A M. OZENNE
SUPÉRIEUR, EN SILÉSIE
Il s'afnîge d'être sans nouvelles. — Il espère que la Pologne se relèvera comme Ta fait
la France après des rrises semblables.
Paris, i8 septembre i656.
Monsieur,
Voici deux ordinaires que je n'ai point reçu de vos lettres. J'en ignore la cause, mais, dans la crainte que cela soit l'état des affaires, j'en ai une grande aflBiction, et plus grande que je ne vous puis dire. Je ne laisse pas de vous écrire toutes les semaines pour tâcher de vous exprimer ma douleur, et par vous à la reine, pour la peine où elle se trouve. Nous prions Dieu sans cesse qu'il ait agréable de bénir les armes
du roi et de protéger le royaume; ce que J'espère qu'il fera; et, bien que les faux bruits qui courent de deçà, que nous ne croyons pas, dussent donner quelque diminution à cette espérance, je la sens néanmoins tout entière.
La France a été deux ou trois fois sur le point d'un bouleversement irrémédiable, en sorte que le roi n'avait une fois qu'une seule ville qui lui fût soumise. Il n'y a que deux ou trois ans que nous avons vu trois armées aux environs de Paris, le roi chassé et tout le royaume quasi révolté. Tout est néanmoins revenu au premier état, ec jamais le roi ne fut plus maître absolu.
Dieu permet quelquefois ces grandes agitations, qui ébranlent les États les plus fermes, pour faire ressouvenir les souverains de la terre qu'ils relèvent de sa royauté, et qu'ils ne sont pas sans dépendance plus que leurs propres sujets ; mais cela fait, il les rétablit : enfin il abaisse et relève, quand il lui plaît et qui bon lui semble. C'est à nous d'adorer ses conduites et de nous confier en sa bonté. Écrivez-nous l'état des choses, tant que vous pourrez ; si la voie ordinaire vous manque, vous n'aurez qu'à vous servir de celle de Vienne en Autriche; car j'ai vu dans la carte que vous n'en êtes éloigné que de cinquante lieues. La reine ne manquera pas d'occasions pour écrire en France, et ainsi j'espère que vous nous consolerez de vos chères nouvelles.
Dieu veuille consoler et bénir votre petite famille ! je l'embrasse-avec toute l'humilité et la tendresse que je le puis, particulièrement votre chère âme. Nous n'avons rien de nouveau de deçà que je ne vous aie déjà mandé. Je commençai hier ma retraite, qui m'empêchera de rendre mes devoirs à M. Conrad sur son départ, qu'on m'a dit devoir être demain. Celui de M. de Noyers a été si subit que je n'ai pu avoir l'honneur de le voir auparavant. Il est vrai que 'ai été deux ou trois fois chez lui sans avoir eu le bonheur
de le rencontrer; non que J'eusse pour lors dessein de prendre congé de lui, ne sachant pas qu'il dût s'en aller si tôt, mais c'était pour lui témoigner mon affliction de l'état des affaires de Pologne, et lui faire connaître les grandes obligations que nous avons à Sa Majesté. Je prie derechef Notre- Seigneur qu'il soit votre lumière et votre force en tous les accidents de cette vie, vous assurant que je serai dans le temps et dans l'éternité, avec la grâce de Dieu, en son amour, etc.