‹ Lettres de S. Vincent de PaulChapitre 248 sur 294 · A M. GET · texte numérisé non relu

A M. GET

SUPÉRIEUR, A MARSEILLE

Il expose les motifs pour lesquels iljtient à ce qu*il conserve la charge de supérieur

à Marseille.

Paris, 6 février i66o.

Monsieur,

Mgr l'archevêque de Narbonne nous a écrit une lettre par laquelle il dit que Mgr de Montpellier, ne voulant plus entretenir son séminaire, est résolu d'envoyer ses ecclésiastiques aux séminaires circonvoisins, et sur cela il a formé le désir de vous avoir à Narbonne pour divers desseins qu'il a; sur quoi je me donne l'honneur de lui répondre : que la maison de Marseille étant une des plus importantes de la Compagnie,

après celles de Rome et de Paris, elle requiert aussi un supérieur des plus capables, surtout à présent, à cause de l'état des choses et de Texpérience que nous avons que tout n'y va pas bien, ni ne pourra bien aller si vous n'y êtes; que la présence du roi et de Mgr le cardinal fera que peut-être on réunira les galères à Marseille, et qu'en ce cas nous sommes obligés de recevoir les aumôniers et de commencer un séminaire; que pour cela et pour les affaires de Barbarie, comme pour les autres emplois d'ancienne et de nouvelle fondation, tous fort considérables, il faut un homme exercé, intelligent, vigilant et propre à tout, comme, par la grâce de Dieu, vous l'êtes.

C'est pourquoi. Monsieur, je vous prie de ne vous engager à rien, mais de regarder la maison de Marseille comme votre maison pour y retourner le plus tôt que vous le pourrez. Il se peut faire que le long temps que vous y avez demeuré, les peines que vous y avez eues et les incommodités des yeux que vous y avez souffertes vous en aient donné quelque dégoût; mais ce dégoût ne doit point prévaloir sur la grâce que Dieu a mise en vous pour cette famille-là, où il y a apparence que vous aurez de plus belles occasions que jamais d'y avancer la gloire de Dieu ; et ainsi votre présence y est nécessaire, quand ce ne serait que pour dresser quelqu'un aux affaires et à la conduite d'icelle, qui puisse les soutenir, en cas que la Providence vous appelle ailleurs.

Que si Mgr de Montpellier ne s'est pas encore déclaré à vous, je pense. Monsieur, que, puisque son séminaire traîne comme il fait, vous ferez bien de le disposer doucement et adroitement d'agréer votre retour à Marseille; mais ne lui témoignez pas que je vous en ai écrit. Je vous prie d'honorer en cette rencontre le silence de Notre-Seigneur à l'égard de la présente et dejqui'que ce soit, et suis, en son amour, votre, etc.

55o. — A M. DE LA FOSSE,

PRÊTRE DE LA MISSION, A TROYES

Jl^énamère les raisons pour lefquclles la Congrégation doit prendre soin des fiUes de la

Charité, et non des religieuses.

7 février 1660.

Monsieur,

Je rends grâces à Dieu des sentiments qu'il vous a donne's touchant ce que je vous ai écrit des religieuses : j'en suis fort consolé, voyant que vous avez connu l'importance des rai- :sons que la Compagnie a eues de s'éloigner de leur service, pour ne mettre pas d'empêchement à celui que nous devons :au pauvre peuple. Et parce que vous désirez être éclairci du •sujet qui nous a fait prendre soin des filles de la Charité, en -demandant pourquoi la Compagnie, qui a pour maxime de ne pas s'occuper des religieuses, se mêle de ces filles-là :

Je vous dirai, Monsieur, 1° que nous ne blâmons pas l'as- -sistance des religieuses; au contraire, nous louons ceux qui les servent comme les épouses de Notre-Seigneur, qui ont renoncé au monde et à ses vanités pour s'unir à leur souverain bien ; mais tout ce qui est loisible aux autres n'est pas ^expédient pour nous.

2® Que les filles de la Charité ne sont pas religieuses, mais des filles qui vont et viennent comme des séculiers : ce sont personnes de paroisse sous la conduite des curés où elles sont établies ; et si nous avons la direction de la maison où elles ^ont élevées, c'est parce que la conduite de Dieu, pour donner naissance à leur petite Compagnie, s'est servie de la nôtre, et vous savez que des mêmes choses que Dieu emploie pour donner Têtre aux choses, il s'en sert pour les conserver.

3^ Notre petite Compagnie s'est donnée à Dieu pour servir

le pauvre peuple corporellement et spirituellement, et cela

dès son commencement, en sorte qu'en même temps qu'elle

a travaillé au salut des âmes par les missions, elle a établi un

moyen de soulager les malades par les confréries de la Charité; ce que le Saint-Siège a approuvé par les bulles de notre institution. Or, la vertu de miséricorde ayant plusieurs opérations, elle a porté la Compagnie à différentes manières d'assister les pauvres ; témoin le service qu'elle rend aux forçats des galères et aux: esclaves de Barbarie ; témoin ce qu'elle fait pour la Lorraine en sa grande désolation, et depuis pour les frontières ruinées de Champagne et de Picardie, où nous avons encore un frère incessamment appliqué à la distribution des aumônes. Vous êtes vous-même témoin. Monsieur, du secours qu'elle a porté aux peuples des environs de Paris, accablés de famine et de maladies, ensuite du séjour des armées. Vous avez eu votre part en ce grand travail, et vous en avez pensé mourir, ainsi que beaucoup d'autres qui ont donné leur vie pour la conserver aux membres souffrants de Jésus-Christ, lequel en est maintenant leur récompense, et un jour il sera la vôtre. Les dames de la Charité de Paris sont encore autant de témoins de la grâce de notre vocation pour contribuer avec elles à quantité de bonnes œuvres qu'elles font et dedans et dehors la ville.

Cela posé, les filles de la Charité étant entrées dans l'ordre de la Providence comme un moyen que Dieu nous donne de faire, par leurs mains, ce que nous ne pouvons pas faire par les nôtres, en l'assistance corporelle des pauvres malades, et de leur dire par leurs bouches quelque mot d'instruction et d'encouragement pour le salut ; nous avons aussi obligation de les aider à leur propre avancement dans la vertu pour se bien acquitter de leurs exercices charitables.

Il y a donc cette différence entre elles et les religieuses, que les religieuses n'ont pour fin que leur propre perfection, au lieu que ces filles sont appliquées comme nous au salut et soulagement du prochain ; et si je dis avec nous, je ne dis rien de contraire à l'Évangile, mais fort conforme à l'usage

de la primitive Église, car Notre-Seigneur prenait soin de quelques femmes qui le suivaient; et nous voyons dans les canons des apôtres qu'elles administraient les vivres aux fidèles et qu'elles avaient relation aux fonctions apostoliques.

Si Ton dit qu'il y a danger pour nous de converser avec ces filles, je réponds que nous avons pourvu à cela, autant qu'il se pouvait faire, en établissant cet ordre dans la Compagnie, de ne les visiter jamais chez elles dans les paroisses, et elles-mêmes ont pour règle de faire leur clôture de leur chambre, et de n'y laisser jamais entrer les hommes, singulièrement les missionnaires ; en sorte que si moi-même je me présente pour entrer, qu'elles me fermeront la porte : ce qui s'observe exactement de part et d'autre, grâce à Dieu.

Que si elles viennent ici, dans leur maison, tous les mois, rendre compte de leur intérieur et se confesser à un de nos prêtres, vous savez qu'il y en a deux ou trois destinés pour les entendre, de qui l'âge et la vertu sont au-dessus de toute crainte ; et si nous en envoyons d'autres aux deux hôpitaux proche d'ici, ce n'est pas tant à cause des filles qui y sont employées, que des autres personnes qui les habitent, lesquelles Dieu a confiées aux soins de la Compagnie pour l'âme et pour le corps. J'espère, Monsieur, que ce que je viens de répondre à votre difficulté ne vous déplaira pas, et je suis, en l'amour de Notre-Seigneur, votre, etc.

55i. — A M. DESDAMES,

SUPÉRIEUR, A VARSOVIE

Il se réjouît de le voir en bonne santé, mais il s*afflige des nouvelles qu'il reçoit des affaires de Pologne. — Il lui annonce le danger où se trouvent M. Portail et M"« Le Gras.

Paris, i3 février x66o.

Monsieur,

Je n'ai pas plutôt reçu et lu votre chère lettre du lo janvier que j'y réponds, pour vous dire que d'un côté elle m'a

apporté une grande Joie à cause de la santé que Dieu vous continue et du soin que sa divine Majesté prend de votre petite famille; je l'en remercie de tout mon cœur. Mais d'une autre part je suis en peine de ce que vous ne recevez pas mes lettres. Il faut pourtant agréer toutes les dispositions de la Providence qui gouverne sagement toutes choses.

C'est un nouveau sujet d'affliction que la nouvelle invasion des Moscovites qui ont repris Grodno et donné l'épouvante au peuple de Varsovie, quoiqu'ils n'aient pas approché; comme au contraire l'espérance qu'on a de la paix avec la Suède, dont on traite effectivement, nous console fort. Plaise à Dieu de bénir ce traité au contentement de la Pologne, afin qu'elle ait plus de moyens de repousser cet ancien ennemi qui la trouble. Nous attendrons assurance de cette paix avant de faire partir le secours que nous vous préparons, et nous nous réglerons pour le temps et la manière de leur voyage aux nouvelles que vous nous écrirez.

Je rends grâces à Dieu de ce que les filles de la Charité se portent bien et font bien. Pour la sœur Françoise, îi faut qu'elle ait patience à la suite de la reine, puisque Sa Majesté ne l'emploie qu'au service des pauvres qui sont ses maîtres et qu'il est difficile de la faire revenir de deçà pour le présent. Encouragez-la tant que vous pourrez.

Voici une lettre que M"" Le Gras lui écrivait la semaine passée. Elle est tombée malade depuis, au point que nous n'osons espérer qu'elle en relève, ce qui nous afflige fort; et ce qui comble notre douleur est que M. Portail est aussi grièvement malade ; ils ont reçu tous deux le saint viatique en même jour. Je les recommande à vos prières et à celles du bon M. Duperroy que j'embrasse avec vous de toutes les tendresses de mon âme. Je suis bien aise qu'il travaille à réparer l'église de Vitkiski, et marri de ce que cela vous sépare et vous incommode. Dieu, par sa bonté infinie, veuille vous

— 43? — réunîr et vous soulager. Vous avez bien fait de vous excuser vers Mgr Tévêque pour ne pas divertir l'argent destiné à cette réparation à autre usage; vous ne pouviez pas faire autrement, vu la nécessité de Téglise. J'ai oublié de le dire à M. Duperroy, par ma dernière, qui répond à la sienne, où il me parle de cette affaire. Ayez soin de vous conserver et lui aussi. Je suis, en Tamour de Notre-Seigneur, votre, etc.

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