A M. GET
SUPÉRIEUR, A MARSEILLE
il dit sa douleur des nouvelles avanies subies par le frère Barreau. — Il est nécessaire de le rappeler, mais ce n*est pas une raison d'abandonner l'œuvre.
Paris, 5 avril i658.
Monsieur,
J'ai reçu vos lettres du 19 et du 26 de mars. Vous avez * bien fait de m'avertir du fâcheux traitement arrivé de nouveau au pauvre frère Barreau : vous avez néanmoins eu
raison de penser que j'en serais affligé; car, en effet, je le suis au point qu'il m'est impossible de vous exprimer ma douleur. Et ce qui l'augmente est qu'en toutes les avanies qui ont été faites à ce pauvre homme, j'entrevois quelque cause précédente par laquelle il a donné sujet aux Turcs de les lui faire : par exemple en cette dernière, s'il n'a pas tout à fait répondu pour ce marchand grec résidant à Marseille, ainsi que les témoins l'ont assuré, il peut avoir dit aux Juifs qu'il était homme de bien et solvable, et qu'il n'y avait rien à perdre avec lui, ce que je conjecture de ce que M. Le Vacher m'en a dit; et selon cela il a donné lieu à ces créanciers de l'entreprendre, dans la mauvaise humeur où leur débiteur les a réduits. Je demeure d'accord qu'il le faut rappeler, mais je ne suis pas convaincu des raisons que vous m'écrivez pour abandonner l'œuvre commencée; un missionnaire est, ce me semble, nécessaire en ce pays-là, tant pour assister les esclaves en leurs maladies, que pour les fortifier en tout temps. Il est vrai que les prêtres et les religieux esclaves peuvent suppléer, mais ils ne le font pas ; ils sont eux-mêmeà si déréglés qu'il faut un homme d'autorité pour les contenir; et d'ailleurs il y a sujet de douter si les sacrements administrés par plusieurs d'entre eux seraient valides pour les pauvres captifs. Or, si le salut d'une âme est d'une telle importance qu'on doive exposer la vie temporelle pour le procurer, comment pourrions-nous en abandonner un si grand nombre par la crainte de quelque dépense ? Et quand il n'arriverait autre bien de ces stations que de faire voir à cette terre maudite la beauté de notre sainte religion, en y envo}^ant des hommes qui traversent les mers, qui quittent volontairement leur pays et leurs commodités, et qui s'exposent à mille outrages pour la consolation de leurs frères affligés, j'estime que les hommes et l'argent seraient bien employés. Nous y penserons néanmoins d'une attention
particulière, à cause de ce que vous m'en écrivez, et concerterons la chose entre nous.
Notre peine, pour le présent, est de savoir comment nous enverrons sûrement l'argent qu'on amasse, tant d'ici à Marseille que par après de Marseille en Alger; et étant là, par quel moyen on- le pourra garantir de l'avarice insatiable des Turcs, et l'appliquer à ce à quoi il est destiné : plusieurs bonnes âmes de deçà travaillent pour en découvrir la manière et y pensent devant Dieu ; je vous prie de faire de même de votre côté.
Nous tâcherons d'acquitter la lettre que vous nous tirerez pour les aumôniers, mais faites en sorte de les contenter à dix écus chacun.
Je suis consolé des deux cents piastres que vous avez envoyées à Tunis, et de l'occasion qui se présente d'y faire tenir le reste.
Je loue Dieu des missions que vous faites sur les galères, et je prie Notre-Seigneur qu'il les bénisse.
Voici une lettre de change de cent livres à vous payable par le sieur Abeille; vous enverrez, s'il vous plaît, cette somme en Alger, à Nicolas Renouard pour son retour en France. On dit qu'il est libre et qu'il ne tient qu'au droit des peuples, et on nous a dit qu'il n'avait pas assez de cent livres ; ledit sieur Abeille a été prié, par la lettre d'avis, de donner ce qu'il faudra davantage : ce jeune homme est du Havre-de- Grûce. Je vous prie de me mander si vous avez été payé de ce reste d'argent qu'un maître de barque devait aux esclaves du même lieu du Havre, pour raison de quoi vous avez plaidé à Marseille et à Aix : on nous en demande compte ; faites-moi savoir, s'il vous plaît, l'état de cette affaire.
Nous avons reçu une lettre et un écu pour Martin de Lancre, forçat sur la Mercares, qui est à présent à Marseille ; je vous prie de les lui donner. — Il a plu à Dieu de nous
ôter le bon M. Senaux% qui était Tâme de la maison de Troyes, et un prêtre des plus sages, patients, doux et zélés de la Compagnie, toujours infirme et toujours tendant à Dieu; je le recommande à vos prières et à celles de votre petite famille. Je suis, en Tamour de Notre-Seigneur, etc.