‹ Lettres de S. Vincent de PaulChapitre 6 sur 294 · A M. BLATIRON · texte numérisé non relu

A M. BLATIRON

SUPÉRIEUR^ A GÊNES

11 cnumèrc les raisons que Ton a de faire les vœux dans la Compagnie, et réfute

les objections qu'on oppose.

19 février i655.

Monsieur,

Je vous ai écrit, par mes deux dernières, mes pensées au sujet de celle que vous m'avez écrite, et M. Duport ' à M. d'Horgny, à Tégard de raffermissement de notre petite Compagnie et de l'ouverture que vous avez faite à Mgr le cardinal Durazzo. Maintenant je vous en écris un peu plus au long, afin que vous en fassiez l'usage convenable. Or j'ai pensé que, pour procéder en ceci avec quelque ordre, il fallait mettre en question : quel usage semble le meilleur, ou celui que vous proposez, qui est que le corps de la Compagnie ne fasse point des vœux, et qu'il n'y en ait que quelques-uns qui soient destinés aux principales charges ? ou bien s'il est à propos d'en demeurer à l'usage de la Compagnie, qui est que tous se lient à Notre-Seigneur par les vœux de pauvreté, chasteté, obéissance et stabilité (indispensables, si ce n'est par le Pape ou par le Général de la Compagnie), et d'en poursuivre l'approbation en cour de Rome? Or voici quelques raisons pour lesquelles la Compagnie fait ces vœux simples ; et puis nous parlerons de celles que vous. Monsieur, et M. Duport, alléguez pour autoriser votre opinion, auxquelles je répondrai à la fin.

La première est que ceux que la Providence a appelés dés premiers dans une Compagnie naissante tâchent (pour l'ordinaire) de la mettre en l'état le plus agréable à Dieu qu'il se peut. Or est-il vrai que l'état le plus agréable à Dieu est celui

I. Nicolas Duport^ né à Soissons le 22 mars 1619; reçu à Paris le 5 mai

de la perfection que Notre-Seigneur a embrassée sur la terre et qu'il a fait embrasser aux apôtres, qui consiste entre autres moyens à vivre en pauvreté, chasteté, obéissance et stabilité dans sa vocation. Selon cela, il semble que la Compagnie a bien fait de faire les vœux de pauvreté, chasteté, obéissance et stabilité, non quelques-uns seulement, mais chacun de la Compagnie.

La deuxième est qu^ les personnes qui se sont données à Dieu en cette manière, travaillent bien plus fidèlement à l'acquisition des vertus qui tendent à la perfection de leur vocation, à cause de la promesse qu'ils en ont faite à Dieu par les vœux, que ceux qui ne tendent point à ce bienheureux état de vie que Notre-Seigneur a embrassé ; et que selon cela, la Congrégation de la Mission travaillera plus efficacement par les vœux à son avancement spirituel, que si elle n'en faisait pas.

La troisième est que Dieu a voulu affermir les personnes de chaque état en leur vocation, par des promesses expresses ou tacites qu'elles font à Dieu, de vivre et de mourir en cet état : les Juifs, par la circoncision qui les obligeait de vivre et mourir en la religion qu'ils professaient, sous peine de la vie; les chrétiens, par le baptême, qui. les oblige de mourir plutôt que d'y renoncer ; les prêtres, par les promesses de chasteté et d'obéissance qu'ils font ; et les religieux, par trois vœux, savoir de pauvreté, chasteté et d'obéissance ; les personnes mariées, par un sacrement qui les oblige à demeurer toujours en cet état, sans en pouvoir sortir que par la mort. Ce qui étant ainsi, n'est-il pas juste que la Congrégation de la Mission ait quelque lien qui attache les missionnaires à leur vocation pour toujours?

La quatrième est que la sagesse de Dieu en use de la sorte et qu'elle a inspiré cet usage à l'Église, à cause de la légèreté de l'esprit humain, qui est si grande qu'il ne demeure jamais

en même état : Nunquam in eodem statu pennanet. Ce qu'il veut cette année, il ne le voudra point la suivante, non pas même peut-être demain, surtout quand il s'agit de s'appliquer à des choses rudes et difficiles, comme sont les exercices de la Mission : aller prêcher et catéchiser de village en village, principalement en hiver, où Ton est mal couché et mal nourri, et où Ton a toujours à traiter avec le peuple grossier, avec des peines indicibles. Ceux que nous avons envoyés aux îles Hébrides sont contraints d'y vivre de pain d'avoine. En Barbarie, Ton est sujet aux avanies, et aux Indes on a beaucoup à souffrir en d'autres manières.

La cinquième est que cette pratique a été proposée par le Supérieur général dans deux congrégations ' qu'il a tenues pour cela, composées des principaux supérieurs de ladite Compagnie, dans lesquelles la chose ayant été proposée, il fut résolu, à la pluralité des voix, qu'on ferait lesdits vœux simples, sous le bon plaisir de Mgr l'archevêque de Paris, auquel le Pape avait renvoyé le pouvoir d'approuver les règles que ferait le Général, pour le bon gouvernement de ladite Compagnie.

La sixième, c'est une maxime des saints, qu'une chose d'importance qui regarde la gloire de Dieu et le bien de l'Église, ayant été faite ensuite de beaucoup de prières et de conseils pris à cet effet, il faut croire que c'est la volonté de Dieu que la chose se fasse, et qu'on doit regarder comme tentations diaboliques les propositions qu'on fait contraires à cette résolution ; et c'est par cette maxime que Clément VIII se défit de la tentation qu'il avait, qu'il serait damné pour avoir réconcilié à l'Église et rendu possesseur du royaume de

I. La première assemblée eut lieu le i3 octobre 1642 : elle comptait onze missionnaires; la seconde eut lieu le i" juillet i65i, et se composait de quatorze missionnaires. Voir Circulaires des supérieurs généraux, tome I, p. I et 8.

France Henri IV, quî, étant huguenot, s'était fait catholique et était retombé pour la deuxième fois dans Thérésie. Ce saint pontife, en un songe qu'il eut, s'imagina qu'il était appelé au jugement de Dieu, et que là il lui fut reproché d'avoir donné à garder les brebis au loup, en obligeant les peuples de France à obéir au roi, qu'ils n'eussent reconnu tel autrement. Mais un cardinal, en qui il avait grande confiance et à qui il communiqua sa peine, le pacifia par la règle susdite. Or est-il que les prêtres de la Mission ont fait beaucoup de prières à cet effet; après quoi, ils proposèrent leur pensée à Mgr l'archevêque de Paris, qui dit d'abord qu'il avait pensé souvent qu'il était impossible de conserver cette Compagnie comme il la voyait, sans un lien intérieur et perpétuel ; que néanmoins il y penserait et examinerait la chose, ce qu'il fît pendant cinq ou six ans, et l'approuva enfin l'an i64i,et désira l'approuver derechef {Auctoritate Apostolica pour la seconde fois), l'an i653, peu de temps avant sa mort ; et dans deux assemblées des principaux supérieurs, que la Compagnie a tenues en divers temps, elle a approuvé et confirmé cette pratique.

La septième et dernière raison est que, l'usage de ces vœux simples étant dans la Compagnie depuis treize ans ou environ, il n'y a point d'apparence de le changer sur la simple pensée d'une ou deux personnes de ladite Compagnie. Et puis, comment le pourrait-on faire, la chose étant approuvée par deux fois par le prélat, les inférieurs ne pouvant changer ce que le supérieur a approuvé, que par autorité du Saint-Siège? et il faudrait faire un étrange bouleversement dans la Compagnie.

Voilà quelques raisons en faveur de l'état présent de nos vœux, qui font voir que c'est un ouvrage de Dieu et qu'il s'y faut tenir.

Contre cela, on allègue, pour première raison de ce chan-

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gement, qu'il faut remettre la Compagnie comme elle était au commencement, sans des vœux. Je réponds que la Congrégation n'a été que deux ou trois ans sans faire des vœux, pendant qu'elle n'était composée que de trois ou quatre personnes seulement; mais qu'à la troisième ou quatrième année, qu'elle fut composée de cinq ou six personnes, elle fit des vœux simples, sans réserve au Pape et au Général, et cela sans permission, laquelle on n'a demandé, avec la réserve au Général, que douze ou treize ans après cet usage : ce qui fait voir l'attrait intérieur qu'elle avait à se donner à Dieu par des vœux.

La seconde raison est qu'on allègue que la Compagnie deviendrait une religion, les vœux étant approuvés du Pape, selon Lessius (lib. 2 : De jiistitia et jure^ cap. 41 de statu religioso)^ qui dit, parlant des vœux simples : Non est necessarium ad essentiam status religionis lit vota ista sint soientnia. A quoi l'on répond premièrement, que, si cela était ainsi, cette partie de la Compagnie qui ferait les vœux comme on le propose serait donc religieuse : ce qui serait le même inconvénient. Deuxièmement, on répond qu'une compagnie devient religieuse quand l'Église approuve ses vœux simples à l'effet que la compagnie dans laquelle ils se font soit censée une religion, comme les paroles suivantes do Tauteur le font voir : Sufficit^ dit-il, ut ab Ecclesia in eum Jinem acceptentur^ et ajoute ensuite l'exemple des premiers vœux simples des pères Jésuites, que l'Église approuve, en sorte qu'ils aient l'efficace des vœux de religion. Or est-il que tant s'en faut que la Compagnie désire que ses vœux soient de cette nature, qu'au contraire elle déclare par l'acte d'approbation de monseigneur l'archevêque de Paris, qu'encore qu'elle fasse ces vœux simples de pauvreté, chasteté, d'obéissance et de stabilité, elle n'entend pas pour cela être censée une religion, mais au contraire être toujours du corps du clergé.

Selon cela, cette seconde objection paraît manifestement nulle. Ce que dit Layman ' se doit entendre de la même sorte. Pour Azorius ^, il ne dit rien de cela; au moins on n'a rien trouvé, après avoir parcouru toutes ces matières.

La troisième. De dire que la Compagnie sera plus agréable aux prélats sans ces vœux : Je réponds premièrement que nosseigneurs les prélats n'auraient donc pas agréable cette partie de la Compagnie qui ferait les vœux : ce qui serait tomber dans rinconvénient qu'on veut éviter. Deuxièmement, ils ne se mettent point en peine si nous faisons des vœux ou non, pourvu qu'il plaise à Dieu que nous vivions dans l'observance de nos règles, que nous travaillions au salut du pauvre peuple des champs et à servir utilement l'état ecclésiastique par les exercices des ordinands et par les séminaires dont ils nous donnent la direction; car quelles raisons aurontils, cela étant, de nous moins affectionner à cause de nos vœux simples, puisqu'ils se sont obligés eux-mêmes, en la réception des ordres, à l'obéissance et à la chasteté ? Et pour ce qui est de la pauvreté, l'Église ordonnant qu'après avoir reçu le vivre et le vêtement ils doivent donner le surplus aux pauvres, n'est-ce pas être obligés à la pauvreté ? Et puis, notre vœu d'obéissance ne nous oblige-t-il pas à leur obéir, comme le serviteur de l'Évangile à son maître, dans nos emplois ? Pourquoi donc allègue-t-on que nosseigneurs les prélats nous en aimeront moins ?

La quatrième, que les prêtres qui feront les vœux et seront employés aux principaux offices de la Compagnie, la feront avancer à la perfection sans les vœux. Je réponds que c'est

1. Paul Layman, S. J., Allemand. Théologien remarquable par la valcur des raisons qu'il allègue^ la perspicacité de sa doctrine, et digne sans contredit de figurer parmi les grands docteurs de la théologie morale. Il mourut en i635.

2. Jean Azor, S. J., Espagnol, digne pour sa sagesse, sa science et le poids de ses raisons, d^un noble rang parmi les théologiens. H est mort en i663.

une question si cela sera, et qu'il y a bien plus d'apparence qu'ils avanceront incomparablement plus ayant fait les vœux qu'autrement, puisque l'observance des mêmes vœux est un avancement continuel à l'acquisition des vertus qui mènent à la perfection, à laquelle doivent tendre tous les missionnaires.

J'ajoute enfin à ce que j'ai dit, que je ne sache point en l'Église de Dieu aucune congrégation qui en use de la sorte, si ce n'est les filles de la Madeleine de cette ville, où, de six ou sept vingts qu'elles sont, il y en a environ trente qui font les vœux de religion, et les autres sont en simple congrégation, à dessein que celles-là dirigent un jour celles-ci. Or l'expérience fait voir que cet usage nuit plus qu'il ne profite à ces pauvres créatures, parce que les premières sont des suffisantes, méprisent les autres et se rendent insupportables, et les secondes ont en telle aversion les autres qu'à la moindre faute qu'elles font, elles murmurent, crient contre elles ; et les premières, qui n'ont pas assez de vertu pour supporter les effets de cette aversion, crient d'un autre côté, et c'est ce qui les tient toujours dans un continuel grabuge et fait un divorce dans leur maison. Et si ce n'étaient les filles de Sainte-Marie qui les dirigent et qui font ce qu'elles peuvent pour modérer toutes choses, il y a longtemps que cette maison serait renversée. C'est pourquoi l'on n'admet plus de ces pauvres filles aux vœux que le moins qu'on peut, à dessein de les ôter tout à fait peu à peu.

On dira peut-être contre cela, que les pères Jésuites en

usent ainsi, quelques-uns d'entre eux étant profès, et les

autres non : à quoi l'on réplique que le cas n'est pas sem-

• blable, tous étant religieux et faisant des vœux, quoique

différents.

Voilà, Monsieur, ce que j'ai pensé vous devoir dire sur le sujet de la proposition que vous m'avez faite, de faire

changer d'état à la Compagnie, et dont vous avez parlé à monseigneur le cardinal, à ce que vous vous établissiez de plus en plus dans les sentiments de cette sainte pratique, et éclaircissiez Son Éminence des difficultés que votre proposition lui aura pu mettre dans l'esprit, en mettant ceci (que je vous écris) en italien, et que vous* lui fassiez savoir les sentiments que Dieu vous donnera sur cela, vous suppliant, au surplus, de penser devant Dieu si les aversions que quelques-uns ont aux vœux ne viennent pas du côté de la nature qui réclame toujours la liberté. Je vous embrasse cependant avec toutes les tendresses de mon cœur, et je suis votre, etc.

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