A M MARTIN
SUPERIEUR, A TURIN
II 1-exhorte à l'humilité, en reconnaissance des grflces que Dieu lui fait et des succès qu*il donne à son zèle. — II remercie Dieu de la bienveillance de Madame Royale, et de l'offre que Ton fait de l'église du Très-Saint-Sacrement. — Il promet du renfort, et donne des nouvelles de la Compagnie.
Paris, 23 juin i656.
Monsieur,
Votre lettre du 3o de mai nous a apponé une consolation indicible et de nouveaux sujets de louer Dieu et de vos conduites et de vos travaux, parce que les bénédictions de Dieu y sont si évidentes qu'on ne peut le désirer davantage. Son saint nom en soit donc à jamais loué et remercié. C'est à quoi j'ai exhorté la Compagnie, après lui avoir dit les diverses missions que vous avez faites, et les heureux succès qu'elles ont eus, même à l'égard des hérétiques.
S'il y a des gens au monde qui aient plus l'obligation de s'humilier, c'est vous et moi (j'entends aussi ceux qui travaillent avec vous) : moi, pour mes péchés, et vous, pour les biens qu'il plaît à Dieu défaire par votre moyen; moi, pour me voir hors d'état d'assister les âmes, et vous, de vous voir choisi pour contribuer à la sanctification d'une infinité, et de le faire avec tant de fruit. Il faut une grande humilité pour ne se complaire pas dans ces progrès, ni dans les applaudissements publics. Il en faut une grande, mais bien nécessaire, pour référer à Dieu toute la gloire de vos travaux. Oui, Monsieur, vous avez beoin d'une humilité ferme et vigoureuse pour porter le poids de tant de grâces de Dieu, et de concevoir de grands sentiments de gratitude pour en reconnaître l'auteur. Je prie Notre-Seigneur, Monsieur, qu'il vous les donne à tous tant que vous êtes, ne doutant pas que sur ce fondement il n'établisse un magasin de dons célestes qui vous rendront de plus en plus agréables à Dieu, très utiles au pauvre peuple et à bonne odeur à l'état ecclésiastique.
Je rends grâces à Dieu aussi de celle qu'il vous a fait trouver en Madame Royale, qui n'a pas eu désagréable la rêvérence que vous lui avez faite, ni les services que vous lui avez offerts : ce qui fait voir combien Dieu est libéral envers ceux qui le servent, en ce que de pauvres prêtres, qui pour son amour s'adonnent au salut des pauvres gens de la campagne, il se plaît à les élever jusqu'à la bienveillance des souverains et à l'affection des grands du monde.
C'est encore une grande grâce que Dieu vous fait en cette église que Ton vous offre dans la ville, dédiée au Saint-Sacrement, propre pour les exercices d'un séminaire et des ordinands. Il faut prier Notre-Seigneur qu'il fasse connaître son bon plaisir à ceux qui ont cette bonne volonté, et à nous aussi pour y correspondre autant que nous le pourrons. Si la proposition en vient plus avant, vous m'en écrirez les particularités, avec le pour et le contre, afin que je vous en mande nos pensées. Nous devons recevoir avec respect tout ce que Dieu nous présente et puis examiner les choses avec les circonstances, pour faire ce qui est le plus expédient.
Je ne doute pas, Monsieur, que la grâce qui accompagne Mgr le marquis, votre fondateur, ne vous ait attiré 'es grâces spirituelles et temporelles que Notre-Seigneur vous donne, et qu'il ne faille imputer à son mérite celles que Dieu vous prépare. Quoi qu'il en soit, nous lui sommes infiniment obligés. Dieu veuille le conserver et le sanctifier de plus en plus, comme aussi M. le président Belletra, qui vous a parlé de cette église et qui vous témoigne tant de charité. Assurez-les, dans les occasions, de notre parfaite reconnaissance, de nos prières, quoique chétives, et de notre obéissance perpétuelle, particulièrement de la mienne.
Vous nous demandez du secours et nous faisons ce que nous pouvons pour vous en donner. Nous avons céans un prêtre fort bon et fort exemplaire, qui prêche assez bien, né
sujet de Son Altesse royale, que nous vous destinons et que nous vous enverrons au plus tôt. Il ne parle pourtant pas l'italien, mais j'espère qu'étant avec vous, il l'apprendra en peu de temps, et que Notre-Seigneur, qui donne le don des langues et l'intelligence, lui rendra facile celle-là. Nous avons encore pensé et même écrit pour un changement à faire entre vous et la maison de Gênes, qui tournera à votre soulagement, pourvu que celle de Rome puisse donner un prédicateur à M. Blatiron, et que M. Richard, qui veut sortir de là où il est, soit content d'aller travailler avec vous, comme je l'espère. Cependant je vous prie, au nom de Notre- Seigneur, de ménager votre santé et de modérer vos exercices.
Je vous enverrai une autre fois l'instruction que vous me demandez, de la confrérie des dames des paroisses de Paris, de leur union et de leurs œuvres de charité. Quant aux filles qui servent les pauvres malades, je vous enverrai aussi un mémoire de leurs emplois et de leur façon de vivre, si oh en voulait avoir à Turin et que M"® Le Gras fût en état d'y en envoyer ; mais elle est si pressée d^en donner à quantité d'évêques et d'autres personnes de considération qui en demandent, et elle en a si peu qui ne soient employées, qu'elle ne sait de quel côté se tourner.
Pour nouvelles, nous nous portons assez bien, grâce à Dieu. Nos gens sont dispersés en trois divers diocèses, où ils font des missions.
Un vaisseau est arrivé à Nantes, venant de Madagascar, qui nous en a apporté des nouvelles. M. Dufour ni les autres n'y étaient pas encore arrivés lorsqu'il en est parti. Les lettres de M. Bourdaise nous ont consolés et affligés tout ensemble ; je ne vous dirai rien pour le présent des sujets de cette consolation, réservant à vous en faire part lorsque je pourrai vous envoyer une copie de sa relation. Mais l'as-
sistance que nous devons à nos défunts, du nombre desquels est M. Mousnier, m'oblige à vous communiquer notre douleur pour procurer à son âme le secours de vos prières, quoique nous ayons sujet de croire qu'elle n'en a pas besoin. Il est mort par un excès de zèle et d'austérité de vie, et la manière dont il a toujours vécu nous doit faire estimer qu'il jouit maintenant de la gloire dont Dieu couronne les ouvriers évangéliques qui meurent les armes à la main, comme il a fait. Je salue cordialement votre famille et suis, en Tamour de Notre-Seigneur, etc.
P.-5. J'oubliais à vous dire que nous adressons à M. de la Forcade, à Lyon, un paquet pour vous le faire tenir par autre voie que la poste, où sont quelques copies du bref des indulgences et des cas réservés au Saint-Siège, pour les missionnaires et les missions, avec un mémoire de ce qu'il faut faire pour vous en servir.