‹ Lettres de S. Vincent de PaulChapitre 24 sur 294 · A M. JOLLY · texte numérisé non relu

A M. JOLLY

SUPÉRIEUR, A ROME

Il lui annonce la réception du bref portant l'approbation des vœux de la Compagnie.

22 octobre i655.

Monsieur,

Nous avons reçu le bref portant l'approbation de nos vœux : grâces à Dieu I Cest à lui que nous en avons la principale obligation, étant vrai que, sans une spéciale conduite de sa part, il nous eût été impossible de surmonter les difficultés. C'est lui qui, de sa grâce, a disposé nosseigneurs les cardinaux, les docteurs et les autres qui ont contribué au succès de cette affaire, et le Pape même, à nous favoriser dans ce dessein pour l'affermissement de la Compagnie. C'est lui aussi. Monsieur, qui vous a choisi pour être le promoteur et comme l'âme de cette poursuite ; il vous en a donné ici les mouvements, et il a béni de delà votre conduite d'une manière en quelque façon admirable, ayant même surpassé notre espérance. Que sa divine bonté en soit donc à jamais glorifiée ! Qu^elle soit votre récompense des peines que vous avez prises, et qu'elle-même vous fasse connaître la reconnaissance que j'en ai !

Je vous remercie de ce que vous me mandez touchant la dépendance des évêques ; nous nous en tiendrons à cela, puisque la volonté de Dieu nous est connue par ce bref. Je mande à M. Blatiron que l'explication de cette dépendance, au sens qu'elle est couchée, a été faite par ces messieurs les

docteurs à nosseigneurs les députés, sans que j'en aie écrit ni parlé ; c'est pour lui ôter la difficulté qu'il y trouve, dans la pensée qu'il a que cela vient de nous, et que nosseigneurs les évèques en seront choqués. J'estime aussi qu'ils n'auront pas sujet de l'être, ayant, comme ils ont, un pouvoir absolu sur toutes nos fonctions extérieures, etc.

3o5. — A M. JOLLY,

SUPÉRIEUR; A ROMK.

Il fdit l'historique de la question des vœux dans la Compagnie, et dit en quel» sentiments de joie a été accueilli le bref qui les confirme. — On a résolu de ne pas acqut^rir une propriété à Rome, à cause de la cure qui y est annexée.

29 octobre i635.

Monsieur,

Nous avons proposé le bref de notre Saint- Père à la famille de céans, tant aux prêtres qu'aux clercs et frères coadjuteurs, auxquels je fis entendre comment il a plu à Dieu de donner à la Compagnie, dès le commencement, le désir de se mettre dans Tétat le plus parfait qu'elle pourrait sans entrer en celui de religion ; qu'à cet effet, nous avons fait des vœux pour nous unir plus étroitement à Notre-Seigneur et à son Église, et le supérieur de la Compagnie à ses membres, et les membres au chef; que ce fut la deuxième ou troisième année; que ces vœux étaient simples, et que nous les renouvelâmes deux ou trois ans de suite ; qu'enfin nous en avions fait une règle qui avait été approuvée par Mgr l'archevêque de Paris, et que nous les fîmes ensuite ensemble ; mais qu'à peine eûmes-nous fait cela, le murmure commença par quelquesuns de la Compagnie, qui se répandit au ,'dehors : ce qui nous donna sujet d'assembler les principaux docteurs de Paris ; et leur ayant proposé si nous avions pu faire ce que nous avions fait, ils furent d'avis de l'affirmative. Ensuite de quoi nous fîmes une assemblée ici des principaux supérieurs

et de quelques anciens de la Compagnie, et entre autres choses nous y traitâmes du même sujet ; et ayant été de l'avis des docteurs, ils estimèrent que nous devions continuer nonobstant les difficultés qui s'y rencontraient au dedans et au dehors.

Mais comme l'esprit malin, qui contredit toujours les œuvres de Dieu, ne se rend qu'à l'extrémité, les mêmes difficultés continuèrent et augmentèrent : ce qui nous obligea derechef de voir les mêmes docteurs, et de savoir s'ils étaient dans les mêmes sentiments ensuite des difficultés qu'on faisait de nouveau ; et persévérant dans leurs premières opinions, ils nous les donnèrent par écrit ; et trois jésuites des plus considérables signèrent aussi les mêmes avis : ce qui n'eut pourtant pas la force d'arrêter les esprits.

Nous fîmes une seconde assemblée des principaux supérieurs de la Compagnie, entre lesquels étaient ceux de Rome et de Gênes et les anciens de la même Compagnie, lesquels furent d'avis, comme la première fois, qu'il fallait continuer. Mais la contradiction ne cessant pas pour cela, nous nous sommes trouvés obligés recourir à l'oracle de la volonté de Dieu, qui nous avait donné un bref par lequel il confirme nos dits vœux, en la manière que nous les avons faits.

Ayant dit ces choses à la communauté assemblée, nous lui avons ensuite fait faire lecture dudit bref en latin et en français, et je leur demandai à tous s'ils avaient agréable de le recevoir et de s'y soumettre ? lesquels déclarèrent tout haut qu'ils le voulaient bien, et qu'ils en rendaient grâces à Dieu et à notre Saint-Père. Après quoi, ils en ont tous signé un acte qui contient à peu près ce que je viens de dire et la copie du bref. Et le tout a été reconnu par deux notaires.

Nous avons agité avec nos prêtres anciens qui sont allés à Rome par deux diverses fois, l'achat de Saint-Jean-Mercatelli, et plusieurs d'entre eux ont fait l'oraison sur ce sujet, savoir s'il est à propos d'entendre à traiter de cette maison :

enfin la résolution est allée à l'exclusion, à cause de la cure qui y est attachée, et qu'en la desservant, ce serait un acte formellement contraire à notre règle qui nous éloigne d'un tel emploi dans les villes ; et cela dans Rome, ce qui servirait de prétexte à l'avenir d'en faire de même partout, et de se contenter de cet emploi seulement, laissant celui d'aller chercher les pauvres âmes pécheresses à la campagne. L'esprit italien, à ce qu'on dit, n'aime pas tant la fatigue : ce qui serait un grand dommage et un sujet de perversion de l'esprit que Notre-Seîgneur a mis dans la Compagnie. Demeurons-en donc là. Monsieur, s'ils vous plaît, et honorons avec patience l'état du Fils de Dieu qui ne voulut point avoir un lieu à lui pour y reposer sa tête, jusqu'à ce qu'il lui plaise nous tirer lui-même de cet état, etc.

3o6. — A M. BLATIRON,

SUPÉRIEUR, A GÈNES

Il le remercie des prières qu^il fait pour la propagation de la Compagnie. — Utilité

de cette dévotion.

12 novembre i655.

Monsieur,

Je rends grâces à Dieu des dévotions extraordinaires que vous vous êtes proposé de faire pour demander à Dieu, par le bienheureux saint Joseph, la propagation de la Compagnie. Je prie sa divine bonté qu'elle les ait agréables. J'ai été plus de vingt ans que je n'ai osé demander cela à Dieu, estimant que, la Congrégation étant son ouvrage, il fallait laisser à sa providence seule le soin de sa conservation et de son accroissement; mais à force de penser à la recommandation qui nous est faite dans l'Évangile, de lui demander qu'il envoie des ouvriers à sa moisson, je suis demeuré convaincu de l'importance et de l'utilité de cette dévotion. Je suis, etc.

3o7. — A M. COGLÉE,

SUPÉRIEUR, A SEDAN

11 le détourne de la pensée de faire un jour de retraite tous les vendredis, et lui dit de se confier à Notre-Scigneur par rapport à son emploi.

i3 novembre i655.

Monsieur,

Ce n'est point mon avis que les vendredis vous quittiez le soin des affaires et de la famille pour ne vaquer qu'à votre intérieur. Vous pouvez néanmoins, en ces jours-là, vous tenir plus récolligé dans les affaires et plus uni à Dieu dans vos actions ordinaires. Il est difficile que les supérieurs, qui ont charge d'âmes, puissent faire ces fréquentes retraites que vous proposez.

Quant à l'incapacité que vous croyez être en vous pour l'emploi que vous exercez, souvenez-vous, Monsieur, que Notre-Seigneur a de la suffisance assez pour vous et pour tous les humbles ; et demandez-lui qu'il ait assez de miséricorde pour moi, etc.

3o8. — A M. CHIROYE,

SL'PÉRIEUR, A LUÇON.

11 lui demande de remettre une cure aux mains de l'évcquc, qui n'aurait pas pour agréable qu*on la confiât à quelqu'un qui ne serait pas de la Compagnie.

14 novembre i655.

Monsieur,

Votre lettre me fait juger qu'il n'est pas expédient que vous remettiez la cure à M. Rasine pour les deux conséquences que je tire de votre raisonnement. La première est que Mgr révêque ne l'aurait pas agréable, s'il savait que ce prêtre n'est pas de la Compagnie; et nous devons bien nous garder de faire aucune chose, non seulement qui le puisse fâcher, mais qui soit contre son intention, parce que nous ferions contre la volonté de Dieu. La seconde est la simulation où

vous tomberiez, indigne d*un chrétien, en faisant passer M. Rasine pour missionnaire, comme un moyen de le faire agréer à mondit seigneur. Ce serait une grande faute contre la simplicité de laquelle nous faisons profession, et un déguisement bien éloigné de l'usage des premiers chrétiens, desquels Pline le Jeune rapporte qu'ils avaient coutume de ne rien faire en cachette ni d'user d'équivoque. Il ne faut donc point penser que je consente à cette feintise. Selon cela, Monsieur, je reviens à mon premier avis, qui est que vous remettiez la cure purement et simplement entre les mains de mondit seigneur. C'est lui qui vous l'a donnée, déchargez- vous- en sur lui; c'est la plus sûre voie pour n'être aucunement responsable devant Dieu, si celui qui vous succédera ne fait pas son devoir, etc.

3ocj. — A M. BLATIRON,

SUPÉRIEUR^ A GÊNES

Il ne doit pas s'attrister de ses tentations, mais se confier en Dieu.

19 novembre i653.

Monsieur,

Il n'y a personne sur la terre, pour sainte qu'elle soit, qui n'ait quelque inclination au mal : c'est l'exercice des bonnes âmes et un sujet de mérites. Peut-être que saint Paul ne fut jamais tant enclin au péché que lorsque Dieu le toucha pour sa conversion, ni plus agréable aux yeux de Notre-Seigneur qu'au fort des tentations qu'il souffrit depuis. Cela étant, Monsieur, vous ne devez pas vous étonner si vous avez de pareilles pentes; elles servent à vous humilier et à vous faire craindre ; mais vous le devez faire d'une si bonne façon que vous soyez aussi excité à vous confier davantage en Dieu ; car sa grâce vous suffit pour vaincre les assauts de la nature rebelle. Je le prie qu'il vous fortifie en cela et en tous vos travaux, dans lesquels j'appréhende le trop, etc.

3io. — A M. MARTJN,

SUPÉRIEUR, A TURIN

II se réjouit du bon accueil fait aux misnionnaires, et dit en quel esprit de simplicité et d'humilité ils doivent commencer leurs missions. — Jl donne des nouvelles de Pologne.

Paris, 26 novembre i655.

Monsieur,

J'ai reçu votre première lettre de Turin, et du bon Dieu une grande consolation de vous y avoir heureusement conduits et si bénignement reçus, par la bonté de Mgr votre fondateur et celles de Mgr l'archevêque et Mgr le nonce. Je Ten remercie de tout mon cœur : il vous a voulu prévenir de ses grâces pour vous disposer à d'autres plus grandes, et cet accueil gracieux de la part des hommes est un effet de Tattente qu'ils ont sur la Compagnie. J'espère qu'elle se donnera de bonne sorte à Dieu pour correspondre à ses desseins.

Je vois bien que vous auriez besoin d'un autre prêtre qui parlât l'italien à la place de M. Jean-Baptiste Taone, qui, pour des raisons considérables, ne viendra pas travailler avec vous ; et c'est ce qui nous a obligé de vous rendre M. Dheaume, qui est parti de Lyon pour Turin le 18 de ce mois.

De vous dire comment vous ferez, je m'y trouve empêché, sinon que vous commenciez par quelque petite mission qui ne requière pas grand appareil ; mais pour cela. Monsieur, il vous faut avoir l'amour de votre abjection : vous pourrez faire l'action du matin, et M. Ennery le catéchisme. Cela vous semblera fâcheux de commencer si chétivement; car, pour vous mettre dans l'estime, il faudrait, ce semble, un peu paraître par une mission entière et splendide, qui étalât d'abord les fruits de l'esprit de la Compagnie. Dieu nous garde d'entrer dans ce désir; celui qui convient à notre pauvreté et à l'esprit du christianisme, c'est de fuir ces ostentations pour nous cacher, c'est de chercher le mépris et la

confusion, comme Jésus-Christ a fait, et alors, ayant cette ressemblance avec lui, il travaillera avec vous.

Feu Mgr de Genève entendait bien cela. La première fois qu'il prêcha à Paris, le dernier voyage qu'il y fit, on courut à son sermon de toutes les parts de la ville ; la cour y était, et tout ce qui pouvait rendre l'auditoire digne d'un si célèbre prédicateur. Chacun s'attendait à un discours selon la force de son génie, par lequel il avait coutume de ravir tout le monde ; mais que fit ce grand homme de Dieu ? il récita simplement la vie de saint Martin, à dessein de se confondre devant tant de personnes illustres, qui eussent fait enfler le courage à un autre. Il fut le premier à profiter de sa prédication par cet acte héroïque d'humilité.

Il nous raconta cela bientôt après, à M°' de Chantai et à moi, et il nous disait : « Oh ! que j'ai bien humilié nos sœurs, qui s'attendaient que je dirais merveilles en si bonne compagnie! Une telle, qui s'y est trouvée, parlait d'une demoiselle prétendante, qui fut depuis religieuse, qui disait pendant que je prêchais : Voyez un peu ce maroufte et ce montagnard, comme il prêche bassement I il fallait bien venir de si loin pour nous dire ce qu'il dit, et exercer la patience de tant de monde. »

Voilà, Monsieur, comme les saints ont réprimé la nature qui aime l'éclat et la réputation ; et c'est ainsi que nous devons faire, préférant les emplois bas aux apparents, et l'abjection à l'honneur. J'espère, certes, que vous jetterez les fondements de cette sainte pratique avec ceux de l'établissement, pour faire que l'édifice soit bâti sur le roc, et non pas sur le sable mouvant ; Mgr le marquis entendra bien ce procédé.

Nous n'avons rien de nouveau de deçà que l'arrivée de MM. Guillot, Durand, Esveillard et Simon, qui reviennent de Pologne. Ils ont laissé M. Ozenne avec la reine en Silésie et MM. Desdames et Duperroy à Varsovie, où ils ont tenu

bon, nonobstant que les Suédois en soient les maîtres. Écrivez-moi, s'il vous plaît, l'état des choses de delà qui vous regardent, et ayez soin de votre santé ; la mienne commence à se rétablir et moi à me lever. J'embrasse votre petite et chère famille avec toutes les tendresses de mon cœur, et je suis, en Notre-Seigneur, etc.

3m. — a m. MARTIN,

SI'PERIEUR, A TURIN.

Il indique la somme nécessaire pour une fondation. — 11 fengage à commencer petitement les missions, et le biàme d^avoir demandé des lettres de recommandation.

Paris, lo décembre i655.

J'ai reçu votre lettre du 27 novembre, qui m'a appris l'arrivée de M. Dheaume, dont je loue Dieu ; je veux croire que le repos l'aura guéri de ses fatigues.

Je loue Dieu de ce que vous avez déjà travaillé à rendre votre logement propre à vos exercices, et de ce qu'en parlant à M. le président Belletra de votre fondation, vous vous en êtes remis à Mgr le marquis de Pianezze. Vous leur pouvez néanmoins faire entendre, dans l'occasion, qu'en France il faut mille livres par an pour deux prêtres et un frère qui vont en mission, et il n'en faut guère moins pour ceux qui demeurent à la maison. Je ne sais pas si les vivres sont à meilleur compte de delà qu'ici.

M. Blatiron ne pourra pas, comme je pense, vous prêter l'ouvrier que vous lui avez demandé, et, en ce cas, vous ne pourrez pas faire une mission qui éclate ; aussi est-il plus convenable que vous entriez en cet exercice par l'humiliation. Commencez par peu, et aimez beaucoup votre abjection; c'est l'esprit de Notre-Seigneur; c'est ainsi qu'il a fait, et c'est là le moyen d'attirer ses grâces.

Et à propos de cela, je suis marri que vous ayez fait demander à Mgr le cardinal de Gênes une lettre pour vous recommander, et vous prie d'avoir agréable que je vous dise que les missionnaires doivent tendre à demeurer bas et inconnus, et non pas à paraître et à se faire estimer. La réputation leur peut nuire, non seulement en leur donnant sujet de s'évanouir, mais en ce que, si elle met les fruits de leurs emplois à six degrés, on s'attendra qu'il seront à douze, et, voyant que les effets ne correspondent pas à l'attente, on en perd la bonne opinion, et Dieu permet que cela arrive, surtout quand on cherche cette réputation : car qui s'exalte sera humilié. Mon Dieu, Monsieur, que je vous souhaite le contraire, et que je prie Dieu de bon cœur qu'il nous fasse à tous la grâce d'aimer la confusion et l'opprobre, en la vue de Notre-Seigneur et de nos misères! Nous ne méritons que cela, car s'il se fait quelque bien dans les missions, c'est lui qui le fait, et il n'a pas besoin de notre réputation pour toucher les cœurs et les convertir. Je salue votre petite famille bien cordialement, et je suis de toutes les tendresses de mon âme, en Notre-Scigneur, etc.

3i2. — A M. FOUQUET,

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