A M. PESNELLE
SUPÉRIEUR^ A GÊNES
Il rengage à supporter généreusement sa croix : tous les supérieurs ont à souffrir des défauts de caractère de leurs inférieurs. — Il faut s'abandonner à la conduite de Dieu. — Il lui semble qu'il y a lieu de différer rétablissement en Corse; pour le moment on n'y pourrait donner mission.
Paris, 16 mai lôSg.
J'ai reçu votre lettre du 29 avril. Je ne doute pas que les
I. Ferdinand de Neuville de Vîlleroi, dvéque de Chartres^ de 1657 à 1690.
croix de votre charge ne vous paraissent telles que vous me mandez ; mais, à mon avis, elles ne sont grandes que parce que vous les regardez comme telles ; pour le moins ne sontelles pas extraordinaires, car tous ceux qui conduisent en ont de pareilles. Ils ont des esprits difficiles à gouverner, et des naturels différents qui se portent aux choses diverses et souvent peu convenables, qu'il faut supporter et néanmoins tâcher de réduire avec douceur, patience et dextérité, à Tamour de la règle et de Tobéissance. Continuez d'agir ainsi que vous avez fait jusqu'à présent. Avec cela, Monsieur, anéantissez-vous devant Dieu, reconnaissant que vous n'êtes rien, qu'un instrument inutile et capable de tout gâter. Mais, tel que vous êtes, abandonnez-vous à sa divine conduite, plein de confiance qu'elle sera elle-même la conduite de vos conduites, la force de votre esprit et de votre corps, et l'âme de votre famille. Je vou^ prie donc de prendre courage et d'espérer que tout ira bien, lors même qu'il vous semblera le contraire.
Je suis grandement consolé de l'honneur que la république de Gênes nous fait, de jeter les yeux sur la petite Compagnie pour l'employer en son royaume de Corse. Nous avons également désir et obligation de lui obéir, et plaise à Dieu de nous en rendre dignes. Mais il se rencontre deux difficultés en l'établissement proposé, outre celles que vous marquez, dont la première est que nous n'avons pas pour. le présent des hommes formés pour y envoyer : vous savez qu'il faut qu'ils parlent italien ; où les prendre (vous avez besoin des vôtres, et la maison de Rome des siens, aussi bien que celle de Turin) ? et la deuxième est que nous ne pouvons travailler utilement dans nos diocèses si nous ne sommes employés et soutenus par nosseigneurs les évêques. Or il arriverait un contraire effet en cette île-là, si la subsistance des ouvriers se prend sur ceux de qui ils doivent dépendre, parce que
cela fera qu'ils le regarderont de mauvais œil. Pour ces raisons, il est à souhaiter que ce dessein se diffère, et qu'on se contente d'une mission semblable à celle que feu M. Blatiron y a faite ; laquelle vous pourriez entreprendre au temps le plus commode, pourvu que Mgr le cardinal l'ait agréable, et peut-être que la maison de Rome vous pourrait aider.
Je loue Dieu des vœux que M. Antoine Bruno a faits, et je prie sa divine Majesté qu'elle lui fasse la grâce de vivre conformément à ces prémisses. Je suis, en son amour, Votre, etc.
P. 'S. Je me donne l'honneur d'écrire à Mgr le cardinal.
M. l'agent de Gênes nous a fait l'honneur de venir céans, et moi, étant hors d'état d'aller chez lui, je lui ai envoyé aujourd'hui M. Aimeras, qui est revenu plein d'admiration de sa bonne façon, de sa grande civilité, de son bel esprit et de son bon naturel.