A LA SŒUR MARGUERITE CHETIF
FILLE DE LA CHARITÉ, A ARRAS
Il Tcncourage à persévérer dans sa vocation.
18 février 1657.
Ma sœur.
J'ai reçu votre lettre du 2g janvier et l'ai lue avec consolation ; mais je suis bien en peine de votre indisposition corporelle dont M. Delville m'a écrit, et encore plus de celle de votre esprit à l'égard de votre vocation et de vos règlements : sur quoi je vous dirai, ma sœur, que c'est une pure tentation de l'esprit malin, qui, voyant les biens que vous faites, s'efforce de vous en détourner. Il ne demanderait pas mieux, en vous ôtant de vos emplois, que de vous ôter des mains de Notre-Seigneur pour pouvoir triompher de vous par un rapt si déplorable.
Pour juger si Dieu vous a appelée en la condition où vous êtes, il ne faut pas vous arrêter à vos dispositions présentes, mais à celles que vous aviez quand vous y êtes entrée. Pour Jors vous en aviez senti plusieurs fois le mouvement, vous aviez prié Dieu pour connaître sa volonté, vous aviez de-
mandé conseil à vos directeurs. Vous aviez fait non seulement une retraite, mais un essai chez M'*® Le Gras, et sur cela, vous étant volontairement déterminée à cette manière de vie en la vue de Dieu et pour répondre à son appel, il a fait voir que cette résolution lui était très agréable, en ce que toujours depuis il vous a si bien bénie en votre personne et en vos actions, que vous avez édifié le dedans et le dehors. Quel sujet avez-vous maintenant de douter si vous êtes en Tétat où il vous désire ? Car il est évident par toutes ces choses que votre vocation est de Dieu, puisque vous y êtes parvenue par ces voies-là qui sont les plus assurées, et que c'est par elles qu'il a coutume d'attirer les âmes hors du monde, pour s'en servir dans le monde même.
Il ne faut donc pas que les difficultés que vous rencontrez en l'exécution vous fassent douter de cette vérité qui vous a été si bien connue dès le commencement, et il ne faut pas non plus vous étonner si vous êtes tentée, puisque l'évangile d'aujourd'hui nous assure que Notre-Seigneurmême l'a été, ni vous affliger du dégoût que vous sentez pour vos exercices, parce qu'étant pénibles et répugnants à la nature, elle s'en lasse et s'en rebute ; c'est pourquoi il est à souhaiter que vous modériez vos travaux, et je vous en prie, ma sœur, en sorte qu'ils soient au moins proportionnés à vos forces. Que si cela ne se pouvait pas pour avoir trop de malades, il faudrait me le faire savoir, car nous aviserons à vous tirer d'Arras ou à vous envoyer du secours.
Je prie Notre-Seigneur, que vous servez si utilement, qu'il soit lui-même votre force pour soutenir avec vigueur et mérite les accablements extérieurs et intérieurs où vous vous trouve^, afin que vous en ayez la récompense promise à ceux qui persévèrent, qui est de si grand prix qu'en comparaison d'icelle les travaux de cette vie n'ont semblé aux saints quç des passe-temps.
Je fais réponse à M. Delville sur les lettres écrites à nos dames.
M. Portail est céans en bonne disposition, grâce à Dieu ; il vous remercie de votre souvenir, et il vous prie de faire attention à la lettre qu'il vous a écrite. M"* Le Gras se porte assez bien aussi, et votre petite compagne va de même de deçà, par la miséricorde de Dieu, en qui je salue notre sœur . Radégonde; et je me recommande à ses prières et aux vôtres, qui suis, en Tamour de Notre-Seigneur et celui de sa glorieuse Mère, ma sœur, votre très affectionné serviteur.