A M. MARTIN
« SUPÉRIEUR, A TURIN
II lai donne des nouvelles de la Compagnie, et demande à Dieu de Tassister dans la mission si considérable qu'il a entreprise. — Il lui recommande de se ménager.
Paris, I" décembre i636.
Monsieur,
J*ai été fort consolé d'apprendre de vos chères nouvelles par une lettre du i3 novembre : en voici des nôtres. Nous sommes tous en assez bonnes dispositions, grâce à Dieu. Une partie de notre monde est en mission en divers diocèses, et l'autre se prépare à Tordination. Notre séminaire est bien peuplé : M. Berthe en est le directeur. Nous avons aussi bon nombre d'écoliers dont les uns étudient en théologie sous M. Watebled, et les autres en philosophie chez M. Éveillard. Le collège des Bons-Enfants est plein sous M. d'Horgny, et le séminaire de Saint-Charles va croissant, par les soins de M. Talec. Nos pauvres missionnaires de Pologne ont souffert la rigueur de deux ou trois sièges, et enfin ont été dépouillés de toutes choses, jusqu'à leurs habits. La peste y est survenue, dont M. Desdames a été frappé ; néanmoins la bonté de Dieu a été si grande de leur conserver la vie dans ces grands dangers de guerre, de famine et de contagion. Je pense qu'à présent ils en sont à couvert par les soins de la reine.
Il a plu à Dieu de faire une grâce bien particulière à la Compagnie en la personne de MM. Boussordec, Herbron et notre frère Christophe, qui, s' étant embarqués à Nantes pour Madagascar, ont failli se perdre avec leur vaisseau, lequel avait fait voile le 3o octobre. Mais il fut repoussé par un vent
contraire qui l'obligea de rentrer à la rade, et de mouiller Tancre vis-à-vis de Saint-Nazaire. Le jour de tous les Saints, ces messieurs dirent la sainte messe dans le vaisseau; et, parce que l'agitation les incommodait, ils prirent terre le lendemain pour aller célébrer dans une église, laissant le frère dans ledit vaisseau. Cela fait, ils voulurent retourner à bord; mais ils ne trouvèrent personne qui s'osât commettre sur une chaloupe pour les y mener, à cause que la mer était grandement agitée, quoiqu'ils se missent plusieurs fois en disposition d'y passer. Le 3 novembre, entre les dix et onze heures du soir, la tempête fut si violente qu'elle fit briser ce pauvre vaisseau sur un banc de sable, au milieu de la rivière, large de trois quarts de lieue, où plus de vingt-six personnes perdirent la vie. Quelques autres ayant préparé un échafaud pour se sauver, notre petit frère trouva moyen d'y avoir place. Et tenant un crucifix à la main, sans s'étonner, et étendant son manteau pour servir de voile, il flotta depuis Saint- Nazaire jusqu'à Paimbœuf, c'est-à-dire deux grandes lieues, en compagnie de quinze ou seize personnes, les assurant qu'ils ne périraient point s'ils avaient une véritable confiance en Dieu (remarquez, s'il vous plaît, la foi de cet enfant); et en effet, ce qu'il leur promit arriva; car tous ceux-là furent sauvés, à la réserve d'un seul, qui mourut de froid et d'appréhension. Ne voilà-t-il pas. Monsieur, une proteaion de Dieu bien spéciale sur ces trois missionnaires, particulièrement sur ce bon frère, qui, étant bien timide de son naturel, a eu néanmoins assez de courage pour lui, et pour encourager les autres dans ce péril cminent? Je vous prie d'en bien remercier sa divine bonté. L'abomination était si grande dans ce navire que M. Boussordec me mande, qu'il a dit plus de vingt fois que sa pensée était qu'il n'arriverait jamais à bon port. Plaise à Notre-Seigneur qu'il soit le nôtre ! Je prie Notre-Seigneur qu'il soit votrt force pour sortir
heureusement de la grosse mission que vous avez entreprise, en laquelle nous ne pouvons vous aider que de nos prières ; aussi les offrons-nous souvent à Dieu. Nous vous disposons pourtant un bon ouvrier qui vous soulagera ci-après, et qui partira après notre ordination, ou plus tôt si cela se peut. Nous voudrions bien l'accompagner d'un frère, mais il nous est difficile de vous en envoyer un, tel qu'il vous le faut. C'est pourquoi, si vous trouviez quelque bon garçon de delà, je vous conseillerais de vous en servir.
Je loue Dieu de l'heureuse arrivée du bon M. de Musy ; son affection à la langue et au travail le rendra bientôt propre à vos fonctions. Tout ce que je crains est que vous succombiez sous le poids de la charge, et tout ce que je vous recommande est de modérer vos occupations et de ménager votre santé. Celle de nos confrères de Rome et de Gênes est encore bonne, à ce qu'ils me mandent, mais certes ils sont en grand péril. J'espère que Dieu les en tirera.
Je salue votre petite communauté, de laquelle, et de vous particulièrement, je suis, en Notre-Seigneur, Monsieur, votre, etc.