A M. DURAND
SUPÉRIEUR, A AGDE
Il regrette la conduite moins régulière de deux missionnaires auxquels il donne leur changement. — Il répond aux reproches que l'on fait à ceux qui sont les plus réguliers.
Paris, i8 juillet i65g.
Monsieur,
Je suis affligé avec vous, et avec sujet, du procédé de M. Brisjonc ' et du frère Thierry ^. Dieu leur fasse la grâce de leur ouvrir les yeux, pour voir le danger où ils sont de suivre ainsi les mouvements de la nature rebelle qui ne s*accorde jamais avec Tesprit de Jésus-Christ. Oh ! qu'il est difficile, dit rÉcriture, que ceux qui tombent après avoir été éclairés se relèvent I Certes, ils ont grand sujet de craindre de s'égarer malheureusement, s'ils quittent la voie où Dieu les a mis ; car comment feront-ils leur devoir dans le monde s'ils ne le font pas en la condition où ils sont, étant aidés de tant de grâces de Dieu et de secours spirituels et temporels, qu'ils n'auront pas hors de leur vocation ?
Il ne faut pas néanmoins s'étonner de voir ainsi des esprits qui chancellent et s'échappent ; il s'en rencontre dans les plus saintes compagnies, et Dieu le permet pour montrer aux hommes la misère de l'homme, pour donner sujet de crainte aux plus fermes et résolus, pour exercer les bons et pour faire pratiquer aux uns et aux autres diverses vertus. Il est à souhaiter que ce bon prêtre et ce pauvre frère conçoivent maintenant un regret de leurs fautes passées, qu'ils s'en proposent l'amendement, qu'ils s'en confondent, qu'ils se soumettent et réparent le mauvais exemple qu'ils ont donné.
Je prie Notre-Seigneur qu'il leur fasse cette grâce, et vous, Monsieur, de les aider à cela. Si donc vous les voyez en
1. François Brisjonc^ né le i3 avril 1628; reçu le 7 août i63i.
2. Frère Jean Thierry, né à Cahors en 1628; reçu à Marseille en 1648.
cette disposition^ bien revenus de leurs dérèglements, envoyez M. Brisjonc à la Rose et le frère à Cahors, donnez-leur l'argent qu'il leur faut pour y aller, et des lettres à MM. Cuissot ' €t Chrétien ^, supérieurs, pour leur dire que vous avez ordre de moi de les leur adresser. Je ne laisserai pas, par le premier courrier, de leur en donner avis, et de les prier de les recevoir.
Vous me mandez à leur sujet que la vertu de MM. Lebas €t Dolivet est un peu à charge aux autres, et je le crois; mais c'est ceux qui ont moins de régularité, de ponctualité, de ferveur et de sollicitude pour leur propre avancement et celui de leurs frères. Oui, Monsieur, leur' zèle et leur exactitude font de la peine à ceux qui n'en ont pas, parce que leur vigilance condamne leur lâcheté.
J'avoue que la vertu a deux vices à ses côtés, le défaut et l'excès ; mais l'excès est louable en comparaison du défaut, et doit être plus supporté. Job se plaignait à Dieu de la rigueur de ses châtiments. Ses amis, qui avaient été témoins de sa justice, trouvèrent que ses plaintes n'étaient pas convenables à un homme juste; il leur sembla qu'il y avait de l'excès, et l'en reprirent. Mais Dieu s'en mit en colère : il fallut que, pour l'apaiser, ce saint lui offrît des sacrifices pour eux. Sa vertu était si grande et si agréable à Dieu qu'il avait raison de dire ce qu'il disait, et néanmoins ces gens l'en blâmèrent, et pourquoi ? c'est qu'ils étaient comme ceux qui ont les yeux chassieux ou malades, qui ne peuvent regarder
1. M. Gilbert Cuissot, supérieur à Cahors^ au moment où saint Vincent écrivait cette lettre^ y resta de 1647 à 1662. Il avait déjà occupé plusieurs postes. Supérieur à Notre-Dame- de -la-Rose, de 1641 à 1645. Supérieur du séminaire des Bons-Enfants, de 1645 à 1647. Supérieur de Richelieu, de 1662 à 1666. Supérieur de Cahors, de 1668 à 1678. Oe nouveau à Cahors, de 1680 à 1684.
2. M. Jean Chrétien fut supérieur de Notre-Dame-dc-l a-Rose, de 1637 à 1662. U avait été précédemment supérieur à Marseille, de 1644 À 1643.
If. — 23
les rayons du soleil sans en être offusqués. De même, ces deux bons missionnaires portant leurs vertus à un degré où les autres ne peuvent atteindre, ceux-ci s'imaginent qu'il y a de l'excès, et devant Dieu il n'y en a pas. Ils trouvent à redire à leur manière d'agir, parce qu'ils n'ont pas le courage de les imiter. Dieu nous fasse ici la grâce de trouver tout bon en Notre-Seigneur, de ce qui n'est pas mauvais ! • Je vous remercie, Monsieur, de ce que vous êtes venu à Montpellier à la place de M. Get, et des choses que vous m'en écrivez, dont je suis consolé, et suis, en l'amour de Notre- Seigneur, votre, etc.