voilà ce que je souhaite que nous fassions tous ; car ils sont religieux, dans un état de perfection, et ainsi nous les devons honorer et servir.
Votre dernière lettre m'a grandement affligé en m'apprenant la griève maladie du bon M. Dolivet ', dans l'appréhension que Dieu Tôte à la Compagnie pour mes péchés. Si cette perte nous arrive, il faudra bien se conformer au bon plaisir de Dieu et baiser sa main qui nous frappe; mais aussi, s'il plaît à sa divine bonté de nous le conserver, nous l'en bénirons éternellement, et j'en aurai une joie des plus sensibles que je puisse recevoir. Je vous remercie. Monsieur, de ce que vous n'épargnez rien pour cela; vous pouvez penser de quel cœur nous joignons nos prières à vos soins, afin qu'il plaise à Dieu de lui redonner la santé pour le bon usage qu'il en a fait, et qu'il en pourra encore faire, à l'honneur et service de Notre-Seigneur et à l'édification des âmes. Je vous prie, Monsieur, s'il est encore en vie, de l'embrasser de ma part et de lui témoigner ma douleur présente et la consolation
I. M. Julien Dolivet, né à Erreac, diocèse de Saint-Malo; reçu à Richelieu le 2 janvier i653. H fait ses vœux à Agde en mai i656.
que j'attends de sa chère guérison. Nous l'avons recommandé ce matin aux prières de la communauté, et nous continuerons jusqu'à ce que vous nous ayez assurés de la convalescence, etc.