‹ Lettres de S. Vincent de PaulChapitre 125 sur 294 · A M. GET · texte numérisé non relu

A M. GET

SUPÉRIEUR, A MARSEILLE

Il lui parle des atfaires de Thôpital. — Il blâme la conduite des consuls d'Alger et de Tuoia. — Il annonce l'apparition d'un bref autorisant la lecture des livres défendus.

Paris, i5 mars i658.

Monsieur,

J'ai reçu vos lettres du 26 février et du 5 du courant.

Je" vous prie de différer à présenter votre compte à M. le prévôt Bausset, touchant l'emploi des gages des aumôniers, jusqu'à ce que je vous le mande. Je désire prendre avis pour savoir s'il est expédient que vous rendiez ce compte, à cause de la conséquence qu'on en pourrait tirer pour l'avenir; en cas qu'il soit à propos, s'il ne faudrait pas que ce soit à M. le général même plutôt qu'audit M. Bausset, d'autant plus que ce dernier n'est commis que pour recevoir seulement les comptes de MM. les administrateurs et non les vôtres, desquels je vous ai prié de m'envoyer le projet.

Il faudra faire mention que, pendant les années poUr lesquelles vous avez reçu lesdits gages, il n'y avait que peu ou point d'aumôniers résidant sur les galères; que c'étaient des religieux de la ville qui y allaient dire la sainte messe les fêtes, et qui pour cela ont reçu le pain qu'on a coutume de donner chaque jour aux aumôniers qui sont en service, et que même en ce temps-là, que la province fut en troubles, les galères furent employées contre le service du roi , ou du moins elles refusèrent d'exécuter ses ordres, parce que ces raisons ont en partie donné sujet à Sa Majesté de destiner lesdits gages au bâtiment de votre maison, pour y loger lesdits aumôniers, pendant que les galères seront au port de

Marseille, et y être formés et exercés comme séminaristes aux fonctions de leur état, sous la direction de l'aumônier Real et selon les lettres patentes de fondation. Si néanmoins ces raisons-là ne sont pas en effet telles que Je les avance et qu'on me les a fait entendre, il ne faudra pas s'en servir.

Je suis très fâché des reproches que vous avez reçus du consul d'Alger. Il a tort de s'emporter comme il le fait contre vous, qui n'avez rien écrit que ce que je vous ai prié d'écrire. Il est vrai que ce pauvre homme est si troublé dans les mauvaises affaires qu'il a, qu'il est néanmoins excusable en ces plaintes; mais aussi est-il répréhensible en son procédé, puisqu'il a donné lieu aux engagements pour lesquels il souffre, et nous aussi, faute d'avoir observé les ordres qu'on lui a donnés au commencement de ne s'engager pour qui que ce soit sous aucun prétexte. Jamais je n'ai mieux connu la malignité de la désobéissance que je la reconnais en cette occasion, qui brouille et commet la Compagnie au delà de ce que je vous en puis dire.

Et voilà que, selon ce que vous me mandez, M. Le Vacher, de Tunis, s'est aussi oublié de son devoir, puisque, nonobstant la défense que nous lui avons faite, il s'est engagé de onze cents piastres pour le frère Barreau -, c'est tout perdre et d'un mal en faire deux, car il suit l'autre dans son précipice et ne l'en retire pas; et sans savoir si nous pourrons payer l'argent qu'il emprunte et remplacer les dépôts qu'on lui a confiés pour les esclaves, il se met en danger de leur faire un tort irréparable, de ruiner son crédit et sa réputation, et enfin de se mettre hors d'état de continuer ses emplois en ce pays-là, ainsi que s'y est mis le frère Barreau en Alger, d'où il faut nécessairement le retirer, étant cause que la Compagnie est maintenant exposée à une grande confusion.

Voilà ce qui arrive aux personnes de communauté qui

agissent par leur propre mouvement. Certes, quand elles sont bien obéissantes, Dieu s'en sert pour faire son œuvre ; et au contraire le diable se prévaut de leur désobéissance pour détruire les desseins de Dieu et mettre le désordre partout. S'ils avaient tenu ferme pour n'outrepasser pas notre intention connue. Dieu serait pour eux et les aurait délivrés des accablements où ils se trouvent, et nous des peines que nous en souffrons. J'écris derechef à M. Le Vacher qu'il ne se laisse plus surprendre par ce frère-là, et ne paye rien pour qui que ce soit, s'il ne le peut faire par ses propres forces, sans y employer celles d'autrui.

Mandez-lui, s'il vous plaît, que, s'il vous tire d'autres lettres de change, vous les lui renverrez sans les acquitter. Toutefois pour celle des deux cents écus que vous avez déjà acceptée, je consens que vous la payiez sur les mille écus que je vous envoie pour lui faire tenir. Vous trouverez à cet effet une lettre incluse de MM. Simonet sur MM. Napollon, qui contient quatre mille livres, à vous payables dans huit jours de vue. Vous garderez, s'il vous plaît, les mille livres jusqu'à nouvel ordre, et prendrez sur les autres trois mille ce qu'il faut pour les nécessités que ces messieurs de Tunis et d'Alger vous on demandées, et que je vous ai prié de leur envoyer.

Nous avons un bref pour lire certains livres défendus, mais nous ne pouvons nous en servir qu'après l'avoir montré à nosseigneurs les évêques des lieux; et encore faut-il que les particuliers de la Compagnie aient permission expresse du supérieur. Je vous en ferai envoyer une autre fois une copie coUationnée.

Nous avons reçu trente livres pour Denis Dubuis, forçat SUT la C api tane; huit pour Nicolas Moreau, qui est sur le Richelieu, Je prie M. Huguier de leur délivrer ces petites sommes, et vous de lui en tenir compte.

Vous me proposez de donner trente ou quarante livres à chaque aumôriier, de ceux qui sont à présent en service, pour arrêter leurs plaintes ; si vous pouvez les faire contenter de dix écus, faites-le, s'il vous plaît, et faites mettre dans les quittances qu'on leur a donné cette somme. Je suis, en l'amour de Notre-Seigneur, etc.

Page 1