A M. PESNELLE
PRÊTRE DE LA MISSION, A ROME
il lui adresse des paroles de consolation à l'occasion de la mort de son père, et le
dissuade du projet de venir en France.
4 février i656.
Monsieur,
Vous aurez appris, par les lettres que je vous ai envoyées, qu'il a plu à Dieu de disposer de monsieur votre père; il n'a
I. M. Jacques Pesnelle, né à Rouen le 5 juin 1624; reçu à Paris le 4 septembre 1646. II resta quelque temps à Rome, puis alla en 1637 prendre la direction de la maison de Gênes, où il resta dix ans. En 1667, il alla à Turin remplacer M. Martin. Il mourut en 1684.
pas été besoin de vous consoler sur cette affliction, puisque le même Dieu que vous servez en aura fait l'office, comme j'espère, en même temps que vous aurez tâché d'en mériter la grâce en conformant votre volonté à la sienne; c'est la prière que je lui ai faite. Je l'ai aussi prié et fait prier pour le repos de ce cher défunt, en qui notre Compagnie a beaucoup perdu; car il nous était un bon ami.
La lettre que je viens de recevoir de votre part porte deux raisons pour lesquelles vous vous proposez de faire un voyage en France, dont l'une est de venir voir et consoler ce bon père; or cette raison cesse, présentement qu'il est devant Dieu.
Reste la seconde, qui regarde votre part du bien qu'il a laissé : sur quoi je vous dirai, Monsieur, qu'elle ne peut pas vous être disputée, et vous aurez droit de la demander en quelque temps que ce soit, parce que le vœu de pauvreté que nous faisons ne nous exclut pas de la succession, mais il vous laisse le pouvoir de disposer de votre fonds.
Cela supposé, je ne suis pas d'avis que vous veniez en deçà pour cet intérêt temporel, puisqu'il ne peut dépérir et que vous n'en avez pas besoin; car, outre le bien que vous laisseriez à faire de delà, vous viendriez à vous engager en quelque procès qui vous embarrasserait l'esprit et donnerait quelque atteinte à votre vocation. Je suis assuré que, si vous eussiez été du temps des apôtres, le Seigneur ne vous aurait pas permis le retour en votre pays, puisqu'il le refusa à deux de ses disciples, quoique le sujet qu'ils lui alléguèrent fût plus spécieux; car l'un voulait aller enterrer son père mort, et l'autre vendre ses biens et les distribuer aux pauvres. C'est que ce divin Sauveur savait les inconvénients qui arrivent de tels retours, et lui-même l'éprouva quand il retourna à Nazareth.
Pour cela donc. Monsieur, je vous prie de différer votre voyage et de vous contenter d'écrire à messieurs vos frères.
Ce sera pour leur témoigner votre douleur et mêler vos larmes avec les leurs pour la perte commune que vous venez de faire, comme aussi pour envier le bonheur qu'ils ont eu d'assister ce cher père en sa maladie et en sa mort, pour leur souhaiter la grâce de craindre et d'aimer Dieu comme il a fait, et pour leur dire que vous étiez sur le point de les venir voir, mais que, vous trouvant en l'occasion de servir utilement Notre- Seigneur et le prochain, à qui vous vous êtes donné, vous voulez préférer le salut des âmes à votre propre satisfaction, dans l'espérance que, comme monsieur votre père est, après Dieu, la première cause 'du bien que vous faites, Notre-Seigneur lui en appliquera le mérite ; que vous espérez aussi que, dans le partage de la succession, ils vous garderont votre portion ; que vous n'êtes pas religieux et ne le pouvez jamais être, mais bien prêtre séculier du corps du clergé, et par conséquent que vous avez droit de succéder avec eux. Voilà à peu près ce que vous leur pouvez mander.
Au reste, je ne puis vous exprimer la consolation que j'ai d'apprendre les bénédictions que Dieu donne à vos travaux et à ceux de M. Legendrc, que j'embrasse tendrement et en esprit. Je prie sa divine bonté qu'elle vous les continue et vous donne les forcés requises pour soutenir tant de missions. Les bourrasques qui se sont levées en la dernière n'ont pas diminué ma joie; car c'est signe que Tesprit malin s'est vu pressé de quitter la place, puisqu'il a joué de son reste en excitant ouvertement ses suppôts contre les serviteurs de l'Evangile qui tâchent de faire régner Jésus-Christ dans les âmes que ce tyran lui a ravies. Oui, Monsieur, c'est bon signe quand vous souffrez pour la justice, et j'espère que la patience et l'humiliation que vous avez exercées par cette petite tribulation vous auront attiré de nouvelles grâces pour triompher glorieusement d'une plus grande, si elle se présente, et pour travailler avec plus de fruit. Les souffrances de Jésus-Christ
ont donné la fécondité à ses paroles, et vos croix la donneront de même à la sainte semence que. vous jetez dans les cœurs. Conservez-vous, je vous en prie. Je suis, en Tamour de ce même Seigneur, etc.