A M. PESNELLE
SUPÉRIEUR A GÊNES
II témoigne sa gratitude envers Dieu pour tous les biens qu'il accorde â la Compagnie, et sa reconnaissance pour les bienfaiteurs. — Il rappelle l'entière soumission due au cardinal archevêque, et le devoir de ne pas chercher les œuvres, mais d'attendre l'appel de la Providence.
PariS; 9 mai lôSç.
Monsieur,
Votre lettre du 22 avril étant pleine de sujets de consolation, je ne sais par où commencer pour en remercier Dieu. Je l'ai déjà fait en général et en particulier pour les grâces spéciales que Dieu vous a faites dans les missions et par vous aux pécheurs et aux plus obstinés; pour le don considérable et extraordinaire que vous a fait le seigneur Emmanuel Brignole, et pour le dessein que nosseigneurs du Sénat ont
d'envoyer des missionnaires en Corse ', et d'assigner une somme tous les ans à cet effet; et ne pouvant à mon gré faire seul ce remerciement à Dieu, j'ai eu recours à la Compagnie pour m'aider à ce juste devoir, à laquelle j'ai donné connaissance, pour la consoler, de toutes ces bénédictions du Ciel.
Je n'ai point de paroles, Monsieur, et n'en attends pas qui puissent exprimer à ce vertueux et charitable gentilhomme ma reconnaissance de l'incomparable charité qu'il vous a faite. Je prie Notre-Seigneur qu'il la lui fasse connaître. Je me donnerai l'honneur de lui en témoigner quelque chose par une lettre, sitôt que Dieu me donnera le loisir de la lui faire; pour aujourd'hui, je ne le puis. Je tâcherai d'en écrire une autre à Mgr le cardinal en même temps. Après Dieu, nous avons l'obligation à Son Éminence de ce bienfait et de tous les autres. Nous ne pouvons pas offrir audit seigneur Brignole d'aller faire mission à son marquisat que sous le bon plaisir de Mgr le cardinal, ni vous ne devez vous engager, sans son agrément, d'aller travailler en Corse. Nous ne sommes pas obligés seulement de suivre ses ordres, mais encore de nous accommoder à ses intentions.
Au reste, la bonté de Dieu est bien grande sur la Compagnie, de penser à elle pour son service en tant de lieux et de manières, et de faire qu'à cause des petits services que nous rendons au pauvres gens, les grands et les riches nous assistent. Ils nous excitent même à continuer et à nous étendre. Si Notre-Seigneur permet que le dessein qu'on a formé pour l'instruction et le salut de ces insulaires réussisse, à la bonne heure, il faudra répondre à la vocation. Mais nous devons nous tenir à la maxime que Dieu nous a fait la grâce de garder jusqu'à présent, de n'aller jamais au-devant des emplois,
I. L^île de Corse dépendait de la république de Gènes depuis le xiv« siècle. Elle fut cédée à la France par un traité signé le i5 mai 1768, entre le roi Louis XV et la république de Gènes.
pour nous les procurer directement ou indirectement. Nous devons gémir devant Dieu de voir tant de besoins dans rÉglise, et prier la divine bonté qu'elle ait agréable d'y remédier et d'envoyer de bons ouvriers à sa vigne ; mais de nous offrir aux hommes pour aucun lieu, à moins qu'on nous y appelle, il s'en faut bien donner de garde. Ce que nons avons à faire. Monsieur, est de nous fort humilier, et de nous abandonner parfaitement à Dieu.
Vous me donnez sujet de revenir à M. Emmanuel Brignole, sur la grande affection que vous dites qu'il a pour notre chétive Compagnie, pour vous répondre qu'un de mes étonnements est qu'un seigneur de sa condition et de sa piété mette son cœur en si bas lieu, pour élever notre indignité à l'honneur de sa bienveillance et aux effets de sa bonté. Nous prions Dieu qu'il en soit sa récompense. Notre maison de Rome recevra une grande bénédiction, s'il a agréable de se servir d'elle pour les saintes intentions qu'il a.
Je loue Dieu des nouveaux séminaristes que vous avez reçus. Tant s'en faut que vous ayez mal fait, qu'il me semble que c'est le contraire, de vous être employé vers Mgr le cardinal pour faire recevoir en son séminaire, moyennant pension, les deux jeunes hommes clercs qui vous ont demandé d'entrer en la Compagnie et qui n'ont pas assez d'étude pour cela. Ce sera un moyen pour eux de parvenir à ce qu'ils prétendent, et à vous de les mieux connaître pour juger si Dieu le veut.
Pour ces garçons qui veulent être frères coadjuteurs, puisque vous en avez reçu un à l'épreuve, c'est assez pour le présent, puisque vous n'en avez pas besoin davantage; vous pourrez donc ne pas refuser les autres, mais les remettre.
Il ne faut pas douter. Monsieur, que je ne vous offre souvent et tendrement à Dieu avec vos conduites et vos exercices ; et je ne me contente pas de cela, mais je recommande
à la Compagnie d'en faire de même. Que Dieu soit votre esprit, votre force, votre prétention, votre vertu, votre succès et votre gloire ! Pour moi, je suis, en son amour, votre tout dévoué, etc.