M*^» Champagne était nièce de M^i* Dufresne
la propre liberté, vous pourriez tomber dans régarement où tombent pour l'ordinaire ceux qui ne s'attachent à Dieu que par des filets de soie, tant l'inconstance humaine est grande. Troisièmement, je vous prie, Mademoîselle, considérez un peu le Fils de Dieu qui est venu au monde non seulement pour nous sauver par sa mort, mais pour se soumettre à toutes les volontés de son Père et nous attirer à lui par l'exemple de sa vie ; il était encore dans le ventre de sa mère, qu'il fut obligé d'obéir à un édit de l'empereur-, il naquit hors de son pays, en une saison rude et dans une extrême pauvreté; peu après, voilà Hérode qui le persécute et lui qui s'enfuit et qui, dans son exil, souffre ses propres incommodités, et par compassion celles de la sainte Vierge et de saint Joseph, qui en enduraient beaucoup à cause de lui. Étant de retour à Nazareth et devenu grand, il s'assujettit à ses parents et aux règles d'une vie cachée pour servir de modèle aux âmes religieuses qui, en ayant embrassé une pareille, doivent se soumettre à leurs supérieurs et aux observances de leur état; et sans doute qu'il vous avait pour lors en vue dans le dessein éternel qu'il a eu de vous sauver par la retraite absolue que vous avez commencée. Or, si vous regardez ce divin Sauveur à votre tour. Mademoiselle, vous verrez comme sans cesse il souffre, comme il prie, comme il travaille et comme il obéit. Si vous vivez selon la chair, dit saint Paul, vous mourrez ; et pour vivre selon l'esprit qui vivifie, il faut vivre comme Notre-Seigneur a vécu : se renoncer soi-même, faire plutôt la volonté d'autrui que la nôtre, bien user des contradictions et estimer que les souffrances nous sont meilleures que les satisfactions. Ne fallait-il pas que le Christ souffrît ces choses ? disait-il aux disciples qui parlaient de sa passion ; c'est pour nous faire entendre que, comme il n'est entré en sa gloire que par les afflictions, nous ne devons pas prétendre y arriver sans souff'rir.
Quatrièmement, on souffre diversement : les apôtres et les premiers chrétiens ont souffert la persécution des tyrans et toutes sortes de mésaîses ; et il est dit que tous ceux qui voudront suivre Jésus-Christ souffriront tentation. Si vous faites réflexion à votre vie passée, vous trouverez que vous n'en avez pas été exempte; et, en quelque état que vous soyez, fussiezvous dans celui du mariage, et d'un mariage avantageux, vous y trouverez des croix et des amertumes. On trouve peu de personnes au monde qui ne se plaignent de leur condition, bien qu'elle paraisse douce; certes, la meilleure est celle qui nous rend plus semblables à Notre-Seigneur, tenté, priant, agissant et souffrant; et c'est par où il conduit les âmes qu'il veut élever à une plus haute perfection.
Cinquièmement, il ne faut donc pas vous rebuter. Mademoiselle, si vous ne trouvez point de goût aux exercices de la vertu : la vertu n'est vertu qu'autant qu'on fait des efforts pour la pratiquer. La vie de l'homme n'est qu'un combat, au dire de Job; il faut donc combattre pour n'être pas vaincu; et comme le diable est un lion rugissant, toujours rôdant autour de nous pour nous dévorer, il ne manquera pas de vous entreprendre dans le bon propos que vous avez d'être tout à Dieu, afin de vous décourager de cette poursuite et de vous abattre, s'il peut, prévoyant que si vous persévérez il sera confondu. Il est donc expédient que vous lui résistiez fortement par l'oraison et par l'exactitude aux pratiques de la communauté, surtout avec la confiance en Dieu toute filiale et singulière; sa grâce ne vous manquera pas, au contraire elle abondera en votre âme à proportion que vous aurez d'adversités et serez résolue de les surmonter avec sa même grâce : Dieu ne permet jamais que nous soyons tentés au delà de nos forces.
Sixièmement, pour toutes ces raisons. Mademoiselle, il semble que vous feriez bien de vous raidir contre les diffi-
cultes ; plus vous donnerez à Notre-Seigneur et plus vous en recevrez de bénédictions. Son joug est doux à qui l'embrasse volontiers ; et votre charge sera légère, si vous la comparez à celle de Jésus-Christ qui a tant pâti pour vous, ou si vous regardez la consolation et la récompense qu'il promet à ceux qui le servent constamment, sans regret, au lieu et en la manière qu'il veut, comme j'espère que vous ferez.
Voilà, Mademoiselle, mes petites pensées que je soumets aux vôtres meilleures; je n'aurais garde de vous les dire si vous ne l'aviez désiré, et si je ne voyais sur la fin de votre lettre que vous cherchez à connaître la volonté de Dieu pour l'accomplir. Je le prie qu'il vous fasse cette grâce. Je suis, en son saint amour. Mademoiselle, votre, etc.