A M. JOLLY
SUPÉRIEUR, A ROME
Il approuve le sens et les termes de la lettre écrite au cardinal archevêque de Tolède. ~ li déplore les caprices d'un clerc qui voudrait étudier selon sa fantaisie. — Il ratifie la réponse donnée au secrétaire de la Congrégation de la Propagande, au sujet d'un emploi proposé.
Paris, 27 décembre i658.
Je viens de recevoir votre lettre du 26 novembre, et celle de M. du Lœus, avec la copie de ce qu'il a écrit à Mgr le cardinal archevêque de Tolède; à quoi il me semble qu'il
n'y a rien à désirer, mais que la substance de sa lettre et la manière dont elle est conçue montrent beaucoup de sagesse et de discrétion. Dieu soit loué, Monsieur, de la bienveillance dont ce bon docteur nous honore, et du témoignage qu'il nous en donne en cette occasion. Je me donnerai l'honneur de lui écrire au premier jour pour l'en remercier. Si je ne le puis faire dès aujourd'hui, comme je le crains, vous pourrez cependant lui rendre mille actions de grâces de notre part de toutes ses bontés, et l'assurer de notre parfaite reconnaissance.
Ce que vous me mandez du frère Leberger me fait pitié. C'est un bon jeune homme qui a le fond de l'àme bon. Il est iils d'un père qui était fort homme de bien et avait beaucoup d'esprit, et lui n'en manque pas. Mais depuis qu'il a été céans, j'ai entrevu qu'il s'attachait de temps en temps, tantôt à quelque petite chose, et puis à une autre; mais. Dieu merci, cela n'a point fait de mauvais effet, il a l'âme très bonne. Quoi qu'il en soit, le voilà maintenant dans un étrange . aheurtement d'étude, jusqu'à vouloir tout rompre et tout quitter, si on ne lui accorde ce qu'il demande.
Que ferons-nous à cela ? Pour moi, je m'y trouve fort empêché. Je pensais qu'il se contenterait d'étudier la morale et la scholastique, et pour cela je vous ai prié de l'envoyer à Gênes ; mais depuis il s'est avisé de vouloir étudier derechef en philosophie, qui est ce qui me met en peine ; car à Gênes on ne la montre pas cette année, et ici la classe est commencée.
Dans ces difficultés, il me semble que, si vous ne l'avez pas déjà fait partir pour Gênes, vous ferez bien de le retenir à Rome jusqu'à l'année prochaine, que nous le ferons venir à Gênes ou ici pour commencer la philosophie à même temps que les autres. Cependant il ne vous sera pas inutile, quand il ne ferait autre chose que les exercices du séminaire avec le nouveau séminariste que vous avez reçu, qui pourrait s'en-
nuyer d'être seul. S*il ne veut pas attendre, nous n'y saurions que faire.
Nous ferions mal d'adhérer à son emportement qui, a toutes les marques d'une tentation diabolique, et je m'étonne comme il ne s'en aperçoit pas; car les désirs qui viennent de Dieu sont doux et laissent l'âme paisible, et au contraire les mouvements de l'esprit malin sont aigres et troublent la personne qui les a. Or, la volonté qu'il a d'étudier étant turbulente et accompagnée d'inquiétude par l'appréhension du refus, il peut juger que ce dérèglement ne peut venir que du diable, qui est l'auteur du désordre.
De plus, s'il a envie d'être missionnaire, il doit se regarder comme membre de la Compagnie, et comme tel se laisser conduire : c'est à elle d'appliquer les particuliers, soit à l'étude, soit aux emplois, au temps et en la manière qu'elle le juge convenable; car autrement, s'il était loisible à chacun de choisir ce qu'il voudrait, ce ne serait plus un corps composé de parties qui font cette belle harmonie des communautés bien réglées, mais une division de personnes qui suivent leurs inclinations. Il vaut mieux demeurer au monde pour faire cela, que d'introduire par cette liberté les maximes mondaines dans une compagnie retirée, où la subordination est établie.
Le défaut de soumission de cet ecclésiastique ne peut donc venir que de l'esprit d'enfer, qui est un esprit révolté, et qui, le voyant dans un bon chemin pour rendre service à Dieu et à son Église, fait ses effons pour l'en tirer. Mon Dieu, ne permettez pas qu'il triomphe de ce pauvre frère ! Je vous prie. Monsieur, s'il est encore auprès de vous, de lui découvrir les ruses de l'ennemi et la malignité de sa tentation, afin que, se laissant gouverner selon l'esprit et l'exemple de Notre-Seigneur, il accomplisse les desseins que Dieu a sur lui. J'en prie sa divine bonté.
Je trouve fort bon votre procédé au sujet du nouvel emploi que Dieu vous présente, et qu'en assurant Mgr le secrétaire de la Congrégation de la Propagande de votre entière et parfaite affection pour suivre les ordres et les intentions du Pape, quant au lieu et quant à la manière de servir ces messieurs, vous lui ayez représenté les choses à faire pour les diriger et les instruire plus utilement. Après cela vous en devez demeurer en paix, et estimer que, de quelque façon que la chose tourne, Tœuvreen ira bien, et que Dieu bénira ceiix que vous emploierez. J'ai écrit à M. Berthe de se rendre à Rome pour cela. Cependant le choix de M. Deu ■ et du frère Legoux me semble bien bon.
P.'S. S'il ne plaît pas à Dieu que la proposition du séminaire réussisse, in nomine Domini : c'est signe que Notre- Seîgneur ne Ta pas voulu. Que si Sa Sainteté le désire absolument, il faut obéir. Si cela est, écrivez-en à M. Berthe, à Turin, où je lui écris encore qu'il parte pour Rome, si vous ne lui mandez le contraire.