‹ Lettres de S. Vincent de PaulChapitre 156 sur 294 · AU FRÈRE BARREAU · texte numérisé non relu

AU FRÈRE BARREAU

CONSUL, A ALGER

Il déyeloppe les raisons qui font différer le départ de M. Le Vacher et renvoi de l'argent. — Il lui donne des nouvelles de la Compagnie.

Paris, II octobre i658.

Mon cher frère,

Je réponds à votre chère lettre du 3 septembre, comme j'ai déjà fait à vos précédentes. J'ai fait rendre à monsieur votre frère toutes celles que vous m'avez adressées et lui ai envoyé votre procuration, estimant qu'il vous sera toujours comptable de votre bien, dont vous lui donnez une pleine disposition.

Je souhaiterais fort que les esclaves fussent payés et que M. Le Vacher fût avec vous ; mais plusieurs choses nous obligent d'arrêter encore à Marseille sa personne et son argent. Premièrement, le danger qu'il y a que les créanciers de Rappiot ne se saisissent des deniers, et qu'ainsi, au lieu de secourir les pauvres gens, on les réduise à n'être jamais secourus, pour nous être trop hâtés. Vous reconnaissez vous-même ce danger par votre dernière, et pour l'éviter vous voudriez qu'on se servît de la voie <je Tunis ; mais, tout considéré, il y a danger de tous côtes. Secondement, M. Le Vacher, de Tunis, nous écrit qu'il n'est nullement expédient

d'envoyer personne, non plus à Alger qu'à Tunis, et qu'au contraire il faudrait, si Ton pouvait, en retirer ceux qui y sont, jusqu'à ce que le roi ait témoigné quelque ressentiment aux Turcs de ce qui s'est passé, et mis quelque ordre pour l'avenir, parce qu'autrement ils continueront leurs entreprises. Et en troisième lieu, ce qui nous a davantage obligés à prendre résolution d'attendre encore, est l'emprisonnement que le Grand Turc a fait faire de l'ambassadeur de France et de M. de La Haye, son fils, substitué à l'emploi du père, qui est une entreprise étrange, qui nous donne sujet de tout craindre, ou du moins de ne rien hasarder de nouveau, jusqu'à ce que nous voyions quel événement aura cette affaire, dont le roi a grande raison de se ressentir. C'est pourquoi, mon cher frère, je vous prie, au nom de Notre-Seigneur, d'avoir patience. Notre-Seigneur ne permet pas toutes ces choses sans raison ; elle nous est inconnue à présent, mais nous la verrons quelque jour. Le retardement n'a rien gâté jusqu'à cette heure, et j'espère qu'il ne gâtera rien à l'avenir; et tandis que Notre-Seigneur vous fera la grâce de vous abandonner à sa conduite, assurez-vous que vous vous en trouverez bien. Je prie sa divine bonté qu'elle vous continue sa protection et vous remplisse de confiance en sa vertu et en son amour, qui est plus grand pour vous que vous ne pouvez penser.

Nous n'avons rien de nouveau de deçà. Notre monde fait à présent les exercices spirituels, pour aller ensuite rendre quelque service à Dieu, qui d'un côté, qui d'autre. Il en est parti depuis peu dix ou^ douze pour l'Italie. On nous demande des hommes de tous côtés. La moisson est grande ; priez Dieu qu'il envoie de bons ouvriers en sa vigne.

Il a plu à Dieu de nous en ôter un des meilleurs. Si je ne vous l'ai pas déjà mandé, c'est le bon M. Ozenne, supérieur de notre pauvre famille de Pologne, qui mourut la veille de

TAssomption. La perte est grande pour nous, si nous pouvons appeler perte ce que Dieu gagne. Il a toujours fui le mal et fait le bien avec beaucoup d'application et de fruit. Je recommande son âme à vos prières, puisque l'Église veut qu'on prie pour les justes comme pour les pécheurs. Je suis, en Tamour de Notre-Seigneur, votre, etc.

45i. — A M. PESNELLE,

SUPÉRIEUR, A GÊNES

Il l'exhorte à l'hamilité. — Il lui dit qu'on ne peut admettre dans la Compagnie un épileptique. — On n*admet pas les étrangers à vivre avec les missionnaires.

Paris, i5 octobre i658.

Monsieur,

J'ai reçu en même temps vos lettres des 2 et 9 de ce mois. Je ne puis que rendre grâces à Dieu de toutes celles qu'il vous a faites. Vous devez vous humilier beaucoup en vue des effets de sa divine bonté en vous et par vous, et des empêchements que vous mettez peut-être aux opérations de sa grâce, qui sans cela ferait encore de plus grands biens. Gardez-vous bien, Monsieur, de vous en attribuer aucun : vous commettriez un larcin et feriez injure à Dieu, qui seul est l'auteur de toute bonne chose. Tendez toujours en bas, à l'amour de votre abjection et au désir du mépris et de la confusion, contre l'inclination naturelle qui porte à l'affection de paraître et de réussir : c'est le moyen des moyens pour servir Dieu, pour bien édifier et conduire saintement la famille, et enfin pour attirer de singulières bénédictions du Ciel sur tous vos travaux. Je prie sa divine bonté qu'elle tire sa gloire de vos retraites et des nôtres, ce qu'elle fera sans doute si elles nous portent de plus en plus au zèle et à l'humilité.

Quoi que le médecin vous dise de la nature du mal du frère Emmanuel, défiez-vous-en ; les défaillances qu'il a eues donnent sujet de craindre qu'il a l'épilepsie, ou du moins une

disposition à l'avoir, et quelque remède qu'on y apporte, il est difficile d'en ôter la racine, quoiqu'on vous promette de le guérir. Tant il y a que le soupçon seulement d'un tel mal est capable de faire rejeter un homme d'une communauté. Il y a une religieuse au monastère de Sainte-Marie, dont j'ai le soin, qui est atteinte du haut mal : comme elle faisait peine à toute la famille, on l'a séparée et mise dans un lieu à part; il est arrivé que la religieuse qu'on lui avait donnée pour veiller sur elle et pour l'habiller, la voyant écumer et se débattre, en a reçu de si fortes impressions qu'elle-même tombe à présent en pareilles syncopes. Vous savez que pour cela un homme est irrégulier. Si donc l'Église le rejette, combien plus le doit faire une Compagnie où les frères habitent ensemble.

Notre maxime est de ne recevoir personne en nos maisons pour y demeurer libre ; et comme feu M. de Fargis, qui était un seigneur de ce royaume, d'un grand esprit, qui avait été ambassadeur en Espagne, et qui était beau-frère de notre fondateur, voulut se retirer céans, je lui dis que nous n'y recevions plus personne que pour faire seulement les exercices spirituels ou pour être du corps. Et comme il vit qu'il n'y pouvait vivre en son particulier avec ses serviteurs, il se résolut de prendre l'habit de la Compagnie et de s'accommoder à la communauté ; il a vécu un an en cette sorte, mais avec grande consolation de sa part et de la nôtre, qui n'avons jamais remarqué en lui aucun défaut. Quelque temps après, M. d' Aimeras, maître des comptes, nous ayant demandé la même chose que lui, nous lui fîmes la même réponse, et il prit ensuite la même résolution, le même habit et la même manière de vie, quoiqu'il eût qustre-vingt-deux ans. Nous en avons reçu une grande édification et il est mort en saint. De cette manière ces messieurs assistaient aux répétitions d'oraison, aux conférences, chapitres et autres exer-

cices, autant que leur âge et leur santé le permettaient ; et nous évitons les inconvénients qui arriveraient s'ils étaient séparés. Je vous dis cela au sujet de M. Spinola et de l'intention qu'il a, pour lui faire connaître doucement ce que vous pouvez et l'expédient qu'il peut prendre. Le respect que nous devons à son nom et encore plus à sa personne, étant tel que vous me mandez, nous fera faire pour son service et sa consolation tout ce qu'il peut désirer.

M. Berthe est arrivé à Marseille et il n'attend plus que l'occasion pour aller à Gênes.

Nous avons fait tenir la lettre du religieux que vous m'avez adressée.

Si ces messieurs piémontais qui doivent entrer en votre séminaire interne se voulaient contenter de l'ordre des autres, cela remédierait à plusieurs inconvénients qui arrivent de la singularité.

Vous me mandez que M. Simon ajoute quelques additions à l'auteur qu'il explique : c'est ce que nous ne permettons pas volontiers de deçà, et, s'il se contentait de la simple explication, je pense que cela irait mieux. Je suis, en Notre- Seigneur, votre, etc.

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