‹ Lettres de S. Vincent de PaulChapitre 203 sur 294 · DE LA VISITATION SAINTE-MARIE · texte numérisé non relu

DE LA VISITATION SAINTE-MARIE

li lui conseille d'employer Fargeat laissé pour une fondation à acheter une maison convenable, mais modeste, et à assurer ce qui est nécessaire pour Tentretien de la communauté.

Saint-Lazare^ 20 juillet 1659.

Ma chère sœur, La lettre que vous m'avez écrite m'a fait prendre part (je dis très sensiblement) à la peine que vous souffrez, et le désir que j'ai que vous en soyez délivrée fait que je prie Notre-Seigneur qu'il ait agréable d'achever bientôt l'affaire dont vous me parlez, pour vous donner l'endroit où il veut être honoré par votre saint Institut. Je n'en approuve pas le retardement non plus que vous, mais je suis toujours dans le même sentiment touchant là grande maison de la rue Montorgueil. Je ne puis me persuader qu'on doive l'acheter ni en tout ni en partie : en tout, parce qu'étant d'un prix fort haut, elle serait capable de ruiner la maison où vous êtes ; en partie, parce que la seule moitié consommerait tout votre fonds, ce qui n'est pas expédient; car il faut qu'il en reste quelque chose pour aider les sœurs de la fondation à se soutenir. Vous me dites qu'il faut peu pour nourrir huit filles. Je pense, ma chère sœur, qu'à Paris, tout bien compté, il ne faut pas moins de trois milles livres ; où les prendrez- vous ? Vous ajoutez que vous êtes obligée par le contrat d'employer à l'acquisition d'une maison ou d'un terrain le don de M. Leg et le don de feu M« et M"* Danfreuille ; mais je réponds que l'on n'a pas dit que tout sera employé pour le logement, et il faut entendre que l'emploi en sera tout au profit de la fondation. C'est l'ordinaire que ceux qui donnent pour faire quelque acquisition veulent qu'il paraisse que ce qui a été donné a été appliqué à cela. Or, l'intention de ces défunts étant de fonder

une maison de votre ordre, ils n'ont pas prétendu vous donner Juste quant au logis, et vous laisser dans Timpuissancede Thabiter et de le remplir, comme il arriverait si vous n'aviez pas de quoi vivre.

Quant à la dame qui veut se rendre bienfaitrice, à la bonne heure; cela viendra en son temps. J'avoue qu'il faut attendre quelque chose de la Providence; mais il ne faut pas tenter Dieu, qui, vous ayant donné honnêtement de quoi commencer, entend aussi que vous vous établissiez en vous obligeant à la règle de la pauvreté religieuse : il ne veut pas qu'on fasse une dépense superflue pour se commettre ensuite à sa providence.

Je ne puis que je ne vous dise ici, ma chère sœur, que nous voyons à Paris quantité de communautés ruinées, non par faute de la providence de Dieu, mais pour avoir fait des bâtiments magnifiques qui les ont non seulement épuisées, mais même obligées de s'engager; et comme l'esprit religieux se doit rapporter à Notre-Seigneur, qui a voulu vivre dans une extrême pauvreté sur la terre, jusqu'à n'avoir pas une pierre où reposer sa tête, aussi les personnes religieuses sont obligées dans ce qu'elles ont de garder un extérieur pauvre plutôt qu'agréable, et d'avoir les édifices proportionnés à leur profession. Néanmoins, ceux qui ont ces choses ne sont pas à blâmer s'ils ont eu de quoi les faire et de quoi subsister, et je ne voudrais pas vous empêcher d'en faire de même si vos forces pécuniaires le pouvaient permettre. Mais vous pouvez succomber sous le faix d'une maison si chère, et qui est très vieille : il y aura sans cesse à y refaire, comme nous l'expérimentons à présent dans Saint-Lazare, qui est aussi très vieux; il nous faut presque toujours des maçons, qui nous coûtent plus, comme nous le voyons par les comptes, qu'il ne faudrait pour le bâtir tout à neuf. Quelle responsabilité aurez- vous, ma chère sœur, si, pour avoir fait votre

dépense trop forte, votre fondation venait à défaillir ou votre monastère à s'incommoder, et cela pour n'avoir pas pratiqué et suivi la sainte pauvreté que vous avez vouée (comme, grâce à Dieu, vous l'observez en toutes et quantes choses) !

Il vous semble, dites-vous, que vous entendez continuellement les reproches intérieurs que vous fait feu M"' Danfreuille, de ce que ses dernières volontés ne sont pas encore accomplies. Ce n'est pas elle, ma chère sœur, qui vous parle ainsi; car elle est dans sa gloire, où elle ne veut que ce que Dieu veut, et Dieu ne veut que ce que vous pouvez, c'està-dire que vous ne cherchiez qu'un logement raisonnable, dont le prix soit médiocre, pour que vous ayez de quoi le payer, de quoi l'ajuster et de quoi subvenir aux besoins nécessaires. Il ne veut pas que vous alliez au delà, parce que vous n'en avez pas le mo)''en, et que la pauvreté que vous avez embrassée ne le peut souffrir. Il faut donc choisir un lieu propre à votre dessein et en proportion avec votre force et votre condition. Or, est-il possible qu'on n'ait pas pu en trouver jusqu'à présent ou qu'on n'en puisse trouver dans une ville si vaste et où il y a tant de sortes de logements ? Je ne puis m'imaginer, ma chère sœur, que vous ne puissiez en trouver, si vous faîtes chercher. C'est ce que vous pouvez, et ce que je vous prie très humblement de faire, pour accomplir ce bon dessein que Dieu a commis à vos soins, et qu'il bénira, comme j'espère, par votre bonne conduite, ainsi qu'il a béni déjà les autres qui ont passé par vos mains, par la grâce qu'il a mise en vous et qui fait que j'ai une estime toute singulière et une tendresse bien sensible pour votre chère âme; et c'est dans ces sentiments que je suis, en Notre-Seigneur, votre, etc.

Page 1