A M. JOLLY
SUPÉRIEUR, A ROME
Il demande qne l'on diffère les vœux d*un frère dont la conduite n*a pas été satisfaisante. — Il donne les raisons qui le déterminent à désigner M. Berttae pour une mission au Liban. — Il fait prier pour Rome menacée de la peste.
14 juillet i656.
Monsieur,
Je ne voudrais pas recevoir aux vœux le frère N..., qu'il n'eût donné autant de témoignages de sa véritable conversion qu'il a donné de sujets d'en douter. Nous prolongeons ici le temps du séminaire à un clerc, pour une action qu'il a faite au bout de ses deux années : il demanda à son directeur la permission d'aller ouïr un des entretiens de l'ordination, à quoi ledit directeur répondit qu'il aviserait s'il serait à propos ; mais le Jeune homme, emporté de ce désir, ne s'arrêta pas à cela et alla à cet entretien ; ce qui nous fit juger que, n'ayant pas eu la force de se vaincre en cela, il était mal disposé pour passer à l'état d'étudiant; c'est pourquoi nous lui faisons faire encore six mois de séminaire, afin qu'il apprenne à se surmonter. Vous ferez donc bien de différer encore à admettre ledit frère N. à l'action qu'il veut faire.
Mgr le nonce m'ayant donné une copie de la lettre qu'il a reçue de la Sacrée Congrégation, par laquelle il est jprié de savoir de moi si nous pourrons donner un homme qui ait gravité, bonté et doctrine pour la commission du mont Liban dont vous m'avez écrit, nous avons mis entre nous deux choses en délibération : la première, si nous entreprendrions cette affaire, et la seconde, qui nous pourrions choisir qui ait les qualités requises. Pour la première, nous avons vu que, la proposition venant de la part de ladite Sacrée Congrégation, il y a apparence de vocation de Dieu, et que nous devions tâcher d'y répondre ; et quant à l'autre, nous avons jeté les yeux sur vous. Monsieur, et sur M. Berthe. Mais considérant que les chaleurs du mont Liban sont si grandes qu'elles vous pourraient incommoder, que déjà vous avez mal aux jambes, ou disposition pour y en avoir, et que les bénédictions que Dieu donne à vos conduites dans Rome sont des signes qu'il vous y veut, nous avons cru vous y devoir laisser, et nous sommes déterminés à M. Berthe, qui, à la vérité, n'a pas naturellement tant de gravité, mais, y faisant attention comme il fait, il en montre assez, et la mêlant avec sa douceur, il y aura peu à dire à son extérieur; et pour la vertu. Dieu lui en a donné beaucoup, par sa grâce, comme aussi beaucoup de prudence et de piété. Et certes il nous semble à tous, qui avons vu sa conduite dans les plus importantes affaires qu'on lui a commises, qu'il y a réussi, en sorte qu'il a paru que Notre-Seîgneur l'accompagne de sa grâce. C'est aussi ce qu'ont toujours dit les dames de la Charité dans les affaires qu'il a traitées pour les frontières de Picardie et de Champagne, et ce que nous pouvons dire de la visite qu'il vient de faire de toutes nos maisons, où tout s'est si bien passé qu'il y a sujet de reconnaître que c'est un ouvrage de Dieu. Et pour la doctrine, il en a assez, Dieu merci, car il a fait sa philosophie et sa théologie.
Je viens présentement de voir Mgr le nonce, à qui j'ai parlé de ce missionnaire, et lui ai mis en main une lettre que j'avais faite à même fin, pour la lui laisser en cas que je ne le trouvasse pas, où je n'ai énoncé ses qualités qu'en général, mais en lui parlant je suis descendu dans le particulier. Il en doit écrire aujourd'hui à la Sacrée Congrégation, et, en attendant ses ordres, nous prierons Dieu qu'il dispose de cette affaire ainsi que sa sagesse le trouvera convenable.
J'ai reçu une grande affliction de celle dont Rome est menacée par la contagion qui commence ; j'en ai fait part à la Compagnie, pour l'exciter à prier Dieu qu'il ait agréable d'en arrêter le cours, et surtout de conserver notre Saint- Père. Je pense qu'il n'y a personne céans qui ne s'intéresse à cela, et ne fasse son possible pour obtenir de Dieu cette miséricorde.
Je vous ai déjà écrit mon sentiment sur ce que vous avez à faire, supposé cette maladie ; je rends grâces à Dieu de la disposition qu'il vous donne à tous d'exposer vos vies, s'il est besoin. La volonté de Dieu vous sera connue par celle de Sa Sainteté, et vous ferez bien cependant, selon cette même volonté, d'user des précautions raisonnables pour éviter le mal, et d'honorer dans votre maison la solitude de Notre- Seîgneur; et si vous recevez ordre d'en sortir pour assister les pestiférés, à la bonne heure, ce sera pour servir Notre- Seigneur même, qui vous tiendra sous sa protection, laquelle nous lui demanderons incessamment pour votre personne et pour votre famille, etc.
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