‹ Lettres de S. Vincent de PaulChapitre 189 sur 294 · SUPÉRIEUR, A MONTPELLIER · texte numérisé non relu

SUPÉRIEUR, A MONTPELLIER

Il luî dit qu'il Ta envoyé parce qu'il pensait que tout était disposé. — La Compagnie ne s'engage jamais pour un temps, et si Dieu nous veut en ces contrées, où les besoins sont grands, il saura l'y fixer. — Il lui souhaite le courage et la force nécessaires : les commencements seront difficiles. — Il va envoyer un supérieur à Marseille.

Paris, i3 juin 1659.

Monsieur,

J'ai reçu votre lettre du 3. Je rends grâces à Dieu de ce qui s'est passé à votre arrivée, et de la manière dont vous vous y êtes conduit. Je vois bien que je me suis trop hâté ; mais c'est la presse que Ton m'a faite d'y envoyer quelqu'un qui m'a obligé de vous en prier, croyant que tout y était disposé.

C'est contre le bon ordre et notre usage de nous engager en un lieu pour un temps et non à perpétuité; mais si le bon Dieu nous veut à Montpellier, il trouvera bien le moyen de nous y affermir, et s'il ne le veut pas, nous ne devons pas le désirer; quoi qu'il en soit, le serviteur qui sera trouvé fidèle en peu sera constitué sur beaucoup.

Vous êtes heureux de vous trouver sous un prélat de si haut mérite, plein de bonnes intentions, et en un diocèse où l'hérésie ayant établi son trône, vous donne un beau champ pour contribuer à y jeter de bons fondements de piété. Vous devez avoir pour but principal, en l'éducation des ecclésiastiques, de les dresser à la vie intérieure, à l'oraison, au recueillement et à l'union avec Dieu ; d'autant plus que les esprits de Montpellier sont naturellement ouverts à la dissipation.

Vous y aurez de la peine ; mais lagrâce de Dieu et vos exemples vous y aideront beaucoup : ce n'est pas l'ouvrage d'un jour, mais de plusieurs années; ce n'est pas non plus une entreprise qui réussisse vers toutes sortes de personnes ; mais

toutes en pourront profiter peu ou prou, et quelques-uns se rendront spirituels et maîtres en la vertu, pour en enseigner ensuite la pratique aux lieux où ils se trouveront.

Vous aurez encore à souffrir pour le tenîporel; mais patience, les commencements sont toujours difficiles aux œuvres d'importance. Vous voilà en état d'honorer l'incertitude des moyens pour subsister, où Notre-Seigneur s'est trouvé luimême, et où il a voulu que les apôtres se soient trouvés en l'établissement de l'Église.

Nous n'avons encore destiné personne pour Marseille ; mais puisque vous voilà arrivé à Montpellier, nous allons penser sérieusement à y envoyer quelques-uns, et avec eux un frère qui les pourra quitter à Avignon, pour vous aller trouver à Montpellier. Plaise à Dieu de vous donner les forces de corps et d'esprit pour la conduite et le succès de son œuvre ! Vous aurez besoin particulièrement de support et d'une grande douceur vers ceux que la providence de Dieu commettra à vos soins, afin qu'ils aient confiance en vous pour les gagner à Dieu. Si ceux qui composent à présent le séminaire se retirent, ce sera peut-être le mieux; ne vous en mettez pas en peine, il vous en viendra d'autres.

Je suis, en l'amour de Notre-Seigncur, etc.

P. 'S. J'envoie par l'occasion du frère N. cinq cents livres pour la subsistance des missionnaires, ce avec les cinquante livres que vous avez reçues, et quatre-vingts livres pour les avances qu'on vous a faites jusqu'à présent.

Mgr de Montpellier m'a fait l'honneur de m'écrire ; mais comme c'est en réponse de celle que je me suis donné l'honneur de lui faire, je ne l'importunerai point d'une seconde lettre si tôt.

483 — A M. DEMURARD,

SEIGNEUR DE S A t NT-J U LI EN, TRESORIER DE FRANCE.

II lui écrit pour le prier de rendre ses bonnes grftces à son second fils qui, ne se ï^entant nulle vocation ecclésiastique, a résigné un bénéfice et se propose de se marier.

14 juin 1639.

Monsieur,

Voici la seconde lettre que j'ai l'honneur de vous écrire au sujet d'un de vos plus jeunes enfants que nous avons dans notre séminaire de Saint-Charles. J'ai appris qu'il se trouve dans votre disgrâce, et la connaissance que j'ai de sa conduite me donne la confiance de vous entretenir. Je vous supplie, Monsieur, de l'avoir pour agréable.

^' Il y a environ deux mois qu'il vint céans me dire l'état où il se trouvait. Il me fit entendre qu'il était bénéficier, et que néanmoins il ne se sentait pas porté à vivre ecclésiasiiquement, ayant plus d'inclination pour le mariage que pour le célibat, et il me demanda mon avis pour savoir ce qu'il avait à faire pour le mieux.

Je ne voulus pas porter de jugement sur cette question, et me contentai de lui dire que c'était une affaire à décider entre Dieu et lui, et que s'il faisait une retraite spirituelle pour consulter Dieu, il y aurait sujet d'espérer que sa divine bonté lui ferait connaître son bon plaisir.

Quelque temps après. Monsieur, votre aîné, que je ne connaissais pas, vint aussi me parler pour savoir si nous pourrions recevoir céans un jeune homme rebelle aux volontés de son père. Je lui dis que, pourvu que ce fût ordonné par le magistrat, nous le recevrions. Et en effet, l'ayant mené céans avec permission de l'enfermer, nous le reçûmes.

Ce jeune homme me fit dire qu'il était ce même à <iui j'avais dit de faire une retraite, et je me le fis amener. Je l'ai reconnu ; et il me dit qu'il avait en effet fait les exercices spi-

rituels à Saint-Sulpice, et que, de l'avis de son directeur, il avait résolu de se marier plutôt que de brûler, selon le conseil de saint Paul, et que, croyant ne pouvoir pas remettre son bénéfice à un de ses frères, selon votre souhait. Monsieur, parce qu'il ne le jugeait pas assez capable, il Tavait résigné à une personne qui Tétait, pour mettre sa conscience à couvert ; et que c'était là le sujet pour lequel vous l'aviez fait arrêter.

Là-dessus j'envoyai prier monsieur votre aîné de me venir voir; je lui dis que, s'il me croyait, il remettrait son frère en liberté, parce que j'étais assuré que le Parlement entendant ses raisons le mettrait dehors, et qu'il valait mieux que ce fût à vous et à lui qu'il eût obligation de sa sortie que non pas à la justice. A quoi il se rendit, après s'être consulté avec d'autres; et, les ayant fait embrasser en ma présence, ils s'en allèrent ensemble en ville.

Or, après cela, Monsieur, je me sens obligé de vous supplier de ne pas condamner ce fils, s'il a agi de cette façon, et d'agréer la résignation qu'il a faite de son bénéfice, comme aussi de lui laisser ta liberté pour le mariage qu'il veut contracter; de le rétablir dans les droits que la nature lui a donnés, et de l'honorer de votre affection paternelle pour les raisons importantes qui le concernent. Je vous en prie par la clémence de Dieu envers nous, qui sommes ses enfants, et des enfants ingrats, et qui cependant trouvons miséricorde toutes les fois que nous recourons à lui.

Votre qualité de père vous invite d'avouer pour votre enfant celui-ci, qui n'avait rien fait qui le rendît indigne de cette grâce, dans la circonstance de son procédé, qui l'a rendu plutôt louable que répréhensible. Il se voyait périr, comme un homme qui se noie, et il a cherché le moyen de se sauver ; car, s'il vous a désobéi en se démettant de son bénéfice entre les mains d'un autre que celui que vous lui aviez commandé.

il a cru devoir plutôt suivre Tintention de Dieu et de TÉglise, qui Tont obligé de choisir le plus capable; et s'il se marie contre votre volonté, il le fait par un bon principe, qui est pour éviter d'offenser Dieu; il le fait parce qu'il est en âge pour le faire, et il le fait parce que des personnes sages et de piété le lui ont conseillé.

Enfin, Monsieur, vous auriez un jour du regret d'avoir vu au monde un homme dans la nécessité et de l'avoir abandonné, pour avantager d'autres enfants qui ne sont pas plus vôtres que lui.

Peut-être me direz- vous. Monsieur, que pour le punir vous pensez à ne lui rien donner de votre succession ? Oh ! Monsieur, que cela serait éloigné de l'esprit de Notre-Seigneur, si vous le priviez par quelque ressentiment de la nature et de votre propre esprit! car, le bien patrimonial et temporel vous ayant été donné en récompense de vos services, •ce serait vous rendre coupable si vous vouliez vous en servir pour une vaine gloire et non pour un bien véritable. Ohl qu'à Dieu ne plaise ! Au nom de Notre-Seigneur, Monsieur, prenez avis de quelques personnes sages et désintéressées, . pour ne rien faire en tout ceci que ce que vous voudriez avoir fait à l'heure de votre mort. C'est la très humble prière que je vous fais, vous suppliant très humblement de me pardonner si j'ai pris la liberté de vous écrire sur un sujet qui vous touche de si près. L'affection que j'ai pour votre service et pour le repos de votre famille m'y oblige, parce que Notre- Seigneur m'a rendu, en son amour. Monsieur, votre, etc.

Page 1