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11 rengage à surmonter la tentation qui le porte à demander sou changement, et donne les raisons pour lesquelles il refuse de le lui accorder.
1 1 novembre i656.
Mon cher frère,
Quoique vos lettres me donnent quelque sujet d'affliction, pour la peine où je vous vois, elles me donnent aussi occa-
sion de me consoler en la vue des grâces que Dieu vous a faites, qui font que j'ai une tendresse particulière pour vous et un égal désir de contribuer à votre avancement spirituel. Sur ce fondement, je vous dirai mes pensées au sujet de votre rappel : il me semble que cette affection que vous avez ne vient pas de Dieu, parce qu'elle est trop véhémente; celles que Dieu donne sont douces et paisibles, elles n'apportent aucun trouble à Tesprit, ainsi que fait la vôtre, qui vous met dans rinquiétude. Je vous ai prié plusieurs fois d'avoir patience; mais c'est alors que vous en avez eu le moins, en sorte que j'ai douté si je devais faire réponse à votre lettre, puisque les miennes, au lieu d'obtenir ce que je vous demande, vous provoquent davantage à poursuivre ce que vous prétendez. Mais j'ai cru vous devoir avertir que je diffère à vous contenter, de crainte de vous nuire en adhérant à une passion déréglée. Je la nomme ainsi, d'autant qu'elle vous a fait mettre votre vocation en compromis, disant que, si je ne trouve pas vos raisons bonnes, je voie si vous devez vous retirer. O mon frère! que voilà une parole mal digérée ! Si vous connaissiez bien les dons de Dieu, vous ne préféreriez pas le changement d'une maison au bonheur de servir Notre- Seigneur en l'état où il vous a appelé, qui est une grâce si avantageuse, qu'elle vous doit être plus chère que la vie.
Quand je compare votre disposition présente avec celle où je vous ai vu ci-devant, il me semble que ce n'est pas Pierre N. qui m'a parlé de la sorte. Il est pourtant vrai que c'est vousmême ; mais il est vrai aussi que vous me paraissez tout autre. Où est maintenant cette reconnaissance qui vous a fait bénir Dieu tant de fois de vous avoir retiré du monde, pour vous faire trouver dans la Compagnie tant de moyens faciles de vous perfectionner, et tant d'exercices de charité pour aider les autres à faire leur salut ? Où est cette indifférence aux lieux et aux emplois, qui vous a fait dire si souvent que vous
étiez prêt à aller et prêt à demeurer, pour suivre Notre-Seigneur ? Où est cette grande ferveur que vous avez eue pour faire la volonté de Dieu partout et en toutes choses, selon qu'elle vous serait signifiée par la sainte obéissance ? Vous savez bien que vous êtes allé de delà plein de cette affection ; et grâce à Dieu, vous y avez toujours été à bon exemple aux autres frères et à consolation aux familles. D'où vient qu'à cette heure vous dites que si c'était à refaire vous ne savez ce que vous feriez ? Je pense, mon cher frère, que vous avez usé de ce terme plutôt pour exagérer le sentiment de votre peine que pour désavouer le bien que vous avez fait. Le bon Dieu est toujours le même et mérite d'être servi présentement comme alors, et il ne faut pas vous décourager pour souffrir quelque dégoût, non plus que les voyageurs pour les difficultés, ni les mariniers pour la tempête. Chacun s'efforce doucement de les vaincre pour arriver au lieu qu'il s'est proposé. Nous avons deux missionnaires à Varsovie, où ils ont souffert beaucoup de mauvais traitements, surtout dans la rigueur de deux sièges qui les ont exposés cent fois à la mort, et où ils ont été dépouillés de toutes choses, jusqu'à leurs habits ; les Suédois s'étant retirés, la contagion y est survenue. M. Desdames en a été frappé, mais il a plu à Dieu de l'en guérir. Pensez-vous, mon cher frère, que pendant tous ces dangers de guerre et de peste ils s'en soient éloignés, comme ils l'ont pu faire facilement ? Oh ! qu'ils s'en sont bien gardés! ils n'ont pas seulement témoigné en avoir la pensée. Et pourquoi ? C'est qu'ils n'ont point de désirs ; ils se contentent de demeurer au lieu et en l'état où Dieu les a mis, sachant qu'ils ne sauraient être mieux, et que le bonheur d'un missionnaire est d'être ferme en sa mission et en son office, jusqu'à ce qu'on l'en retire, à l'exemple de Notre-Seigneur, qui, étant venu en ce monde poui accomplir la volonté de son Père, y a été obéissant jusqu'à la mort. Si vous vous trouviez dans quel-
qu'un de ces périls où ces messieurs ont été et sont encore, vous seriez, en quelque façon, excusable; mais de vouloir abandonner votre poste, parce que, dites-vous, vous n'entendez pas la langue et que vous ne pouvez pas pratiquer les règles dans une maison qui n'a pas forme de communauté, ce sont des prétextes pour vous satisfaire, et non pas de bonnes raisons pour vous faire rappeler. Si, depuis dix ans que vous êtes en Gascogne, le langage ne vous a pas empêché de servir utilement la Compagnie, il vous doit bien moins empêcher désormais que vous Tentendez mieux qu'au commencement.
De vous en prendre contre la famille, qui est petite, c'est mal à propos ; car de ce qu'elle est petite et que vous êtes autant de frères que de prêtres, vous pouvez mieux vaquer au règlement que s'il n'y avait que vous de frère, comme à Saintes, à Crécy et autres lieux où il n'y en a qu'un, lequel par conséquent n'a pas toujours du temps pour faire également l'office de Marie avec celui de Marthe. Si vous dites que vous manquez d'occupation et que c'est ce qui vous ennuie, il est bien facile de remédier à cela, en faisant à vous seul le travail de deux; car si vous le pouvez faire, nous enverrons ailleurs le frère qui est avec vous. Mais pourquoi, me direzvous, ne m'ôtez-vous pas d'Agen plutôt que lui ? C'est parce qu'il n'est pas suffisant pour cette maison, comme vous le pouvez être; en sorte que s'il y demeure, il en faut un autre avec lui ; et cet autre se pourrait trouver dans un pareil ennui que le vôtre et dans les mêmes défauts du langage et du règlement ; et partant, vous devez tâcher de vaincre ces difficultés et non pas les rejeter sur un autre, étant plus juste que Dieu soit encore servi par vous dans cette famille que d'incommoder la même famille par votre retour.
Je m'étonne, certes, que vous soyez ainsi pressé de la fantaisie d'en sortir, puisqu'elle se trouve bien de vous et que
vous êtes satisfait de ceux qui la composent : c'est en effet une tentation des plus évidentes qui puisse arriver à un serviteur de Dieu, et néanmoins vous ne croyez pas que c'en soit une. D'où vient cela ? C'est que vous avez trop écouté le tentateur, qui vous a persuadé qu'étant à Paris, vous y feriez encore d'autres choses que vous ne faites pas. Si vous n'étiez pas tout à fait préoccupé de cette pensée, vous découvririez facilement la ruse du mauvais esprit, qui, pour vous éloigner des pratiques d'une vertu solide, dont les occasions vous sont présentes, vous en fait regarder d'autres qui ne sont qu'imaginaires. Je vous prie, mon cher frère, de bien considérer devant Dieu ce que vous voudriez avoir fait à l'heure de la mort : vous ne vous êtes pas donné à lui pour suivre vos sentiments, mais pour vous soumettre à sa conduite. Demandez-lui donc cette grâce et renouvelez vos premières résolutions, pour le servir à son gré plutôt qu'au vôtre, au lieu où vous êtes, et non en d'autres où l'inclination vous porte et où il ne vous appelle pas. C'est ce que j'espère de sa miséricorde et de votre patience. Je suis, etc.
P. 'S, Depuis la présente écrite, j'ai reçu une autre lettre de votre part, où vous persistez en votre demande ; et moi je persévère à vous dire que vous trouverez l'esprit de votre vocation dans l'exercice de l'obéissance et de la charité. Je vous prie de lire le quinzième chapitre du troisième livre de V Imitation de Jésus -Christ , où vous verrez que tous les désirs, quoique bons, ne sont pas toujours du Saint-Esprit, et que vous êtes fort éloigné de l'indifférence ou résignation qu'il enseigne.