A M. STELLE
PRÊTRE DE LA MISSION, A GÊNES
11 le prémunit contre le trop grand désir de savoir. — Il a la science nécessaire^ et dans les conversations ou les conférences il pourra suppléer à ce qui pourrait lui manquer.
Paris^ 18 juillet lôSg.
J'ai reçu consolation de la lettre que vous m'avez écrite et de la demande que vous m'avez faite, parce qu'elles partent d'un cœur qui est tout à Dieu, et qui veut que rien ne manque aux services que vous lui rendez. Dieu soit loué, Monsieur, du désir qu'il vous donne d'être un missionnaire accompli, et de joindre en vous la science avec la vertu.
Vous avez, grâce à Dieu, travaillé à l'une et à l'autre, et vous êtes en voie de continuer. Vous avez déjà assez pour commencer les fonctions où Dieu vous a appelé : cela nous a paru ici pendant que vous y avez été, et cela paraît encore à ceux qui vous voient de delà. Le désir d'apprendre est bon, pourvu qu'il soit modéré.
La vertu a toujours deux vices à ses côtés, et cette affection de savoir peut être vicieuse, pu par le défaut ou par l'excès. La vôtre, grâce à Dieu, ne l'est pas en la première façon, et
afin qu'elle ne le soit pas en la seconde, souvenez-vous de Tavis de saint Paul qui nous recommande d'être sobres en la science. La médiocrité suffit, et celle que l'on veut avoir au delà est plutôt à craindre qu'à souhaiter par les ouvriers de l'Évangile, parce qu'elle est dangereuse; elle enfle, elle porte à paraître, à s'en faire accroire, et enfin à éviter les actions humbles, simples et familières, qui pourtant sont les plus utiles. C'est pourquoi Notre-Seigneur prit des disciples qui n'étaient pas capables d'en faire d'autres.
Assurez-vous, Monsieur, que l'expérience vous apprendra bientôt ce qui vous manque. Si vous n'êtes pas assez instruit pour le présent sur les matières plus difficiles et nécessaires, comme de l'usure, du mariage, etc., on s'en entretient en mission, dans les conversations, où l'on rapporte les opinions communes sur les questions proposées, et, dans les intervalles des missions, on en fait des conférences où l'on développe toutes les obscurités. J'écrirai à M. Pesnelle qu'il établisse cet usage de delà, afin que vous puissiez vous former tout à fait par ce moyen-là, et ainsi marcher sûrement au service des âmes.
O Monsieur! que nous sommes obligés à Dieu de nous avoir envoyés, comme il a envoyé son Fils éternel, pour leur salut. Espérons que, si nous y travaillons dans l'esprit de Notre-Seigneur, il nous donnera les lumières et les grâces qu'il faut pour y réussir. Si vous ne voulez savoir que Jésus- Christ crucifié, si vous ne voulez vivre que de sa vie, ne doutez pas. Monsieur, qu'il ne soit lui-même votre science et votre opération. Continuez de vous abandonner à lui, et de vous confier en sa vertu et sa suffisance : elle vous fera voir qu'il n'y a rien au monde de si grand et de si désirable que la justification des pécheurs, rien de si saint que d'y être employé, ni rien de si propre pour y faire un heureux progrès, que la manière que Dieu a inspirée à la Compagnie, qui a tant de
rapport à celle que Notre-Seigneur a prise pour illuminer le monde et le gagner à Dieu.
Comme donc vous aimez la fin de notre petit institut, vous en aimerez aussi les moyens, qui sont marqués dans nos règles. Et quand vous dites que vous avez quelque dégoût pour nos fonctions, ce n'est qu'un sentiment de la nature, qui craint la confusion qu'elle y pourra trouver, si elle ne surpasse ou n'égale les autres en la pratique et le succès; vous ne devez pas vous arrêter à cela, mais creuser toujours plus avant en l'amour de votre abjection et la tendance aux moindres offices; car ainsi Notre-Seigneur habitera en vous : il sera comme la vigne, et vous comme le sarment qui porte fruit, et qui portera des fruits abondants qui réjouiront le ciel. C'est la prière que je lui fais, qui suis, en son amour, votre, etc.