A UN FRÈRE DE LA MISSION
U donne une grande leçon d'humilité à un frère coadjuteur qui avait la prétention
de se croire appelé à convertir l'univers.
10 décembre i65G.
Mon cher frère.
Je loue Dieu de la grâce que vous dites avoir reçue de lui, et je le prie qu'il vous fasse celle d'en bien user. Si la connaissance que vous avez de vous-même est vraie, vous devez vous estimer indigne de vivre, et vous étonner comment Dieu vous supporte. L'humilité qui doit naître de cette connaissance vous doit porter à vous cacher plutôt qu'à vous pro-
duire. Les grâces que Dieu vous a faites ne sont que pour vous seul, et pour vous rendre meilleur au lieu et en Tétat où il vous a mis ; son dessein n*est pas que vous les communiquiez aux autres : il n'appartient qu'aux ecclésiastiques d'administrer la parole de Dieu et les sacrements, et vous n'avez pas caractère pour cela.
Ceux qui aiment Dieu ne s'en vantent pas ; au contraire, ils craignent de ne l'aimer point : car, comme il leur paraît infiniment aimable, ils voient que leur amour n'est rien en comparaison de celui qu'il mérite. Cependant vous exaltez si fort le vôtre, qu'au lieu de me paraître grand comme à vous, il me semble qu'il est bien petit. Notre-Seigneur demandant à saint Pierre s'il l'aimait, ce pauvre apôtre n'ose quasi pas dire que oui ; il répond seulement : Vous le savez. Seigneur.
Et vous, sans attendre qu'on vous le demande, vous dites que votre amour est si grand qu'il est capable d'embraser tout le monde : voilà une exagération qui passe jusqu'au mensonge et qui procède d'une présomption inouïe. . Jésus-Christ a plus aimé son Père que toutes les créatures ensemble ne l'aimeront jamais, et néanmoins son amour n'a pas eu l'effet que vous vous promettez du vôtre, car il a embrasé fort peu de personnes; et, bien qu'il parlât aux Juifs, qui étaient le peuple de Dieu, que ses paroles fussent paroles . de vie et qu'il fît de grands miracles à leur vue, pour éclairer leurs esprits et échauffer leurs volontés, ils sont pourtant demeurés, au moins la plupart, aussi froids et endurcis qu'ils étaient auparavant. De plus, il a bien fallu douze apôtres et un grand nombre de disciples, tous animés de Tesprit de Dieu, pour aller faire connaître et aimer Jésus-Christ sur la terre; et vous avez la hardiesse de dire que votre amour est capable de faire cela tout seul !
Ne voyez-vous pas, mon cher frère, que c'est une suggestion de l'esprit malin, qui, pour vous perdre, vous met dans
l'imagination que vous feriez merveille pour sauver les autres ? Que pourriez- vous dire aux hommes, sinon que Dieu est digne d'être souverainement aimé et servi, et que les crimes qu'ils commettent sont si horribles à ses yeux, qu'il les punira d'une éternité de supplices? en quoi vous ne leur diriez rien de nouveau, car il y en a peu qui ne le sachent mieux que vous, qui n'avez aucune science, et qui même avez sujet de vous défier de votre vertu : ce qui paraît en ce que vous ne savez pas mettre différence entre le bien et le mal qui vous pousse.
Voilà une tentation dangereuse qui tend à vous tirer de la condition où vous êtes, quoique la plus assurée pour votre salut; et vous la prenez pour un zèle du salut des âmes, sans prendre garde qu'il est indiscret et téméraire, puisque Dieu ne vous a pas appelé au ministère sacré, auquel les laïques ne peuvent toucher sans se rendre coupables du même châtiment que ceux qui portèrent la main sur TArche d'alliance, qui furent punis de mort.
Mon cher frère, si vous désirez vivre d'une vie agréable à Dieu, humiliez-vous, demeurez en paix dans vos petits emplois corporels, offrez-les, si vous voulez, à Dieu avec vos prières et pénitences pour la conversion des pécheurs, la propagation de la foi et la pratique des vertus chrétiennes ; mais ne passez pas outre, car vous êtes incapable de les aller prêcher et d'y contribuer d'une autre manière que font les autres frères. Vous avez été à bon exemple dans la maison où vous êtes, jusqu'à maintenant, et vous le serez. Dieu aidant, tandis que vous vous contenterez de l'office de Marthe et des exercices de piété que la règle vous marque; Dieu ne vous demande pas d'autres services; il trouve assez d'ouvriers pour les œuvres éclatantes, et il en veut avoir dans les moindres états aussi bien que dans les plus élevés. Vous lui ferez plaisir d'aimer le vôtre comme le plus convenable aux des-
seins qu'il a sur vous. Pour fin, je le prie qu'il vçus fasse la grâce de vous en bien acquitter. Demandez-lui miséricorde pour moi, s'il vous plaît, etc.