‹ Lettres de Saint Franc̜ois-Xavier de la Compagnie de JésusChapitre 2 sur 49 · P8. CXLII · texte numérisé non relu

P8. CXLII

(2) Il existe plusieurs rédactions de ^ce mémorable enseignement : nous avons suivi la plus complète, donnée daftsTéMISiide Bologne; mais nous

ïh LIVRE V. — LETTHE SIXIÈME.

Ceittl qui aura pleinement satisfait à cette double loi, se verra sans peine en état de faire produire des fruits spirituels abondants aux âmes de ses frères (1). Faites en sorte d'être toujours disposé et comme incliné, pour remplir les ttliAistères les plus humbles, comme par FelOret d'un poids qui vous attire et que vous portez avec amour. En vous y exerçant, vous devez posséder, et faire croître en vousmême, la véritable humilité du cœur. Ne confiez à personne, maïs accomplissez vous-même la fonction saûs éclajt d'inculquer, dans Tintelligence des ignorants, les prières que tous les chrétiens doivent savoir par cœur. Ayez la patience de les réciter le plKriler, parole à iparole, et de lès faire apprendre aux fils et aux filles des Portugais, à leurs serviteurs et à leurs servantes, et aux enfajj[ts des indigènes (2). Ceux qui vous auront vu vous appUdtfér assidûment à ce devoir, ne sauraient plus tard vou9j*stfiotpçonner de pensées orgueilleuses, — et l'opinion quë#b^a conçue de la modestie d'une personne, lui concilie le respect d'autrui ; — ;par là même les hommes vous jugeront plus digne de lesaybir pour disciples dans la science qu'ils

avons, en même temps recueilli toutes les variantes de Lucena et de Twsellin , qui différaient de notre texte , ou qui donnaient à l'idée primitive une forme plus étendue.

(1) Tursellin. — Dans cette province d*0rmuz, que le premier, le suprême devoir soit pour vous le service de Dieu, et ensuite le soin de votre conscience. De ces deux sources fondamentales dériveront avec plénitude les autres devoirs qui ont rapport au bteù du prochain.

Vous aurez soin, par la même raison, d'examiner votre conscience une fois ou deux chaque jour : et, juge de vous-même, vous passerez en revue toutes vos pensées et vos actions de ce jour, surtout les pensées et les actions que, dans l'intervalle écoulé, vous deviex plus particulièrement éviter, amender, ou rendre plus parfaites.

. (2) Tursellin. —Vous rechercherez, pour les rempliravec zèle et avec joie, les ministères que d'autres négligent , les considérant comme inférieurs et sans éclat. Tel est le catéchisme , dont vous ne devez remettre le devoir à aucun autre. Tous les jours , vers midi , vous parcourrez en personne, avec votre compagnon, les. j^aces de la ville, et vous appellerez à haute voix le peuple dans ^'^S^^^itè:^^ enseignerez les vérités du salut et les devoirs de la religion au^ilMM^^es Portugais, etc*

%norfeiit, qui iest cttllô des tttystères de là hîlîgîon chrétiëtttoiô.

Vous visiterez les ^àiivuès dans les hô5t)ices el d&iis les itifitiùeries, et voils les exhorterez fréquemment à régler kÈ comptes dé teui* conscience. Votis les encottrai^re* à la confession et à la réception de la sainte Eucharistie t à la tonressloii, qui efface les péchés déjà commis; à TEucharisbe, ipÀ préserve de ceux que Ton pourrait commettre ; ces afettk sacrements feront, en effet, dlspiaratti^e les Vérilabléis câùseis des misères qui les affligent dahà te trt-ésent et cjui lés hienaceht pour Tavenir : les afflictlbtts Qu'ils éprouvent , Sont-elles autre chose que là peine de teUlg péchés? Lorsqu'ils Voudrôttt pUi'lfier lélits âmes piar l'aVeu de leurs fautes, dioïmez-letir audience , autant que Vous en aurez le loisir. Après vouié être occupé de 41^^ negarde leur âme, preniez Intérêt aut nécessités corporeÛes ije ces Infortunés, dans la mesure dfe votre pouvoir, en les recommandant aut administrateurs des établissements bù ils sont, ou en sollteltant ce dont ils ont besoin, de la part èei pèrsotthës qui peuvient les assister.

Vous aurez ^in également de visiter les prisonniers; vous leui" fere* entendre de fréquentes Instructions ; vous les exhorterez surtout à passer en revue , dans le siacretoent dfe la Pénitence, leur vie tout entière. Cette classe de perisonnes a besoin, plus qu'une autre, de cet enseignement feiaiutalre; un gràUd nombre, si ce n'est la plupart d'entre felles, n*ont pas encore actoUipll, depuis qu'elles sont au monde, le devoir d'une confession exacte de leurs )?échés; ice premier Soin acquitté, né manquez pas de prier les Con- Irèrts de la iAisérlcorde de s'întèresseï' à ces malheureux ; de s'adressei' aUx juges, afin que leur cause soit diligemment examinée; enfin, de prcîcurer, à ceux qui sont dénués de ressources, les moyens d'exister, et de pourvoir à leurs autres besoins.

Vous rendrez à la Société de la Miséricorde (1) tous les

(t) Lucexta. — Vous servirez et vous assisterez , autant que vous le pourrez, et avec amour, la maison et la Société de la Miséricorde*

36 LIVRE y. — -LETTfiE SIXIÈME.

bons offices qui âé**ont en votre pouvoir, et vous lui témoignerez une bienveillance toute particulière, la faisant valoir, la ^commandant , et apportant, à la seconder dans se|Mi!^es, les soins les plus empress.és et les plus assidus.

S'il arrive, dans cette place, qu'en entendant la confession de nersonnes riches, vous ayez découvert que leur conscieirce est grevée d'un bien mal acquis , et qu'elles soient dans Tobligation et dans l'intention de le rendre : sans néanmoins qu'elles le puissent faire à ceux-là mêmes qui ont éprouvé le dommage, par l'effet de leur mort, ou parce qu'on ignore quels ils sont et où ils sont -lors "^ 5 que les sommes vous seraient offertes volontaireînent, t l'on voudrait vous obligera lés prendre, remettez-les kièr^ à la Société de la Miséricorde, malgré qu'il se présentât àSrotré peoisée diverses infortunes bien connues de vous, et dans le sein desquelles cette aumône serait, à votre avis, parfaitement employée.

Aiqgi, vous éviterez le danger d'être abusé par les artifices sans nombre de ces personnes qui scellent à simuler^ la pauvreté et la vertu (1), de ces personnes remplies de rpse .ipil; de malice, qui ne séduiront pas aussi 'facilement les membres de la Miséricorde. En vous déchargeant sur cette Compagnie, vous vous dispenserez, avec autant de sécurité que de convenance, d'un examen qui peut être mal interprété et qui est toujours difficile. Les aumônes parviendront aux véritables pauvres, et les confrères sauront déjouer les mensonges intéressés des gens frauduleux et avides (2) ; vous serez vous-même plus libre et plus indéifendant, pour vous adonner au ministère spécial à votre

(1) Lucena. —Parmi les pauvtes/et inconnus de vous dans le grand nombre , il en eà qui se couvreni des dehors de la pauvreté , afin de subvenir aux dépenses d'une vie très-criminelle; ces pauvres, et les autresf sont mieux connus des confrères de la Miséricorde, qui les visitent, et qui vivent au milieu d'eux, que de vous-mêmes.

(2) Lucena. — Si Ton vient à apprendre que vous avei des aumônes à distribuer, plusieurs^ viendront vous trouver, plutôt en vue d'être assistés de

état , c'est-à-dire à Taffaire du salut des âmes ; autrement, une partie considérable du temps, que vcTtre devoir exige tout entier, peut être dissipée, dans le détail infini de la distribution des aumônes (1). Enfin, vous préviendrez de la sorte les plaintes et les soupçons du vulgaire, à qui la nature humaiûe, toujours inclinée vers le mal, donnerait sujet de vous juger avec défaveur, et de présumer que, sous le prétexte de servir le prochaiijg^jservez votre propre intérêt, et que vous gardez une^HH^deniers que vous avez reçus pour les employer en £iflH|||âétournant, par un larcin criminel , le bien même et îa^ substance des pauvres (2).

Vis-à-vis des personnes avec lesquelles les intérêts de la religion, ou ceux de la vie civile , les affaires intérieures ou celles du dehors, vous occasionnent des rapports ou des conversations, dans les différentes circonstancdrde la vie, — que ces personnes aient plus ou moins ^^c^flMHta^ intimité, —agissez toujours avec elles comm^#||^roffletiez persuadé que l'amitié qu'elles vous témoignent doit se tourner en inimitié : ne vous avancez jamais à ce point, qu'ayant la connaissance de certains faits ou de certaines paroles de votre part, elles puissent vous les opposer, dans l'effusion de leur mauvaise humeur, et vous mettre ainsi dans le cas de les regretter, si vous êtes compromis en apparence, ou de vous sentir contrarié ou arrêté dans vos voies. Cette vigilance assidue sur vous-même est rendue nécessaire par la npialice d'un siècle pervers ; car les enfants du siècle obsfiMbt continuellement les enfants de lumière, avec une

vous, par des secours temporels, que dans l'intérêt spirituel de leurs âmes ; et il importe qujs les personnes qui ont des rapports avec vous soient bien pénétrées de i^tifiÉvérité, que vous ne les pouvez servir que dans le ministère spirituel . ''Mr ^

(1) Tursellin. — M n'est pas équitalife. qu'étant venu pour prêcher l'Évangile, vous délaissiez la parole divine^ur le ministère de Marthe.

(2) Lueena. —Toutefois, si, dans quelques cas, vous jugez qu'il convient d'agir différemment, dans l'intérêt du service de Dieu , et pour l'avantage du prochain, je ne dis pas que vous ne le puissiez faire.

mer, et avoir toujours présente à l'esprit, d'un discours véritablement fécond en fruits spirituels.

Evitez surtout vis-à-vis d'une ou de plusieurs personnes éminentes en dignité , surtout de celles qui sont dans les charges du gouvernement, de les réprimander en face, du haut de la chaire, ou de les atteindre par allusion. Si vous remarquez en elles quelque chose d'irrégulier, dont vous pensiez les devoir avertir , voyez-les en particulier pour le leur faire connaître ; ou , lorsque d'elles-mêmes elles viendront se confesser, faites pénétrer cet avis dans leur oreille , au secret tribunal de la Pénitence. Gardez-vous absolument de les compromettre en public : cette classe d'hommes est ombrageuse et irritable, et des témérités de langage, loin de les ramener, seraient pour eux un aiguillon nouveau, et, ainsi que le taon qui pique le taureau, les mettraient hors d'eux-mêmes, et les précipiteraient dans des excès déplorables.

Avec eux, n'allez pas non plus entrer témérairement dans la voie des avis particuliers, avant de vous l'être frayée par de précédentes relations, et par une certaine familiarité qui vous ouvre l'accès auprès de ceux que vous voulez ramener; il convient également d'élever ou d'abaisser le ton de vos représentations, selon le degré de faveur ou d'autorité que vous rencontrez auprès de ceux que vous voulez censurer : que votre censure soit plus libre et plus ouverte avec une personne favorablement disposée , plus réservée et plus méticuleuse avec une personne moins bienveillante. Ne manquez jamais d'adoucir l'apparence austère des conseils, par la sérénité de votre front, par un visage souriisiÈt, par des regards pleins de douceur , et bien plus encore par l'aménité de votre langage, et par l'expression orale de la charité sincère qui vous a porté seule à un effort pénible, mais indispensable, afin d'effacer dans un ami l'imperfection qui ternit son âme. En ces entretiens, serrez cet ami dans vos bras , donnez -lui des témoignages d'une vive tendresse, des égards les plus affec-

tueux, de la déférence la plus profonde : toutes ces précautions et tous ces soins étant mis en usage, pourront, comme le miel ou le sésame, tempérer l'amertume d'une médecine qui déplaît par elle-même, et qui ne produirait aucun effet salutaire, étant offerte isolément, et comme imposée au malade, qui n'en éprouverait que de l'horreur. Que si la répugnance, que vous rencontrez souvent, en remplissant un pareil devoir, *est accrue, de votre côté, par une voix sévère, un visage redoutable, un front menaçant et contracté, vous verrez, je le crains, éclater une répulsion violente, dans les personnes d'un goût difficile et d'une oreille délicate : l'autorité du rang , sur laquelle est fondée leur assurance , et qui les entoure d'adulations, les expose à secouer tout frein de modération et à chasser injurieusement de leur présence un censeur devenu l'objet de leur haine et de leur courroux (1).

Dans cette contrée, où la licence du péché ne connaît point de frein^ et où la pénitence est rarement en usage, voici, pour la sainte confession, les règles qui me paraissent les meilleures, à conseiller par vous, à pratiquer par les autres. Lorsque vous verrez une personne qui désire faire entendre à votre oreille le nombre infini de péchés longtemps accumulé dans sa conscience coupable (2), vous aurez soin de l'exhorter d'abord à séparer de sa vie deux ou trois jours, pour s'examiner tout entière, en se reprenant aux premiers souvenirs de l'enfance ; à repasser les

(1) Tursellin.—A regard des riches et des puissants, classe en général délicate et fière, lorsque vous aurez aies ayertir, vous irez, s'il le faut, jusqu'à embrasser leurs genoux, ou, si l'occasion le conseille, vous les presserez alfectueusement dans vos bras : il faut qu'ils reconnaissent que ce n'est point un esprit morose ou allier, ni curieux de se mêler d'affaires , mais une bienveillance et une charité sincère, qui vous ont fait agir. Déjà vos relations journalières avec ces personnes vous ont rendu ce devoir plus désagréable et plus ardu : vous y devez apporter des précautions extrêmes.

(2) Lucena. — Dans les confessions des commerçants et des gens d'affaires, des personnes qui vivent dans l'inimitié du prochain, ou dans les désordres des sens....

^acea de son existence entière, à travers les époques suçr cessives de ses âges et de ses emplois divers; à résume^^ pour ainsi dire, la somme de tous ses péchés d'action , de paroj^ et de pensée; et si c'était nécessaire pour seconder sa oiéipoire, à recourir à des notes écrites (1); aprèsi s'être ainsi préparé, le pénitent se présentera pour qi|fi vous l'entendiez ; vous ferez bien, en général, de ne poi^t, l'absoudre immédiatement, mais de l'engager ^ isoler encore son esprit, pendant l'espace de deux ou trois jours; à l'éloigner de ses occupations ordinaires , afin de le disposer à recueillir des fruits plus abondants de l'absolution sacramentelle, par des méditations faites pour exciter en lui la douleur de ses péchés, en vue du seul amonr de Dieu, Pendant ces trois jours, vous exercerez le pénitent , par qnelques-unes des méditations de la première semaine du mois ascétique : vous lui en expliquerez les sujets, et vous lui donnerez une niéthode pour méditer et pour prier; yous lui conseillerez aussi d'accomplir quelque pénitence volqntqire, conime de jeûner ou de prendre la discipline, ^fiu de se pénétrer plus profondément d'une l^orrenrtrès-sinr cère de ses péchés ; et même il fera bien de s'exciter ^ l'exprimer par des larqies.

fendant le même interyaUp , vous aurez soin qu'il restitue (2), au l^itime propriétaire, \e bien d' autrui dont U serait le détenteur injuste; s'il ^ offensé \^ réputation d'antrui, qu'il rétrî^çte ses discours ; s'il a vécu dans les liens d'un commerce illicite , qu'il rompe toutes les relations coupables avec les personnes, et, dès à présent, qu'il retranche toutes les occasions qu'il aurait de pécher. Les promesses de ce genre (3), si n^nltipliées et si se-:

(1) Lucena. •— Le meilleur sera de les meUre par écrit.

(2) Lucena. — Qu'ils fassent, avant de recevoir l'absolution, ce qu'ils sont dans Fobligation de faire ensuite, en restituant ce qu'ils doivent, en retranchant les occasions d'une vie sensuelle, en se réconciliant avec le prochain.

(3) Lucena.— On fait d'ordinaire de grandes prppiesses dans la confession, afin de recevoir l'absolution, et après l'absolution on ne les réalise point;

rieuses qu'elles puissent êtrç, ne méritent aucune ccw^r Çanpe, ai on n'en donne des gages effectifs et uréfragaW^si. Faites-TO^s donner des garanties de ce qui est promis pou^ Tavenir ; aucun moment n'est plus fayoraWe ^ ces sortesi de sacrifices, aussi difficiles que nécessaires; quand le zèle et la première émotion se seront refroidis dans une lipie, que les sécluctions habituelles se renouvelleront ayec leur attrait perftde, çt commenceront à faire reuîrttro ^u l'esprit l'bî^bitude iflvétérée du péché, vous réclamerez en vain la garantie de ces promesses. Ayant d'absoudre un pécheur de tofls ses péchés, par une sentence de salut, exigea; absolument qu'il rompe définitivement i^vec toutes lesi occasions de ses chutes. Autrement, si grande est la fra^ giUté de l'homme , que bientôt vous le verrez retomber dans le précipice, dont vous ne lui aviez pas suffisamment fermé les accès; vos regrets, hélas, se trpuveront stériles! Lorsqu'au t|rU)unal siacré de la Pénitence vous prêterez Vpreille aux aveux d'un pécl^eu^*, évite? avec SQin (^'efl'rayep, par une imprudente sév^té (1) , celui qui commence h VQVifi découvrir ses plaies; quelle que soit l'énormité de son récit, éçoutp?-le,^ ^fi^^eulement avec patience, maiÉ| encpre avec indulgente; allez au-devant de la honte, qui rend les aveux difficiles, par l'empressement de votre charité; ne laisse? voir aucun étonnemept : quUl paraisse plutôt qu'il vous est arrivé d'entendre des récits, encore plus énormes et plus honteux; et afin que le pénitent ne déses-

ai|n donc ^ ffdre supporter par le pénitent le délai de ral)3plution, et 4^ )ni faire accomplir ses obligations, vous lui donnerez à méditer, pendant îeç jours d'intervalle, différehts sujets, tirés des exercices de la première semaine.

(]] Lucepa. — 1\ existe un ^and nombre de personnes à qui le démon inspire une si forte honle de leurs vices et de leurs péchés, qu'ils ne sauraient en compléter l'aveu, comme le confesseur le jugerait nécessaire : le démon en décourage d'autres, et les remplit de désespoir, afln d'arriver au même résultat. Âyec toutes ces personnes, il convient d'employer une extrême douceur , jusqu'à ce qu'elles aient terminé leur confession ; il convient de ne pas les laisser s'effirayer de la justice de Dieu : il faut plutôt leur faire envisager, afln dejes mettre à Taise, les trésors infinis de la divine miséricorde...

père point du pardon, faites-lui considérer les trésors infinis de la divine miséricorde. S'il arrive qu'il soit en proie à une agitation profonde pour la révélation de certains péchés, faites-lui entendre que ces péchés n'ont pas l'immense culpabilité qu'il leur attribue, et que vous avez le pouvoir, en vertu delà grâce divine, de remédier à des crimes infiniment plus graves: qu'il poursuive sans eflfroi; qu'il ne craigne de rien découvrir. C'est cette indulgence, pour ainsi dire maternelle, qui réussit à opérer la délivrance des pauvres âmes, dans leur douloureux enfantement à l'esprit de vie, jusqu'au moment où l'abtme de leur conscience a fini d'exhaler tout ce qu'il renfermait en son sein.

Quelques personnes, à cause de la faiblesse de leur âge ou de leur sexe, seront vivement tentées parla honte, afin de ne point déclarer les désordres honteux de la chair, dans lesquels elles se sont plongées. Si vous trouvez de ces pécheurs, prévenez-les avec bonté, rappelez-leur qu'ils ne sont ni les seuls, ni les premiers, qui soient tombés dans cette fange impure ; que vous avez connu des péchés du même genre, plus énormes, selon toute apparence, que ceux qu'ils craignent d'exprimer... Attribue^ la principale part dans leurs fautes, à la violence de la tentation, à l'attrait funeste de l'occasion , à la concupiscence enfin, naturelle à tous les hommes. Croyez-moi, quelquefois il est nécessaire, afin d'affranchir les âmes d'une honte qui leur deviendrait fatale, et de délier la langue de ces pauvres victimes , enchaînées par la malice du démon, de leur découvrir nous-mêmes, d'une manière générale, les propres misères de notre vie passée, si ce remède est nécessaire, afin d'en obtenir la confession indispensable des péchés qu'ils nous cèleraient, pour leur éternel malheur : en effet, à quoi peut se refuser le véritable et ardent amour de Dieu, quand ce sacrifice doit être le gage du salut des âmes, qui ont été rachetées par le sang de Jésus-Christ ? Mais le temps favorable pour ce remède, la mesure et les précautions

qu'on y doit employer, vous seront conseillés, à Theure même, et dans l'occasion présente, par l'inspiration intériem*e de l'Esprit-Saint et par votre expérience des âmes.

Vous rencontrerez aussi des personnes, — et Dieu veuille que le nombre en soit rare, — qui auront conçu des doutes sur la vertu et sur l'efficacité des Sacrements, et principalement sur la présence réelle du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Ce malheur est causé par la rare participation de ces personnes aux sacrés mystères, et par la fréquentation habituelle des idolâtres, des mahométans et des hérétiques, par les mauvais exemples de certains d'entre les chrétiens, et même de quelques membres de notre ordre sacerdotal, je le dis avec regret et confusion ; en effet, en voyant des prêtres qui ne diffèrent point des gens du monde par leur existence, et qui ne craignent point de monter à l'autel, sans la révérence et la gravité nécessaires, ces personnes conçoivent la pensée que nous leur prêchons comme une vaine doctrine, la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrifice de la Messe : Jésus-Christ présent à l'autel, pourrait-il permettre à des mains aussi impures de toucher sa personne sacrée ?

Pour les guérir, voici le moyen que vous devez employer. Par des paroles bienveillantes et des manières affectueuses, vous ferez en sorte de vous concilier leur amitié ; et, dans un entretien familier, vous chercherez à découvrir les pensées intimes de leur âme; si vous y surprenez les erreurs dont je parle, vous en rechercherez l'origine, la génération et les causes. Vous connaîtrez ainsi la plaie où devra s'appliquer le remède ; vous agirez alors sans perdre de temps, et vous vous servirez des moyens que l'expérience vous a enseignés pour la circonstance : vous emploierez votre principal effort à démontrer, avec évidence, la vérité du dogme sacré; et vous insisterez, jusqu'à ce que vos auditeurs, vaincus par vos raisons, confessent qu'il ne leur reste aucun doute, et qu'ils croient fermement que le corps et le sang de Jésus-Christ, Notre-

ft6 tîVBÉ V. —LETTRÉ SlXlkWiÉ.

Seigneur et notre Rédempteiir, réside très-réellemènt sous les espèéfes du palti et du vm consacrées à Tâutel. Après cette viéteîré, vous en obtiéïidrei sànspfelne cïu'ils purifient sincèrement leur âme par là confession, et tju'ils s'approchent sotiVeht, avec la dévotion nécessaire, dii sabré Banquet de la Table Eucharistique.

Au saint Tribunal , aprèS avoir entendu l'aveu complet tjue le pécheur, après s'être examiné, est venu faire de ses fautes, ne croyez point la^nfession terminée et votre inlnîstèrfe ^côttipli : Vous devez pénétrer plus avant , sonder profondément par vos questions , et obtenir ainsi les Wvélaîtions (tùi doivent encore être faites, qui sont nétessaires pour la guérison des pécheurs , et (Jui souvent échap^kit à leur ignorance. Demandez l'orièiné de leurs gains et les votés qu'ils y ont suivies. Quelle méthode ils emploient datis l'échange des marchandises, dans les fournitures et dans l'ensemble de leurs contrats. Vous trouverez, en général, que toutest entaché d'usure, et que la majeure partie des fortunesest le fruit des rapines, chez ceux-là inême qui vous déclaraient en toute assurance qu'ils se sentent exempts et purs de tout gain illicite, et que jamais leur conscience ne leur a fait le plus léger reproche: ainsi, chei lin grand nombre, U conscience est si fort endurcie , ique les ÏEruits du vol , si considérables qu^ils soient, qu'on a reicùeillis de toutes parts, ne font éprouver quie de légers scrupules, si même on en éprouve.

ten celte matière , votre diligence doit être encore plus ^ande , lorsque se présenteront, au saint Tribunal , des (Oïûciers royaux, des préfets, des intendants de finances, d^ greffiers, des receveurs de l'impôt, et de ces personnel 'enfin qui, sous un titre quelconque, et dans quelque degré que ce soit , représentent l'autorité ou administrent les finances de l'État (1). Demandez-leur à tous, avec une

(1) Uicerti; ^Lorsc[ùe vous entendrez en confession des gouverneurs, des intendants, ou d'autres officiers royaui, et des personnes qui gèrent les

tmà V.— LETTRE felXÏÈliE. Ii7

attention èîtrèttie, par quelles voies ils sont parvenus à augmenter leur fôrtuue, dans Texerclce et avec les jproduitS' de leur magistrature ou de leur emploi? Hdsitent-ils à parler , interrogez avec adresse et dans un langage affectueux, étudiez le terrain, et vous nuirez pas loin dans vos recherches, avant d'avoir, par dés données certaines, pénéferé les origines sécrètes et les mystères de tant de fraudes Û de monopoles, qui servent à un petit nombre, pour Taîré àiàûer dans leurs maisons la majeure partie des reh publiques; ils afferment les revenus du roi, et leurs ^ les recuéîïleîùil, eii leur laissant d'immenses bénéfices : ces derniers, à leur tour, perçoivent des gains monstrueux sur tous ceux que leurs différents emplois obligent de prendre piart à ce trafic de finance. Pendant ce temps, on fait éprouver des retards et des déceptions sans nombre aux créanciers du trésor ; on les oblige par là même à compromettre tous leurs intérêts, en abandonnant une partie de ce qui leur est dû ; les geilis de finance s'attribuent cette part, qu'ils disent être lé fruit de leur industrie, mais qui n'est, réellement, qu'une proie ravie par leur improbité.

Avez-vous obtenu ces aveux, ou d'autres du même genre, par un interrogatoire pénétrant et habile, vous apprécierez bien plus sûrement quelle somme du bien d' autrui ces personnes possèdent entre leurs maîns, et quelles restitutions, afin de rentrer en grâce avecbieù, elles sont dans l'obligation d'accomplir entre les mains de ceux qu'elles ont lésés (1).

bleâs d^àùtrui, Voùà appotterez tin grahd soin, aûn de bien connaître comimà Ils ont gagné îeur fortnnte, lent vtertiandant slls payent à teux qél ont dn^t, s'ils pratiquent des monopbles, s'ils se servent des deniers dn roi pour leurs propres entreprises ; et tous les faits de la même nature.

Tursellin.— ïnterrogez-les sur les fonds qui sont détournés de leur application légitime, ou même qui sont enlevés ; sur les monopoles effectués par violence, et contre toutes les lois; sur tous les actes commis dans l'administration, contre la volonté du rôi, et les règles de la justice, et qu'un grand nombre de gens se permettent, en vertu de leur office et de leur autorité.

(1) Tursellin. — Après la confession, si le pécheur vous paraît encore insensible et rebelle, vous devrez différer de l'absoudre : vous lui donnerez quelques pointa à méditer, aûn que leur considération, agissant sur la dure

us LIVRE V. — LETTRE SIXIÈME.

Si VOUS leur demandez envers qui ils se souviennent d'avoir été injustes , ils nieront dès Tabord, car chez eux l'usage est devenu la loi, et, ce qu'ils voient accomplir aux autres, leur paraît de toute justice : les mœurs corrompues du siècle acquièrent, de la prescription du temps, une autorité toute-puissante. Mais vous n'admettrez point le droit de ces coutumes : aux pécheurs convaincus, vous dénoncerez que, s'ils veulent remédier aux plaies de leurs âmes, ils doivent cesser de posséder les biens qu'ils ont acquis c^tre la justice et le droit. Vous leur ferez connaître quels sont ces biens, d'après les lumières que vous aura données leur propre confession (1).

Vous apporterez une attention extrême à vous montrer obéissant, et en tous points docile, vis-à-vis du vicaire épiscopal. Dès votre arrivée, vous lui rendrez visite, et, vous agenouillant devant lui, vous lui baiserez humblement la main. Ce ne sera qu'avec son consentement que vous prêcherez, que vous entendrez les confessions, que vous exposerez les vérités de l'enseignement chrétien, et que vous accomplh'ez les autres ministères de notre Institut : vous ne lui ferez jamais éprouver de contrariété d'aucun genre; jamais vous ne serez en dissentiment avec lui ; et par votre zèle à lui rendre toute espèce de devoirs, vous vous eflforcerez de vous l'attacher, d'une amitié smcère, afin, par cette voie d'amour, de l'amener à pratiquer, sous votre direction, jla méthode ;des méditations ascétiques; et s'il n'en suit pas la série tout entière, qu'il accomplisse au moins les exercices de la première semaine. Vous vous appliquerez, de même, à vous rendre favorables les autres prêtres, par tous les bons offices d'une charité réelle ; vous éviterez, plus que tout au monde, les occasions d'être en

enveloppe de ce cœur, par des atteintes réitérées, en fasse jaillir de pieux sentiments, et des étincelles d'amour divin.

(1) Tursellin.*— Enfin, après que le pénitent aura satisfait à sa conscience, vous rabsoudr^ , à l'égard de lu peine étemelle ; et vous le renverrez, après lui avoir imposé, selon la règle, une légère peine temporelle.

LIVBE V.— -LETTRE SiXiliME. 49

désaccord ou en lutte avec ruii d'entre eux : tous deyront être, au contraire, Tobjet de vos profonds respects, et recevoirde vous les témoignages les plus apparents de votre déférence, afin que vous puissiez par là vous concilier leur amour, et en obtenir tout naturellement qu'ils vous confient d'eux-mêmes la culture de leurs âmes et qu'ils accueillent la proposition de faire le^ exercices ascétiques , si ce n'est durant le mois entier, selon notre méthode, au moins pendant une retraite de quelques jours, dans leur propre demeure ; ils en goûteront ainsi les avantages, éfant visités par vous cbaqtBjgpur, et recevant de vous l'explication des points à méauer, choisis parmi les sujets indiqie^s^pour la première semaine.

' i-vous également rempli de respect et de déférèrs le gouverneur, et par les témoignages de votre

in très-profonde, appliquez-vous à le convaincre ue yW sentiments intérieurs à son égard. Évitez surtout d'être, pour quelque cause que ce soit, en dissentiment avec lui, lors même que vous auriez reconnuy^'une manière évidente, qu'il a commis une erreur, et ce *dans les circonstances les plus graves. En ce cas, et seulement après que vous en aurez fait votre ami par des marques sensibles de votre respect, vous pourrez vous permettre de l'aller voir en particulier: votis entrerez en matière par les assurances très-sincères.de votre charité vis-à-vis de lui, et de votre zèle pour son salut et pour son honneur; et dans un langage plein de modestie, avec une parfaite sérénité de visage, vous lui exposerez la vive douleur que voto avez ressentie de le voir encourir la perte de son âme et la ruine de sa réputation, par telle ou telle action qui est mal envisagée dans le monde. Vous lui ferez part des discours des hommes à son sujet, discours qui pourraient devenir le sujet de mémoires, et être envoyés plus loin qu'il ne le désirerait, s'il ne prévenait les effets du méconteateçaent public par une satisfaction légitime. Mais ce der^&^mi^ttp, vous ne le prendrez sur vous, que lorsque vous au^ik^JôS»^ par des signes II. i

très-certains, que ses dispositions sont telles envers vous, que vos avis seront pris en bonne part et que vous pouvez espérer sans tànërité qu'il en retirera quelque fruit.

Vous résisterez encore davantage aux prières de toutes les personnes qui vous demanderont d'être l'interprète de leurs réclamations et de leurs doléances auprès du gouverneur. Vous vous refuserez à ce genre de sendces avec toute la fermeté qui sera en vous, vous excusant sur vos occupations continuelles de la prédication, de l'enseignement de la doctrine, du ministère de la confession, et de la préparation à tous ces 4il||èirs par l'étude et par la méditation. Vos travaux, dlrez-vous, ne* vous laîsggpt aucun intervalle pour l'affaire laborieuse, et longji^e ^ siéger la maison des grands, pour les patiénl^ Vt" leurs vestibules, afin d'épier les rares occasioriS^ dience toujours difficile. Vous ajouterez que, mé vous le temps nécessaire, et l'entrée du palais voua flfrellë ouverte à toute heure, vous n'êtes pas suffisamment assuré du succès de vos représentations ; que si le gouverneur est tel qu'ils le dépeignent dans leurs plaintes, c'est concevoir de vaines espérances que de présumer ainsi que celui que rien ne peut émouvoir, ni la crainte de Dieu ni la conscience du devoir, comme ils le proclament, sera sensible à vos sages conseils.

Vous consacrereiîÀFIétiW&de la conversion des infidèles à la religion de m]l. toat te tiH^ips que vous auront laissé vos devoirs néôfessair» âe cbÂi^ae jour. Ayez soin, surtout dans le choix (1) de vCfft difBft^tes occupations , de juger toujours préférable aux àutl^, et comme devant passer avant elles, celles doiït l'utilité vous paraîtra la plus étendue.

(1) Tursellin. — Dans l'œuvre de la religion, et pour le choix entre vos différents travaux, vous éviterez de donner la préférence aux ministères qui Bontd'un intérêt individudiJiMUUrofitables seulement à un petit nombre, sur ceux qui doivent servip '^^VKlF^^^ nombre, ou même à la généralité. Les ministères dont la portJffl^lHwl^uB étendue doivent être préférés de vous et vous être les ^luifké^jllt

Cette règle VOUS apprendra que jamais, à la prédication publique, on ne doit préférer l'audition des confessions ; que jamais on ne doit omettre l'école doctrinale à son heure régulière de chaque jour, afin d'instruire une seule personne dans le particulier ; ou pour tout autre ministère, m TOfe d'tm bien individuel. Dans l'heure qui précédera la leçon de catéchisme, vous ou votre compagnon, vous parcourrez les places et les lieux principaux de la ville, et vous inviterez à haute Voix tous les habitants k venir entendre l'expUcation de la doctrine sainte.

Vous écrirez de temps en temps au collège de Goa , et vous rendrez compte des différents ministères que vous accomplissez en vue de la gloire divine et de son accroissement; de l'ordre que vous y suivez ; des fruits spirituels parJesquels Dieu couronne vos faibles efforts. Que ces lettres soient écrites avec assez de soin pour que .nos frères de Goa les puissent envoyer en Europe, afin d'y servir de témoignage de notre zèle dans ces contrées , et des succès que la divine miséricorde daigne accorder aux humbles travaux de notre petite Compagnie. Que rien n'y paraisse qui puisse justement offenser personne, rien dont la lecture ne doive inspirer, à la première vue , la pensée de glorifier Dieu, et de tout entreprendre pour son service. Vous écrirez encore de temps en temps sur les mêmes sujets, dans une mesure et un style différents, selon les personnes, au seigneur évêque et à Cosme Anes; vous ferez part à tous les deux des heureuses nouvelles qui concernent le champ spirituel que vous cultivez, et des fruits qui s'y recueillent, avec la bénédiction divine.

Dès votre arrivée à Ormuz (1), je vous engage à consulter

(1) Tursellin. — Dès le temps de la traversée, et aussitôt après votre arrivée, vous ferez en sorte de vous rendre parfaitement familières, au moyen des informations qui vous seront données par des personnes sûres et expé- Timentéea, les mœurs du peuple d'Ormuz ; vous vous instruirez des principaux ikt$'quï régnent dans la vie publique et privée; vous vous mettrez aa eomant de la nature des contrats et des bénéfices ; de la corruption en

52 LIVRE V. -' LETTBE SIXIÈME.

en particulier les plus gens de bien que vous y rencontrerez, tes gens les plus véridiques , en même temps que les plus éclairés, sur l'existence des habitants et sur la manière dont se fait le commerce : vous leur demanderez avec soin quels sont les vices dominants, quelles espèces de fraude régnent dans les contrats et dans les affaires de banque. Lorsque vous serez parfaitement renseigné et mis au courant de tout, vous serez à même d'avoir pour votre usage des raisons toutes prêtes et des avis conçus mûrement, afin d'éclairer et de reprendre sévèrement ceux qui, dans le particulier ou au sacré tribunal , se présenteront à vous coupables de ces usures déguisées, de ces contrats fraudul$|tt$ ou de toutes ces industries criminelles, si fréquentes en cette place, rendez-vous général des nations.

Toutes les nuits, vous passerez au milieu des habitations, et vous recommanderez aux suffrages des vivants les âmes des défunts qui achèvent d'expier leurs péchés dans le purgatoire ; vous le ferez en peu de paroles, choisies avec discernement, pour exciter la charité des personnes qui les entendront, et faire naître en elles des sentiments de miséricorde. Vous y ajouterez quelques paroles, aflnd'invilertout le monde à prier pour les âmes souillées du péché mortel, et à leur obtenir la grâce de se relever d'un état aussi déplorable : vous terminerez cette double recommandation , en indiquant et en commençant vous-même la récitation de l'Oraison Dominicale et de la. Salutation Angélique.

Vous ne cesserez d'être attentif, dans vos conversations avec tout le monde, à montrer toujours un visage bienveillant et serein ; éloignez de vous toute apparence de sévé-

JusUce, des Intrigues, des calomnies et des autres arflAccs qui élouffent la vérité : par là, tous pourrez plus tard y apporter, en connaissance de cause, les soins et les remèdes appropriés. Et cette étude sera bien plus efficace, pour le succès de vos afTalres, que l'étude approfondie des livres ; quoique les livres ne doivent point être négligés. J'ai toujours et partout, vérifié llmraense avantage de ces informations préliminaires.

LIVim V.— LETTRE SIXIÈME. 53

rite, de hauteur, de tristesse et de défiance, ou de vivacité et demenace^Siles personnes qui vous visitentreconnaissent à ces signes que vos humeurs ne sont pas constantes et dans un juste tempérament, et qu'elles vous disposent à les mal recevoir, infailliblement elles se replieront sur elles-mêmes et s'éloigneront devons; elles ne s'ouvriront point à cette confiance vis-à-vis de vous, qui serait nécessaire pour les faire profiter de vos entretiens ; vous devrez au conti-aire met^ une exacte application à vous montrer avec les dehors d'une affabilité gracieuse, à être d'un accueil toujours souriant et aimable; lorsqu'il vous arrivera dans le particulier de faire entendre à quelqu'un les reproches que sa faute a rendus nécessaires, dans ces occasions surtout vous emploierez tous vos efforts, afin de faire reluire en vos yeux et sur votre visage la douceur et la charité qui seules vous inspirent de rendre service à celui que vous censurez, en effaçant la tache qui ternit son âme : qu'il soit visible en même temps), qu'aucune irritation , aucun seatim^^tte colère ne se fait jour en vous par cet acte de s^^||^é.

Si des prêtres, des clercs où des laïques désirent être admis dans la Compagnie, et être exercés dans les méditations ascétiques, et que vous ayez jugé qu'ils en sont capables, vous pourrez lés envoyer à Goa avec une lettre où vous ferez connaître leur caractère et leurs intentions; ou û vous pensez que leur secours doit vous être utile où vous êtes, vous pourrez les accueillir dans votre maison et les soumettre, en consultant vos propres lumières , aux épreuves ordinaires du noviciat.

LjBS dimanches et les jours de fête, vers la deuxième heure après midi, vous prêcherez, soit dans la chapelle de la confrérie de la Miséricorde , soit dans l'église , et vous expliquerez les articles du symbole aux serviteurs, aux servantes et aux chrétiens libres, ainsi qu'aux fils et aux filles des Portugais : auparavant vous aurez eu soin d'envoyer, dans les places de la ville, un confrère porteur d'une clochette; il fera résonner sa clochette, et en même temps

il invitera à haute voix tous les habitaûts à venir entendre l'explication des articles de la Foi chrétienne ; à moins que vous ne préfériez vous acquitter vous-même de ce mmistère dans les différentes parties de la ville. Vous aurez soin de prendre à la maison, avant de vous rendre au lieu qui sera choisi pour votre prédication, un abrégé de la doctrine chrétienne, et l'explication des articles du symbole, ainsi que la règle que j'ai rédigée par écrit, pour passer tous les jours de la vie d'une manière chrétienne et sainte; elle contient la forme d'existence que doivent observer les âmes qui font profession de la religion de J.-C, et qui veulent fermement lem* salut éternel, afin de rendre à Dieu leur hommage de chaque jour, et de l'invoquer par la prière, en même temps que pour se préserver de chutes, pour accomplir des œuvres vertueuses, et arriver avec certitude à leur fin suprême, c'est-à-dire à la grâce divine et à l'éternelle félicité du ciel.

Vbi^ jemettrez un exemplaire de cette règle aux personnes dont vous recevrez les confessions , et vous leur prescrirez, au lieu de pénitence, de réitérer, pendant un certain nombre de jours , les exercices qu^ y sont recommandés. Ils en contracteront l'habitude, et dans la suite, par l'effet même de cette habitude , ils seront ai3ément fidèles à pratiquer ce qui, dans l'origine, était un devoir imposé par le Père spirituel : ils auront goûté le bienfait de cette pratique et en auront apprécié la douceur , par l'effet des méditations précieuses qui en sont le fruit. L'expérience nous a appris qu'un grand nombre de personnes, qui, au sortir de la confession de leurs péchés, avaient adopté cette forme de vie , y ont persévéré longtemps, avec un fruit infini pour leurs âmes: aussi je considère que ce sera pour vous une méthode excellente gue de ne point vous borner à donner cette règle à ceux qui se seront purifiés par votre ministère des souillures de leur vie passée , mais de la communiquer et de la conseiller à tous ceux qui ne demeurent pas dans l'indifférence

touchant leur salut et qui vous prendront pour arbitre de leur conscience. Et comme je prévois que vous n'aurez point d'abord à votre disposition des exemplaires de cet écrit, en quantité suffisante pour ce grand nombre de per* sonnes, je vous conseille de le faire transcrire sur un tableau, et de le faire exposer dans un endroit public, par exemple dans l'église de Notre-Dame-de-la-Miséricorde (1), afin qu'il soit permis à ceux qui voudront en faire usage d'en tirer des copies pour eux-mêmes.

Les sujets que vous aurez jugés capables d'être utiles à la Compagnie, et que vous y aurez régulièrement admis, après qu'ils auront, selon notre coutume, employé un mois dans les exercices spirituels, vous les soumettrez à des épreuves de nature à ne prêter en aucune manière à la dérision et au mépris du vulgaire, qui en serait le témoin. Vous lem* prescrirez naturellement de s'employer auprès des malades à l'hôpital, et de s'abaissera tous les ministères que réclament ce genre de maison et la guérison des différentes maladies, quelque humiliants et révoltants qu'ils puissent être. Vous leur commanderez de visiter les prisonniers dans leur captivité; de s'appliquer à consoler et à réconforter ces personnes malheureuses, avec tout le zèle qu'inspire la charité religieuse; enfin vous leur ordonnerez d'accomplir publiquement toutes les œuvres de la même nature, qui réuniront en elles l'anéantissement de l'amourpropre avec le désir de servir le prochain.

Ne commandez point, ne permettez même point qu'Us se donnent en spectacle devant le peuple, de manière à prendre sans aucun avantage l'apparence de la folie : je n'approuve point qu'ils soient en butte à l'ironie d'une vile populace, et que leur personne, ainsi que celle des histrions du théâtre , soit l'objet d'une parodie et d'un divertissement ridicules ; je veux que le peuple, à leur vue, se sente comme

(1) Tursellin. — Dans l'église de Notre-Dame et dans celle de la Miséricorde.

averti de son propre devoir, et qu'il soit porté au bien par leur exemple salutaire. C'est ce qui arrivera naturellement s'ils ne se montrent jamais en public qu'au milieu d'attributs extérieurs en rapport avec une œuvre sainte, par exemple en portant, sur l'épaule le sac du quêteur, mendiant de porte en porte en faveur des indigents , et remettant ostensiblement tout le produit de leur quête à la prison ou à la maison de charité. Enfin, qu'ils remportent de ces sortes de victoires sur eux-mêmes et sur le monde, dont le spectacle édifiera le vulgaire et dont les fruits serviront au soulagement des pauvres.

Observez encore, à l'égard des expériences qui causent le plus d'horreur à la nature, de ne point y soumettre tous les sujets indifféremment; considérez d'abord quelle est la force d'âme de chacun , et quelle est la mesure de ses ressources; tous ne possèdent point les mêmes facultés; les natures sont diverses , différente est l'éducation; les progrès dans la vertu ne sont point les mêmes ; et toutes ces circonstances occasionnent parmi les novices des différences considérables, dont le supérieur chargé de les former doit tenir compte avant toute chose , afin de déterminer quel genre d'exercice convient à chacun d'eux, c'est-à-dire quelle est la nature d'épreuves à laquelle chacun doit être soumis, de manière à donner une légitime espérance qu'il recueillera des fruits abondants de la tentation même, dans la mesure des grâces divines qui lui seront conununiquées. Sans ce discernement de la part du maître des novices, il doit arriver que ceux qui seront chargés d'un poids supérieur à leurs forces, sentiront leur courage faiblir; ils tourneront leurs regards en arrière, et seront prêts à rétrograder dans leurs voies : tandis qu'ils auraient pu, sous la main d'un guide plus éclairé , accomplir avec le temps de merveilleux progrès dans la vie religieuse (1).

(1) Tursellfn. — Ceux que vous aurez admis à]a règle de notre Compagnie, vous ne devez pas les éprouver dans la voie spirituelle, par des expériences plus pénibles que Tesprit encore mal affermi du novice, comme le tempe-

LlItRE V.— LETTRE SIXIÈME. 57

Considérez encore que ce défaut de discernement , qui fait prescrire des mortifications au delà des facultés et de rétat spirituel des novices, tandis qu'ils sont encore faibles et délicats pour courir dans la voie spirituelle, leur inspire un grand éloignement de leur maître, et leur ôte la confiance de lui découvrir leur intérieur et toute leur âme. Or, vous devez faire en sorte, et tout maître chargé de former des novices dans la vie religieuse doit le faire, que ces novices s'empressent de vous révéler, aussitôt qu'elles naissent en leur esprit , les inspirations de la nature dépravée ou du malin esprit, qui tendraient à les détourner du bien; qu'ils vous en fassent l'aveu plein de sincérité : s'ils n'observent point cette règle , ils ne s'affranchiront jamais des pièges qui les entourent , jamais ils n'atteindront à la perfection qui est leur but, et ne dissiperont les obstacles semés dans leur voie ; au contraire ces premières semences, ces premiers éléments de mal, qu'ils ont eu le malheur de laisser s'insinuer auprès, d'eux, et auxquels ils ont, sans s'en apercevoir, permis de s'alimenter.en secret, croîtront pour devenir des agitations de plus en plus douloureuses ; à la fin l'ennui, comme une vapeur, obscurcira dans leur esprit la pensée salutaire de la discipline; vaincus en leur courage , ils regarderont en arrière , et rejetant

rament d'un malade , ne saurait le supporter. Mais les épreuves doivent toujours être inférieures plutôt que supérieures aux forces. Plusieurs éprouvent de l'amertume, et se désespèrent insensiblement; ils finissent par secouer leurft«in, et se précipitent dans des extrémités sans issue. Surtout je pense que Ton doit éviter les épreuves extraordinaires et d'une singularité sans objet, celles surtout qui paraissent aller au delà des convenances et de l'opinion , au point d'offenser témérairement et de scandaliser le peuple. Vous vous attacherez à celles qui sont connues et appréciées par le monde, et qui^sont d'accord à la fois avec la raison et la piété. Telles sont les œuvres que j'ai indiquées plus haut ; les fréquentes visites dans la prison et dans rhôpital ; un ministère charitable et persévérant auprès des prisonniers et des maiades , dans leur personne spirituelle et dans leur être humain ; en même temps , comme un enseignement de la pauvreté volontaire, l'acte de mendier publiquement du pain et de faibles aumônes ; enfin les épreuves de même nature, qui sont propres surtout à instruire les novices et à les faire avancer dans la vertu.

le joTig de J.-C. , s'échapperont pour rentrer dans leur liberté primitive (1).

Les sujets en qui, de leur propre aveu ou par d'autres indices, vous reconnaîtrez une inclination pour les vaines jouissances de l'amour-propre, pour les satisfactions des sens', enfin en qui vous verrez de la tendance à quelque autre passion, voici le moyen que je vous enseignera pour les secourir utilement. Ordonnez-leur de prendre leur temps, et de rechercher les arguments de toute nature qui leur paraîtront les plus solides et les plus puissants, pour être employés avec une personne enivrée d'orgueil, adonnée à l'intempérance, ou atteinte d'une autre maladie de l'âme, qui serait celle qu'ils éprouvent eux-mêmes : afin de guérir la personne , si la maladie est déjà formée, ou de la préserver, si elle n'est que menacée. Vous indiquerez vous-même les textes et les auteurs se rapportant au sujet , et vous dirigerez les novices pour leur faire trouver les arguments les plus concluants. Lorsqu'ils auront rassemblé leur matière, prescrivez-leur d'en composer des discours, comme pour être prononcés, soit à l'église dans l'assemblée des fidèles, ou sur la place publique, soit aux convalescents de l'hôpital ou aux prisonniers; et faites qu'ils prononcent effectivement ces discours. U est permis d'espérer qu'ils feront personnellement usage des remèdes qu'ils auront ainsi recommandés pour autrui, et que ces antidotes contre les venins de l'âme feront premièrement sentir leur énerçie salutaire à ces âmes, qui en ont été profondément imprégnées par une attention studieuse et une méditation péné-

(1) Tursellin. — Ettcouragez-lea avec douceur, et avec toutes les marques d'une paternelle bienveillance, à vous révéler entièrement les secrets de leur fime, de sorte qu'ils n'hésitent jamais à vous confier, à leur origine, toutes les pensées qui seraient des tentations de là nature corrompue ou du malin esprit. Cette confiance et cette habitude de rendre compte et de communiquer est admh-able dans ses résultats de toute nature. En effet, si les artifices de nos secrets ennemis , si leura perfides attaques paraissent au grand jour, souvent ils s'évanouissent par l'effet seul de la lumière; et s'ils continuent à se rendre importuns , divers remèdes en peuvent triompher.

UTRE V.— LETTRE SIXIÈME. 59

trante, ayant même de faire eflfet sur les auditeurs qui ne feront qu'entendre, comme en passant, les conceptions d'autrui exposées inopinément En effet n'auraient-ils pas honte de commettre des fautes, doiit ils ont essayé d'affranchir le prochain avec des efforts infinis (1) ?

Vous pourrez employer la même industrie, avec un sage tempérament, afin de guérir les pécheurs d'une perveçjjitë pour ainsi dire désespérée, qui déclarent ne pouvoir pïiendre assez d'empire sur eux-mêmes pour éloigner d'eux les occasions de péchés, ou pour restituer le bien d'autrui qu'ils retiennent avec mauvaise foi; perMstant ainsi volontairement dans les crimes dont ils ont la conscience, et privés fatalement de l'absolution sacramentelle , sans ignorer qu'Us ont encouru cette peine: mais néanmoins l'infamie qui s'attache à l'anathème encouru volontairement, le scandale public qu'ils savent accompagner leur personne , leur mspire quelquefois comme un dégoût de leur propre malice, et des terreurs passagères causées par le péril de la damnation éternelle qui plane sur leur tête (2).

Après vous les être conciliés par des paroles affectueuses, vous les engagerez à rentrer en eux-mêmes, à se tenir le langage qu'ils tiendraient à un ami qu'ils verraient en butte à de pareilles épreuves, afin de le déterminer à se relever et à sortir énergiquement de l'abîme. Priez-les

(1) Torselliii. —Et voici l'un de ces remèdes, d'une vertu très-éprouvée. Lorsque vous reconnaissez en quelqu'un des tentations de vaine gloire, un attrait pour les apparences extérieures, ou pour une autre passion dont il devrait rougir, prescrivez-lui de prendre un intervalle de temps pour méditer sur la réforme de ces défauts, et ordonnez-lui d'exposer au peuple, dans la forme d'une homélie, la substance de ses méditations; un double fruit doit en résulter : d'abord un souvenir plus durable en l'esprit, après qu'on a approfondi et exprimé sa pensée, ce qui la fait pénétrer plus avant dans la mémoire; ensuite une confusion salutaire , et la honte qu'on doit éprouver, dô ne pas accomplir soi-même ce que ronjrecommande aux autres.

(2) Lucena.—Vous rencontrerez des hommes tellement endurcis et aveugla, qu'on ne peut les détacher soit du bien d'autrui, qu'ils ne veulent point restituer, soit de la vie sensuelle où ils vivent d'une existence tou^ animale, soit de la haine où le démpn les tient captifs.

60 LIYBE V. — LETTBE SDUÈME.

amicalement de condescendre , comme par mi exercice de parole^ et dans on entretien familier avec vous, à faire un essai des facultés de leur esprit et à produire des arguments persuasifs pour des cas semblables. Entendez et approuvez les idées qu'ils auront émises, opposez-leur doucement ces idées, les conjurant avec tendresse de vouloir bien être secourables à eux-mêmes : de se pénétrer profondément de leurs propres avis,' et de faire couler sur . leurs blessures les baumes qu'ils ont ji^és salutaires pour des amis. Dans sa miséricorde envers les âmes qu'il a créées pour le glorifier et pour arriver ainsi au bonheur, et qu'il voit se prédpiter à leur perte à travers les sentiers du vice , notre Dieu si plein de bonté leur a réservé ce dernier moyen de salut, qui est d'aimer à procurer le salut d'autrui ; et si la véritable et première charir té qu'ils devaient avoir pour eux-mêmes se trouve enfin égaler, dans leur âme, celle qu'ils portent à leur prochain; ce dernier sentiment, qui a subsisté en eux, les aura ramenés vers leur intérêt le plus nécessaire, qu'ils ont criminellement négligé, et où réside leur propre salut: nous ne devons pas renoncer à cette industrie, nous ne devons omettre aucun moyen sans en avoir fait l'épreuve, afin de ramener les âmes à l'obéissance envers leur Créateur, et de prévenir leur perte étemelle, tandis que le temps de leur existence nous en laisse la faculté (1).

Il vous arrivera quelquefois, au sacré tribunal delà Pénitence, de voir se présenter de ces hommes qui viventengagés dans de honteuses Ifaisons, ou qui sont inondés de richesses, qu'ils ont acquises par le vol et qu'ils possèdent avec amour ; essayez de leur faire chasser les créatures qui déshonorent

(1) Lucena. — Cette règle, qui est excellente, vous pourrez de même en

frire usage vis-à-vis des personnes que vous ne trouverez pas en état de re-

] cevolr l'absolution, lorsqu'elles se seront confessées; et vous les engagerez à

^';i chercher en elles-mêmes les remèdes qu'elles emploieraient avec le prochain,

Ifoor les faire sortir de l'état où le démon les retient elles-mêmes : et après

|fdr entendu ces moyens de leur bouche , Il vous sera facile de leur en

> faire un usage personnel.

LIVBE V. —LETTRE SIXIÈME. 61

leur maison, fle leur faire restituer leurs larcins, de leur faire réparer les désastres de leurs victimes. Ni l'amour ou le respect de Dieu, vertus qu'ils ont absolument perdues, ni la crainte de la mort et de Tenfer, dont l'impression n'a plus d'effet sur eux, ne les y déterminera. Il ne reste qu'un moyen de les effrayer, c'est de leur présenter le redoutable spectacle des maux de cette vie; les seuls qu'ils craignent encore. Alors vous leim dénoncerez que s'ils ne se hâtent pas d'apaiser la colèi?de Dieu, bientôt vont fondre sur eux les calamités des naufrages, les justes rigueurs des officiers du roi, les procès et les mille accusations qui en sont la suite, les condamnations judiciaires, les longues misères de la captivité, les amertumes des maladies incurables, souffertes au sein d'une profonde misère et d'un délaissement absolu, sans le remède bienfaisant d'aucune consolation; au milieu de l'infamie, qui étendra sa flétrissure indélébile de leur personne même à celle de leurs enfants, de la haine et de l'exécration publiques; tous ces maux enfin qu'ils se souviennent d'avoir vus s'appesantir sur tels et tels qu'ils ont bien connus, et qui ne les avaient pas mérités davantage qu'eux-mêmes ne les méritent En effet, Dieu ne saurait être méprisé impunément ; et les rieurs de sa justice sont d'autant plus inexorables qu'elles sont plus longtemps demeurées en sms&pens; la saisissante image de tous les malheurs dont ils ÉOût menacés doit ébranler infailliblement ces pécheurs et leur inspiirer un vif sentiment de la crainte de Dieu : ce sera pour eux, si malheureusement égarés jusqu'alors , lé commencement et le principe de leur retour à la sagesse (1). Toutes les fois que vous devrez entamer avec une pefrr:

(1) Lncena.^Mais la continuité des mêmes péchés, et Toubli continua da Dieu et des images de Fautre Tie, altèrent à ce point la conscience de go^t:*? ques-uns, et diminuent tellement leur foi, qu'ils ne croient plus qu'en < ^ qui est visible, et sont, pour les choses de fol, comme s'ils ne croy point, ou s'ils demeuraient dans l'incertitude ; a?ec ceux-là vous empl^ un dernier moyen, qui est de leur représenter les châtiments actuels ,)|iie

sonne une affaire ayant rapport à la religion et aux intérêts du salut étemel, vous aurez la prudence de ne dire aucune parole, avant d*avoir pénétré, et d'avoir connu par des signes évidents, l'état intérieur et spirituel de la personne (1) : si elle est en paix , ou agitée par une passion violente; si elle est disposée à suivre la voie du bien que vous lui aurez enseignée , ou si elle veut persévérer dans l'erreur de ses anciennes toîas, et demeurer engagée sans espérance de retour dans des pensées inférieures et mondaines, qu'elle a jusqu'à ce jour fait passer avant les devoirs de la religion ; et si elle entretient les mémes'résolutions pour l'avenir : si elle est assiégée par les tentations du démon , ou si, laissée à elle-même et aux inspirations de sa nature, elle est disposée à écouter vos avis ; enfin si rétive et irritable , elle donnerait à craindre de la voir éclater en emportements, au son d'une parole imprudente.

Vous devrez conformer votre langage à la connaissance que vous aurez acquise, afin que vos paroles soient pleines de douceur avec les violents, modérées avec les natures agitées, habiles et pénétrantes avec les esprits prévenus ou remplis de préjugés ; ayez plus d'ouverture et de liberté

Dieu dès cette vie envoie sur les pécheurs, quand aux uns il abrège leurs jours par la maladie, à d'autres il les tranche par un accident prématuré, à d'autres il âUHH^e leurs enfants et leurs femmes, etc.. Sachez donc que plusieurs oftt ifti plus touchés de la pensée de ces maux que du sentiment des destinées éUnelles : et il est salutaire que, demeurés insensibles à d'autres remèdes» ils soient ramenés par ce dernier de tous dans les voies de la pénitence.

, ^TarselHn. — H faudra surtout les effrayer par la crainte de l'enfer et du ~^ it futur ; mais certains hommes insensés n'envisagent ces redoutables

/«bAtlmenls qne dans un lointain extrême, etd'autres, à cause de la faiblesse île leur foi, ne rougissent'pas d'en mettre en question l'existence ; vous pouces présenter successivement à leurs yeux les maladies , les afflictions, les Iléanx naturels, l'exil, la captivité, la mort violente, la perte des parents , '^Jn naufrages, la confiscation des biens, le pillage, et mille autres espèces malheurs, dont Dieu, pendant cette vie même, châtie les impies et les [us endurcis dans tomal; et par ce solennel avertissement, vous efforcerez d'arraefaer à leur folie ces criminels insensés. I[qrse11in. <*- S eDe a soif de la justice, et si elle est dans les ( UâB^d'un disciple Adèle.

vis-à-vis des personnes bien disposées, et inclinées [à suivre vos conseils pour tout ce qui est vertueux; toutefois ne liâttex personne par de vaines louanges, et ne vous laissez point aller à des compliments frivoles : versez avec discernement vos salutaires antidotes à tous ces malades, malgré leurs répugnances, afin de préparer de loin leur retour à la santé.

Ainsi, telle personne est enflammée de ressentiment, sous la vive impression d'une récente injure : si le fait don^e se plaint est réellement coupable, improuvez-le vous-rij^fe; mais faites entendre à cette personne que le coupable ne Test que par ignorance, et n'a point péché par malice et avec intention; faites valoir les raisons qui s'oflfriront à vous ; s'il vous parait que vous êtes écouté sans avoir déplu, vous ajouterez que Dieu peut-être aura permis cette offense, pour la réparation d'une autre semblable, commise autrefois par votre auditeur lui-même (1).

Interrogez alors avec amitié : ne se souvient-on pas d'avoir jamais offensé personne par des actes ou par des paroles ? Tout au moins dans l'enfance , ne fut-on pas quelquefois désobéissant et murmurateur envers ses parents, indocUe envers ses maîtres, irascible avec ses camarades: n'a-t-on jamais donné à autrui de légitimes sujets de plainte? On le reconnaîtra, et vous ferez voir alors que c'est un juste retour, et qu'on doit l'accepter en esprit de justice : c'est une occasion précieuse que Dieu présente à cette heure d'expiçr des fautes anciennes. Que si la personne se plaint injustement, faites en sorte de dissiper insensiblementlesraisons pleines d'erreurs par lesquelles elle se persuade une évidente fausseté; si sa confiance de- ' -^ vient plus grande, élevez-vous doucement contre elle, et censurez sa faute; enfin, lorsque vous sentirez que vous le

(1) Lucena. — Que si, en effet, quelqu'un nous traite îDjustement, nous sommes, dans on sens général, toujours justement traités, et selon nos mérites, pour acquitter la dette de nos fautes antérieures: alors nous subissons un > jugement divin : et n'est-il pas préférable que ce soit en cette vie plutôt ^ (ïue dans Taulre?

pouvez sans danger, faites entendre un blâme plus sévère. Qu'au milieu de vos discoufs paraisse toujours en votre visage une sérénité pleine d'amour et la vivante apparence du zèle. Par ces industries, secondées de la bénédiction divine, souvent vous romprez le charme qui tenait captifs des esprits égarés et pleins d'illusions; ce linceul d'erreur qui les enveloppait tombera de Jui-même et leur permettra délivre la vérité : vous pourrez les guider en cette voie jpHmais affi*anchie, et les faire avancer vers la perfection, en tendant toujours au sommet; vous donnerez une ample carrière au zèle de la gloire de Dieu, mettant aux pieds du Seigneur l'amour et la vénération suprêmes de ces intelligences, créées pour l'aimer et pour lui rendre hommage (1).

Quant à l'avis que je vous ai donné plus haut, d'apprendre de personnes d'expérience quels sont les vices, quelles sont les fraudes commerciales qui dominent à Ormuz, vous rétendrez à tous les lieux et à toutes les espèces de péchés. Partout où vous serez, même en passant et dans vos voyages, vous consulterez les gens de bien et les personnes ayant l'expérience du monde, afin de vous instruire à fond , non-seulement des actes de nature criminelle, et des différentes espèces de vol usitées dans la contrée; mais des usages ordinaires du peuple, de ses préjugés vulgaires, de ses inclinations, des coutumes locales, des formes de j'administration, delà pratique judiciaire, des errements

(0 Lucena.— Ce que Je dis de la colère, Je l'entends de toutes les passions et des sentiments violents, dont on doit avant tout faire sortir les âmes, par des considérations plus vraies que celles qui sont ordinaires chez les hommes, dans les circonstances de la vie. Une estime plus réelle, un Jugement plus calme, feront voir le peu de sagesse qu'il y a de s'abandonner ainsi soi-même : vos auditeurs étant à ce point, vous les amènerez insensiblement aux pensées du salut....

Turseliin. — Vous vous servirez de remèdes semblables pour calmer les profondes douleurs, les découragements et les autres maladies des âmes. Tel est votre devoir avec ceux qui portent le nom de chrétiens. Pour la conversion à Jésus-Christ des Juifs et des païens, vous consacrerez une autre partie de votre temps et de vos travaux ; mais afin d'abréger mon discours. Je vous engage à leur faire nne application convenable de la plupart des avis qui précèdent.

de la procédure, des subtUités des gens d'affaires, enfin da tout ce qui fait l'essence de la société politique et civile : aucune de ces connaissances, croyez-en mon expérience, n'est une connaissance inutile au médecin des âmes : afin que d'un regard il discerne les maladies, qu'il démêle sans peine le remède qui doit les guérir, et qu'il ait toujours en sa main le secours facile et prêt à employer pour tous les besoins des âmes.

Par là, vous connaîtrez les points sur lesquels vous devez le plus insister dans vos prédications , et ce que vous ilpveK recommander le plus au tribunal de la pénitence. Cette sdence tous rendra fort, dans les conversations que vous dévc? avoir avec les gens du monde. Elle vous donnera ce privilège , de n'être surpris par la nouveauté d'aucun fait, de ne jamais rencontrer un cas imprévu qui vous poiu^raît troubler. Là vous puiserez la présence d'esprit, pour tous les cas divers qui peuvent naître sous vos pas, la force de génie qui censure toujours avec une égale supériontf^, eiiflii Vaiitorité qui impose à tous. L'homme du monde qu'un religieux veut censurer se prend d'ordinaire à le mépriser ; en effet, il le croit ignorant et sans expérience. Mais s'il lui reconnaît à l'épreuve une connaissance et une expérience des affaires de la vie commune égales à la sienne, il demeure surpri3, et l'admiration fait qu'il se livre à lui ; bientôt il n'hésitei^iias à le prendre pour guide , à se faire violence et'^a'eDgager dlans les voies ardues conseillées par ce oiiâiçe* Recomnaisse^ donc les merveilleux fruits de cette sciHfte : f$ioimàérez avec moi , que vous ne devez pas faiMjoaiM d'efforts pour la posséder, qu'anciennement vou» tfto. ayeà faits pour acquérir la. science philosophique ou théologique; or, vous trouverez cette science, non dans les livres morts, écrits sur le papier et le parchemin, mais sur les exemplaires vivants, je veux (îh'e dans l'esprit des homme&jâpsommés dans les affaires et profondément instruits d^i^iWèurs de leur contrée. Elle vous donnera plus de fruits qiié>ii*îi produirait la-révéla-

66 LIVRE y. — LETTRE SIXIÈME.

tion aux yeux du peuple , de tous les savants mystères que recèlent les bibliothèques.

Souvenez-vous toujours à l'égard des personnes, sur qui ces avantages vous ont donné de Tautorité, en vous conciliant leur bonne opinion et leur respect, de faire sur elles une première épreuve de cette autorité , pour les amener à la résolution finale de considérer, par un examen approfondi , tous les péchés de leur existence , et de les confier à votre oreille dans la confession sacramentelle; vous aurez soin de les y disposer, et de leur faire concevoir un repentir profond de leurs fautes, par des motifs iXvés de la Majesté divine, et de Famour que lui doivent sf^s^réainif^s, dans une retraite et par des exercices appropriés k cntte fin; c'est là le fondement de la vie parfaiin, son princîpcî, et ce qui doit passer avant tout

Appliquez-vous ensuite à retirer les iiidlflilns rfes em barras des procès, ces pépinières de haines vl de cal^ nies. Conseillez-leur de terminer leurs différends par Va bitrage d'un ami, réalisant ainsi de giaudes éconaniies d'argent, de peines et de réputation ; ne refusez pas de connaître de leurs affaires, s'ils vous en sollicitent; vouspourez vous en occuper, à votre loisir et au leur, les dimanches ou les jours fériés. Vous entendrez avec attention les réclamations et les plaintes de ceux qui se préparaient à plaider, et vous leur proposerez des termes d'arrangement, qu'il leur sera bien préférable d'accueillir, que de se jeter à grands frais , au prix de mijle ennuis et de mille dangers , parmi tous les mensonges ëd& faux témoins, les demandes frauduleuses des plaideurs de mauvaise foi , les subtilités infinies des gens de loi , le labyrinthe sans issue de toutes les procédures , l'émotion des jugements , le flux et le reflux des cerveaux qui s'altèrent et éprouvent une confusion semblable à l'agitation de la mer : ils iraient ainsi chaque jour compromettre leur^^istence et livrer leur réputation aux chances presqueJaiEifiurées d'un naufrage. Ces discours venant de votre partîJèront renoncer à plaider ceux qui

LIYBE V,— LETTRE SIXIÈME. 67

tout à l'heure ne parlaient que d'assignatîbns. Ils convaincront plutôt encore ceux qui ont respiré l'air du tribunal, et qui sont fatigués des clameurs judiciaires : vous leur fere« sans peine accueillir l'avis, de renoncer d'eux^-mêmes aux instances déjà commencées.

Ceci, je le sais, doit déplaire aux écrivains, aux avocats et à toutes les autres sangsues de palais, de différents nomsf qui réalisent d'énormes bénéfices par le grand nombre et par la durée des affaires. Vous devez, à l'égard de ces gens, mépriser leurs plaintes; mais si vous voyez jour à les attaquer avec avantage, attaquez-les par les moyens à votre portée ; faites-leur envisager, en les effrayant, leur criminelle industrie pour éterniser les procès. Avertissez -les ûa péril auquel ils s'exposeut , qui est de perdre la félicité du ciel ; et, afin qu'ils s'éclairent sur de si grands intérêts, ragagez-les à consacrer une retraite de quelques jours à des méditations ascétiques.

Vous demeurerez à Ormuz jusqu'à ce que vous receviez une lettre de ma part, qui youS ordonne de vous rendre ailleurs. Vous m'écrirez par les navires qui vont d'Ormuz à Malacca, et voiis adresserez votre pli à François Pérez. Je veux que dans vos lettres vous exposiez avecun détail scrupuleux tous les fruits utiles qu'auront produits vos travaux; François Pérez me fera passer au Japon vos lettres, si Dieu juge que le âervice de sa divine Majesté m'appelle dans cet empire. Si dans un intervalle de trois ans , vous ne recevez aucune lettre de ma part, vous demeurerez néanmoins tout ce temps à Ormuz, encore même que l'on vous invite ou que l'on vous appelle pour aller ailleurs; car je considère utile pour là gloire de Dieu que vous y demeuriez pendant ces trois ans, et je vous l'ordonne formellement.

Après les trois ans révolus, si vous n'avez encore reçu de ma part aucune lettre, vous resterez de même, jusqu'à ce que lé rectënr du collège de Sainte-Foi vous ait donné l'ordre de |9veair ; et alors vous lui écrirez en termes étendus totiiii^ que jusqu'alors vous aurez fait à Ormuz;

les fruits que, aviec la grâce de Dieu, vous aurez recueillis ; ceux que l'avenir permet d'entrevoir; vous ferez partau recteur de Goa du commandement précis que je vous ai donné à mon départ, touchant ce séjour de trois ans, à quelque époque de ces trois ans qu'il vous rappelle ; et vous lui déclarerez, qu'après ce temps éeotdé, voos entendez être absolument à sa disposition, et prêt à accomplir tous ses ordres, au premier signe de sa part; vous lui soumettrez néanmoins les motifs qui, après une profonde considération devant Dieu, vous paraîtraient assez graves pour motiver une décision nouvelle touchant la convenance, ou même la nécessité de votre séjour prolongé dans cette résidence. Les ordres qu'il vous adressera en réponse à cette lettre, vous les accomplirez sans réplique et sans délai. Ce que je vous ai dit au sujet des lettres que vous devez m'envoyer d'Ormuz à Malacca, vous ne devez pas l'entendre, comme si chaque année une seule lettre devait suffire : je ne veux point que vous laissiez aucun navire faire voile pour Mîdacca, sans qu'il m'apporte une lettre de vous, sous le couvert, ainsi que je l'ai dit, de François Pérez.

Sur le navire où vous devez monter pour vous rendre à Ormuz, vous aurez,]e vous le demande, un sointout spécial du séculier (1) qui vous est donné pour vous accompagner, et vous l'inviterez à faire la confession de ses péchés ; lorsque par vos avis il sera rentré dans la bonne voie, vous veillerez avec zèle à ce que désormais il ne s'en éloigne plus. Sur le navire, vous prêcherez tous les dimanches, et les autres jours quand vous le jugerez à propos. Je laisse entièrement à votre sagesse d'apprécier les circonstances, de considérer les avantages de cet exercice, et de prendre à cet égard telle décision qu'il appartiendra. Dans vos prédications, vous ne ferez point une vaine parade de votre

(t) Le P. Barzée avait avec lui le F. Raymond Pereim : mais le passage se rapporte ^iis doute à un laïque donné comme interprèle ou serviteur au Père.

LIYBË V. — LETTRE SIXIÈME. 69

érudition et de votre mémoire , en récitant une infinité de témoignages et d'autorités pris dans les anciennes Écritures. Peu de textes, mais des textes choisis et bien appropriés suffiront, et le principal du discours devra consister dans la peinture pathétique de l'état intérieur et du désordre des âmes pécheresses ; vous devrez faire en sorte que vos auditeurs reconnaissent dans votre instruction les ambitions fiévreuses, les malins artifices, les espérances et les pensées pleines de vanité, les desseins pervers qu'ils nourrissent en leur imagination, et qu'ils se considèrent, pour ainsi dire, en un miroir fidèle. Ajoutez à votre peinture la déplorable fin de toutes ces conceptions; réduisez en poussière les captieux sophismes et les insinuations de leur mortel ennemi, le démon; donnez -leur les moyens de rompre leur chaîne; s'ils sont sourds à votre parole, multipliez vos terreurs.

En réalité, les hommes n'accordent leur attention qu'aux discours qui vont au fond même de leur conscience; les théories sublimes, les matières difficiles, les thèses de l'école, échappant à l'intelligence comme à l'attention du monde, qui vit terre à terre, sont un vain bruit qui se perd après avoir retenti; leur passage est éphémère et stérile. Vous devez révéler les hommes à eux-mêmes, si vous les voulez captiver , si vous voulez attacher leur intérêt à vos lèvres; mais afin de bien exprimer leur pensée, il vous est nécessaire de la connaître; or pour la connaître, il n'est qu'un seul moyen, qui est de vivre en leur société, de les étudier, de les approfondir, de les pénétrer. Tels sont les livres vivants que vous devez incessamment parcourir, et vous y puiserez des raisons pour enseigner avec autorité; des moyens d'émouvoir, d'entraîner, de convaincre, et de diriger les pécheurs dans les voies du salut.

Cependant je n'interdis pas la lecture des livres morts. Les Saintes-Écritures, les Pères de l'Église, les sacrés Canons, les livres ascétiques et ceux qui renferment la doctrine des devoirs et des différents ministères, doivent sans

70 LITRE V.—* LETTRE SIXIÈMB;

doute être consultés, chacun en leur temps. On y recueille avec tout avantage, des remèdes aux tentations, des preuves pour convaincre un adversaire, des aiguillons pour faire naître des sentiments héroïques, des exemples de toutes les vertus daijs les actes des saints (1). Mais ces leçons demeurent froides et d'un faible secours, si vous n'avez d'abord ouvert les esprits des auditeurs, et profondément creusé la place pour semer; je dois vous dire encore que les âmes s'ouvriront tout entières , si vous en prenez la clef, c'est-à-dire , si vous révélez l'état intérieur de chacune d'elles, avec cet art que donne au prédicateur l'expérience consommée de la nature humaine, et si vous rendez la vérité lumineuse, et pour aiiisi dire sensible.

Le roi, dans sa munificence, a ordonné que vous recevriez, à Ormuz, tout ce qui serait nécessaire à votre existence, des fonds de son trésor; vous userez des bienfaits de cet excellent prince, et vous recevrez de] ses seuls ministres les subsides qui vous sont indispensables (2); vous refuserez de la part des autres personnes ce qu'ellesmêmes vous offriraient En effet il est essentiel, pour l'autorité et pour la liberté d'un médecin spirituel, qu'envers aucun de ceux qu'il doit diriger dans les voies du salut, qu'il doit corriger et faire revenir de leurs égarements , il ne se trouve obligé par iin don gratuit d'aliments, et iie leur soit redevable de l'existence même et de l'air qu'il respire. C'est bien, en vérité, de ces natures de services que l'on peut dire : cetut qui prend est pris : dès lors il perd toute assurance, et le privilège d'un censeur, pour agir avec ceux devant lesquels il s'est humilié, et auxquels il a laissé prendre les droits de protecteur. De là notre embarras à

(1) Lucena. — Je ne dis point que vous ne deviez lire les anciens livres, ou chercher des textes en la Sainte-Écriture , ni recueillir les exemples des saints, aûn d'autoriser vos discours, et d'offrir le remède aux vices et aux péchés, que vous ont révélés, ou que vous révèlent les livres vivants.

(2) Tursellin. — Usez de la bonté du roi, mais avec une grande réserve : demeurez même en deçà de la modération la plus sévère, afin qu'il soit éTidttdt que vous aveE feit, en religion, profession de la pauvreté.

trouver des paroles, pour corriger, lorsqu'ils le méritent, ceux qui nous ont nourris : que si nous faisons violence à notre réserve, par l'effet de notre zèle et de l'empire du devoir, nous n'obtenons qu'un faible succès : on nous envisage fièrement, et avec la hauteur sérieuse de gens qui de payent par là des bienfaits qu'ils nous ont prodigués.

Et si mes paroles sont vraies en général, elles le sont plus encore à l'égard de certaines personnes, contre lesquelles je crois nécessaire de vous mettre en garde; qui, plongées dans toutes sortes de crimes , essaieront néanmoins de se lier avec vous, et s'appliqueront, par divers bons offices de la vie du monde, à se concilier votre amitié; non point qu'elles aient le désir de profiter de ces rapports et de vos entretiens, afin de s'amender et de se convertir : elles sont très-résolues à persévérer jusqu'à la fin ; mais c'est pour vous fermer les lèvres, et pour lier votre langue, dôlii la conscience de leur vie coupable leur fait redouter IM '^^-^^ censures (1). Je ne suis point d'avis que vous les repoussiez tout à fait, et que vous rejetiez leurs avances d'une manière absolue : ne refusez même pas une invitation à leur table, ou un présent, s'il est sans importance et de peu de valeur, comme serait de l'eau fraîche (2) , des fruits nouveaux et d'autres objets de même genre : un refus passerait pour une oflense, d'après les usages reçus parmi les Portugais des Indes. Au surplus, vous pouvez faire connaître, et déclarer hautement, que vous n'admettez ces l^ers présents de leur part, qu'à la condition qu'Us se montreront disposés à accueillir vos bons conseils et vos

(1) Tursellîn. U se rencontrera des personnes, profondément gangrenées en leur àme, qui, dans la crainte d'être pénétrées par "vous, ou pour obtenir votre recommandation près d'autrui, s'empresseront de rechercher votre amitié.

(2) Dans les pays d'Orient, l'eau limpide et fraîche est une chose trèsappréciée. Des marchands d'eau froide parcourent les rues à toutes les heures du jour : souvent même on volt des musulmans riches et charitables payer de ces colporteurs, pour distribuer gratuitement mit passants le contenu de leurs Jarres.

exhortatioDS : promettez aussi d'aller vous asseoir à leur table, si vous y êtes invité, à la condition qu'eux-mêmes se prépareront d'après votre invitation, à faire la confession de leurs péchés, et à venir s'asseoir au banquet Euchaiîstique (1). Vous devez aussi ne pjas refuser , afin de ne pas offenser l'amitié des personnes, de légers présents d'aliments en nature; mais après les avoir reçus, vous devesz aussitôt les remettre aux malades dans l'hôpital , aux détenus dans la prison , ou à d'autres indigents. Le peuple qui en sera témoin , approuvera et louera cet usage des dons que vous aurez reçus, et vous absoudra de tout soupçon de vie délicate, ou de pensées intéressées.

Pour le choix de votre demeure, à votre arrivée à Ormuz, vous prendrez sagement conseil des circonstances, et vous déciderez en connaissance de cause, si vous aurez voti-e résidence dans l'hospice public, dans la maison des Confrères de la Miséricorde, ou dans une petite habitation voisine de l'église, selon ce qui vous semblera préférable. .

S'il arrive que je vous appelle au Japon, vous écrirez à l'heure même au recteur de Goa, par deux ou trois occasions différentes, vous servant des navires qui font voile d'Ormuz pour Goa : vous prierez le recteur de choisir quelqu'un de nos frères pour assister et consoler les habitants de cette ville, et de faire partir au plus tôt ce successeur qui vous sera donné.

Enfin et souverainement, je vous recommande avec les plus vives instances votre propre personne (2) : ne perdez jamais de vue que vous êtes un membre de la Compagnie de Jésus. Dans les occasions spéciales qui s'offriront à vous d'accomplir vos œuvres , l'expérience des choses et votre

(1) Tursellin. Cette conduite aura pour effet de les faire désister, à Tavcnir, de prévenances devenues sans objet, ou, ce qui est le plus désirable, de leur faire embrasser une vie plus régulière , sous votre conduite et votre direction.

(2) Tursellin. Je termine par où j'ai commencé : occupez-vous de la guérison d'autrui, mon bien cher Gaspard, en continuant à pourvoir, avec un zèle infatigable, à votre propre perfection et à votre salut.

discernement actuel vous inspireront ce qui est le plus conforme au service de Dieu Notre-Seigneur : je ne sais point de conseillers plus sages et plus autorisés.

Vous ne manquerez point de me recommander, et de me faire recommander par tous ceux que vous dirigerez dans la religion, à notre commun maître, dans vos prières de chaque jour.

Et le dernier précepte de cette longue instruction sera celui-ci : chaque semaine, au moins une fois, vous relirez attentivement tout ce cahier, afin qu'aucun des avis qu'il l'enferme ne s'efface de votre mémoire.

Que Dieu Notre-Seigneur vous accompagne, et qu'il vous conduise au terme de votre voyage : qu'en même temps il daigne demeurer avec nous I

Adieu. De Goa, au mois de mars 15A9.

François.

An p. PAitl de CanierlnO) de la Cpmpasnle de Jétfns^ reetenr du eollége de Goa.

Au moment de partir pour le Japon, je vous mets à la tète du collège de Goa, et au nom de votre zèle pour le service de Dieu Notre-Seigneur, de votre ardent amour envers notre P. Ignace et envers la Société de Jésus , je vous prie et je vous conjure très - instamment de pratiquer toujours une humilité profonde, et une attention scrupuleuse à l'égard de vous-même; d'apporter en toutes les affaires la solide maturité d'unjugementparfait; de vivre enfin dans l'union la plus sincère et la plus affectueuse avec Antonio Gomez et avec nos Frères qui sont répandus dans les différentes parties de9 Indes. A la vérité, d'après la connais-

sance intime que j'ai acquise de tous les ouvriers de la Compagnie de Jésus, qui servent à cette heure dans ces contrées Dieu et son Église, je n'ai point de peine à me persuader qu'ils pourraient se passer d'un supérieur pour ' les diriger dans lesvoies du service de Dieu ; désirant cependant ne point les priver de cette occasion d'acquérir déplus grands mérites par leur obéissance, et parce que les règles de la discipline l'exigent ainsi, je considère utile qu'ils reçoivent un supérieur pour lui rendre leur obéissance. Étant donc parfaitement assuré de votre modération, de votre sagesse et de votre science, j'ai cru faire le choix le plus excellent, en vous mettant à leur tête, en qualité de recteur et de chef; et sous votre autorité, limitée ainsi que je vais le dire, demeureront tous nos frères et nos élèves séculiers de Goa et d'ailleurs, qui ont jusqu'à ce jour dépendu du recteur du collège de Sainte-Foi, et qui ont obéi à sa parole et à sa volonté. Vous aurez sur eux cette autorité, jusqu'à ce qu'elle vous soit retirée dans les formes régulières de l'Institut.

Voici maintenant les restrictions que , pour de justes causes, je mets à cette autorité. En premier lieu, je veux qu'Antonio Gomez possède les droits les plus étendus, les plus absolus, et un pouvoir illimité sur les élèves externes du séminaire , tant Portugais qu'indigènes. Je lui confie également l'administration sans contrôle des revenus et de tout le bien du collège; il fera verser les revenus par les débiteurs, et dans sa sagesse en réglera l'emploi potor l'utilité de la maison : vous aurez soin de ne vous point immiscer dans son administration, de ne lui demander aucune raison de ses actes. De même pour le renvoi comme pour l'admission des élèves de race portugaise ou indienne, vous en laisserez la décision absolue à son examen et à sa prudence, approuvant tout ce qu'il aura fait, et n'interposant votre autorité dans aucune occasion. Que s'il vous arrive d'être d'une opinion autre que la sienne, les seules voies que vous emploierez seront le conseil ou la prière.

UVBE V. ~ LETTBE SEPTIÈMB. 75

Vous ne lui prescrirez rien par autorité dans les affaires de son ressort. C'est également à lui seul que je remets le soin de corriger les enfants des deux nations, ainsi que le règlement absolu de leur discipline dans la maison, la répartition des offices, l'attribution des ministères, l'élection et le renvoi des serviteurs du pensionnat ; et il remplira librement cette charge, sans que ni vous ni personne ne s'immisce en ses actes, ou n'y mette opposition : j'ordonne qu'il en soit ainsi.

Et ici je vous prie de nouveau, à cause de la gravité du cas, et en vertu de l'obéissance que vous avez volontairement promise à notre P. Ignace, par l'autorité de qui je vous donne ce commandement, je vous adjure et vous supplie aussi énei^quement que je le puis faire, de ne laisser s'élever entre vous et Antonio Gomez aucune division de sentiments, aucune contestation en paroles, aucun commencement et aucune apparence de désunion : qu'il paraisse plutôt, par les mutuels témoignages de l'unité constante entre vos volontés, et de votre profond et mutuel amour, que vous vivez dans une fraternité parfaite, et que vous conspirez, avec un zèle sans réserve, au bien général et à l'avancement de toute la famille confiée à chacun de vous, dans des limites différentes; que cette union se révèle toujours par des marques si apparentes, qu'il ne puisse naître, soit dans la maison, soit au dehors, aucune occasion de scandale et de murmure.

Toutes les fois que ceux de nos frères qui cultivent les chrétientés du cap Gomorin, et qui en visitent assidûment tous les villages, que Nicolas qui est à Goulan, Gyprien à Méliapour, Melchior Gonzalez à Baçaïm, François Pérez à Halacca, Jean de Bcira et ses compagnons aux Moluques, vous écriront pour solliciter votre protection auprès du gouverneur ou de l'évêque, de qui la faveur pourrait leur être nécessaire en quelque circonstance, ou qu'ils vous demanderont quelque autre service ou secours, spirituel ou temporel, dont il arrivera qu'ils aient besoin, faites en sorte.

toute affaire cessante, de satisfaire à ce qu'ils demandent, avec un zèle et une cl^arité sans mesure; adressez-vous également à Antonio Gomez, afin que, dans son ressort, il agisse pour eux avec un dévouement absolu et une parfaite libéralité. Dans les lettres que vous aurez l'occasion d'écrire à ces hommes si éprouvés, et qui portent sous le soleil et au milieu de la poussière, le poids du jour et de la chaleur , avec des sueurs infinies de leur part : évitez avec soin de répandre une goutte d'amertume, môme la plus légère : que les moindres linéaments tracés par votre plume respirent la suavité de l'amour fraternel.

Que le sentiment et jusqu'à l'ombre du reproche, de la plainte, d'une expression même qui pourrait les blesser ou les affliger, en soient scrupuleusement ^bannis. Procurezleur avec empressement, en abondance et libéralement, tout ce qu'ils réclament pour les besoins de leur existence, pour leur vêtement, pour la conservation et le rétablissement de leur santé. Ayez compassion des travaux continuels et presque immenses qu'ils supportent avec tant de courage dans le service de Dieu, s'épuisant la nuit et le jour, sans éprouver aucune consolation de la part des hommes. Mes paroles regardent principalement ceux qui prennent soin des églises des Moluques et du Comorin : ceux là portent véritablement le douloureux fardeau d'une croix très-pesante; afin donc que l'épreuve ne leur arrache point de gémissements, ayez soin, je vous en prie au nom de Dieu, d'employer envers eux toute votre sollicitude , et de ne point souffrir qu'ils demandent en vain, ou qu'ils demandent deux fois, ce que vous leur savez nécessaire, soit pour la consolation de leurs âmes , soit pour le soulagement de leurs personnes , et dont la privation laisserait leurs esprits tomber en langueur, et peut-être défaillir. Le devoir de secourir vos frères qui combattent dans les rangs, est si légitime et domine à ce point tous les autres , pour vous qui gardez le camp, que je n'hésite point à vous conjurer de nouveau, au nom de Dieu Notre-Seigneur, et pour

LIVKE V. — LETTRE SEPTIÈME. 77

Famour de notre P. Ignace, de déployer tout Votre zèle, et d'accomplir de suprêmes efforts, afin d'acquitter celte obligation avec dévouement, et dans sa plénitude.

En ce qui vous regarde personnellement, je vous prie de nouveau très-instamment, mon cher frère , de faire toujours de nouveaux progrès et de grandir dans la vertu, comme vous avez fait jusqu'à ce jour, servant de lumière au monde par vos exenHies édifiants. Vous ne négligerez aucune occasion de m'écrire; j'attends de votre part des lettres très-étendues, qui me donneront de vous d'excellentes nouvelles; qui me parleront de toute votre famille religieuse, du parfait accord, de l'union pleine de charité, qui régnent entre vous et Antonio Gomez ; de chacun de nos Pères qui cultivent la chrétienté de Gomorin; de Gypriano qui habite Méliapour; des membres de la Gompagnie, c[ue les navires du Portugal nous auront amenés cette année ; s'il s'en trouve, et combien, qui possèdent les éminentes facultés nécessaires pour prêcher dans les assemblées ; lesquels d'entre eux sont initiés au sacerdoce, et lesquels sont laïques. Jetions essentiellement à cette distinction des différents ordres de personnes, à renonciation du nombre des sujets, et du rang hiérarchique auquel ils appartiennent; enfin au détail des noms , des talents , des forces et des vertus de chacun.

Pour cette correspondance avec mol, vous êtes assuré de deux occasions au moins. En effet, deux fois par année, un navire fait voile de Goa, en septembre, pour aller à Banda (1) , et au mois d'avril, dans la direction des Moluques; mais les deux navires touchent à Malacca, où notre frère François Pérez recevra les lettres qui me seront adressées; et il ne manquera pas d'occasion pour me les faire parvenir directement au Japon.

Faites en sorte, pour l'amour de moi, de relire, au moins

(1) L'archipel de Banda, groupe de dliîles, à 120 railles Ë.-S.-E. d'Ainbolne, et vers 4» 30' de lat. S. La principale production de ces îles était la muscade.

78 LIVBE V. — LETTRE SEPTIÈME,

une fois la semaine, cette lettre que je tous laisse en m'éloignant de vous; parla vous renouvellerez en vous-même le souvenii- non-seulement de mes préceptes, mais de ma personne absente; et je désire que ce soit pour vous une occasion toujours nouvelle de me recommander à Dieu dans vos prières, et par vos soins dans celles de nos frères de Goa, et de tous vos amis spirituels des deux sexes.

J'ai prescrit à Antonio Gomez,|B'il vient du Portugal des prédicateurs, d'envoyer quelques-uns d'entre eux dans les places voisines, teUes que Cochin , où l'on éprouve un si pressant besoin d'un bon prédicateur de notre Compagnie; telles encore qu'une;des villes de la contrée de Cambaie, comme serait la ville même deDiu. Je vous le recommande instamment : si donc les navii^es qui doivent arriver cette année nous amènent un certain nombre de confrères exercés dans la prédication, vous vous entendrez avec Gomez, afin de les distribuer utilement, de manière qu'ils reçoivent, par les soins de l'un d'entre vous, la destination que j'ai indiquée.

Dans la crainte que les grandes occupations d'une si vaste administration ne vous laissent point un loisir suffisant pour m'écrire avec un scrupuleux détail tout ce que je désire et veux connaître , je vous conseille de vous y faire suppléer par notre Dominique, ou par quelque autre de nos frères lâlqaes portugais : vous lui prescrirez de recueillir avec soin , et de transcrire en forme de mémoires, toutes les nouvelles intéressantes qui seront reçues à Goa, à diverses époques et par différentes voies, concernant tous nos frères qui sont dans les Missions, ou dans les résidences portugaises , et plus spécialement les nouvelles venant de Gaspard, qui réside à Ormuz, Au temps où les navires, qui se rendent régulièrement à Malacca, seront sur leur départ, vous réunirez toutes ces feuilles en un pli que vous m'adresserez, après y avoir ajouté de votre main les communications plus secrètes que vous auriez à me faire.

Attenduque vous n'avez pu connaître par une expérience personnelle, ce qui se passe dans les différentes résidences

UTBI y« —LETTRE SEPTIÈME. 79

dépendant de votre collège, et quelle est la situatioil de toutes ces contrées ; que vous ignorez encore quelle existence on mène sur la côte de Comorin, à Méliapour, à Coulan, aux Moluques, à Malacca, à Ormuz, vous n'appellerez auprès de vous, par un commandement absolu, aucun des religieux qui travaillent dans ces pays ; car il pourrait arriver, par reflfet de votre ignorance touchant Fétat des affaires, que vous missiez la hache dans une œuvre heureusement commencée , qu'avaient avancée considérablement d'héroïques efforts, et qu'après de longues espérances le sucées allait couronner; tout serait ruiné, si les ministres étaient rappelés par vous; et le salut des âmes ainsi que la gloire divine en éprouveraient un dommage, pour ainsi dire, irréparable. Par ce motif je veux écrire, et je le ferai très-incessamment, au P. Antonio Criminale, afin qu'il ne se déplace sur l'ordre de personne, et qu'il ne permette à aucun de ceux qui instruisent avec lui, dans la science de la reli- ^on, les chrétiens de Comorin, de quitter cette résidence, quelle que fût la personne qui les appellerait, si lui-même, par un jugement approfondi des affaires, n'estime qu'il n'en doit naître aucun inconvénient. J'écris dans le même sens aux Pères qui résident dans les autres places : ils ne doivent pas interrompre les œuvres qu'ils ont commencées , ni permettre que les compagnons de leurs travaux , qui sont nécessaires auprès d'eux, soient arrachés à leurs entreprises et envoyés ailleurs ; ce qui serait la ruine de magnifiques espérances et ferait évanouir deÉ occasions précieuses d'étendre l'empire de J.-C; leur retraite intempestive serait contraire à tous les intérêts du service de Dieu. Il sera donc plus sage^ en ces circonstances, de ne point faire usage de votre autorité ; de ne rien ordonner en vertu de vos pouvoirs, avant d'avoir vérifié, d'une manière indubitable, si l'accomplissement en doit être utile.

Mais, ainsi que je vous recommande de n'appeler personnellement à Goa aucun de nos frères qui travaillent dans les terres éloignées, avant de vous être assuré de leur opi-

80 UTRE V. — LETTRE HUITIÈME.

nion et de leur consentement; néanmoins, si quelques-uns d'entre eux, par de graves motifs, venaient vers vous sans y être appelés, je vous ordonne de les accueillir avec bonté et de les traiter avec une charité parfaite ; enfin de leur témoigner une sollicitude infinie , soit qu'ils aient besoin de remèdes ou de soulagement dans leurs corps; ou que leur esprit éprouvé par la souffrance les ait fait venir, soit de leur propre mouvement, et dans l'appréhension d'un péril spirituel, ou d'après les conseils ou les ordres de leurs confrères, émus à leur égard d'un charitable intérêt ; que, dis-je, ils soient venus chercher la médecine spiritudle, les exercices de la pénitence, une correction salutaire, ou la retraite ascétique de quelques jours; vous leur prodiguerez tous ces bons offices, et vous veillerez avec une charité toute paternelle à ce qu'ils ne périssent point et à ce qu'ils n'éprouvent aucun dommage en leur âme.

Observez scrupuleusement tous ces conseils, je vous en prie très-instamment, ô Paul, mon bien-aimé frère !

Avril 15/i9.

Tout entier à vous.

François.

LETTRE VIII

Anx P^re* et Frère* du eolléce de CoVmlir«L(l).

Je vous ai longuement écrit, au mois de janvier de l'année dernière, et j'ai la confiance que nos frères répandus de tous côtés sur la surface des Indes, vous auront de même écrit de leurs différentes résidences, ainsi que j'en

(1) Le Saint écrivit deux lettres presque identiques sous la même date. La première était adressée aux Pères de la maison professe à Rome : la seconde» que nous traduisons ici , contenait les mêmes faits , dans une forme un peu plus étendue. Nous donnons, en notes, les difTérences.

ayais fait un devoir à tous, pour vous instruire des fruits abondants et précieux que la vigne des Indes porte pour le salut; ce n'est point seulement dans les citadelles royales, mais aussi dans les autres places occupées par les infidèles, que la très-sainte Foi de Jésus- Christ prend un merveilleux accroissement.

Devant m'embarquer à Malacca pour le Japon, j'ai quitté les Indes au mois d'avril de cette année, accompagné de deux membres de notre Compagnie, l'un prêtre et l'autre coadjuteur laïque, et de trois néophytes japonais. Ces derniers, après avoir été initiés par une instruction suffisante dans la connaissance, essentielle au salut, des mystères de Jésus-Christ Notre Seigneur et de la Foi catholique, avaient déjà, par mes soins, reçu le saint baptême à Goa. Ils ont été nourris des éléments de la doctrine chrétienne dans notre collège de Sainte-Foi , où ils ont appris également à lire nos caractères et à les tracer de leur main. Ils ont pratiqué pendant un mois entier les exercices spirituels avec une profonde application et le plus ardent désir d'en re- • caeiUir des fruits abondants : Dieu n'a point manqué de récompenser les intentions si parfaites que lui-même avait formées en eux; et il a pénétré leurs âmes d'un sentiment si vif des bienfaits immenses dont ils étaient redevables envers leur Créateur plein de miséricorde, que faisant alors pour la première fois éclater leur reconnaissance, ils condamnaient et déploraient sans cesse leur aveuglement ancien, qui avait méconnu tant de grâces ;^n\nême temps ils éprouvaient des impressions si vives de tendresse reconnaissante envers Dieu^ de piété , de toutes les vertus chrétiennes, que nous tous qui vivions auprès d'eux, nous serions crus grandement privilégiés d'éprouver des impressions aussi pénétrantes (1).

(1) Lettre adressée aux Pères de Rome : — Ces deraiers ont reçu les premiers éléments de la religion dans le collège de la Sainte-Foi, et s'y sont pénétrés à fond des saints mystères du Christianisme; après qu'ils ont été solennellement régénérés par le baptême, i^ se sont exercés avec une fer-

83 UVRE Y. —LETTRE HDITIÈI».

A cette heure ils emploient les connaissances qu'ils ont acquises de nos caractères et de notre écriture, et lisent couramment les livres qui contiennent les mystères de la religion. Chaque jour, à des heures réglées, ils récitent dans les livres de TÉglise les Psaumes et les autres prières : lorsqu'ils étaient dans ces saintes occupations, un jour je leur demandai quelle était la partie de ces livres sacrés qu'ils lisaient avec un attrait plus sensible; ils me répondirent que c'était l'histoire de la Passion et de la Hort de J.-C, et nous nous sommes convaincus de la sincérité de leurs paroles, en les voyant non-seulement donner toutes les marques d'un profond attendrissement, dans toutes les occasions où la mention et le souvenir des souffrances et de la Mort du Seigneur Jésus se présentaient à leur esprit; mais encore ils s'y portaient d'eux-mêmes et en nouiTiirr saient leur pensée, sans manquer jamais d'en fiSPtj^ ver mie très-vive émotion. Pendant cette retiraite ;â?n^ mois qu'ils ont faite à Goa, comme je vous Fai dit, sov^^.. vent nous les avons vus pour ainsi dire inondét de eo][4(pi^ lations célestes, et révélant leur bonheur par ttne abondante effusion de saintes larmes (1). ' . ^

Avant de les faire exercer dans cette arène des méditations ascétiques, nous les avions occupés, durant plusieurs mois, à faire pénétrer en leur mémoire tous les articles de la Foi Chrétienne et les mystères de la Vie de J.-C., et à

Y(Uir iasfgae et dés ftj^to infinis dans la méditatioa des choses de la lerre et^du ciel. Par un nft effet de la souveraine miséricorde, ils se sont élevés à une si profonde intelligence des bienfaits divins, ils ont été comblés d'une telle abondance de grâces, qu'en vérité nous aurions désiré vous procurer une part de cette pleine moisson de bénédictions, dont Dieu les a comblés, pour ainsi dire, sans réserve.

(1) Lettre adressée à Rome : — Je leur demandais quel sujet dans leurs méditations leur inspirait une impression plus profonde et un goût plus sensible de dévotion : Les souffrances de J.-C, me répondirent-ils, et les horreurs de sa Mort. C'est, en effet, le principal sujet de leurs lectures et de leurs méditations. Pendant le temps qu'ils ont consacré aux Exercices spirituels, Us y ont puisé de célestes consolations, et y ont trouvé l'occasion de saintes larnies, dont l'eflEet surabondait an eux après plusieurs mois.

UVME V. — LÇTTBE HUITIÈME. 83

coDnattre à fond les causes de rincarnation du Fils de Dieu dans le sein delà Vierge Marie, et tout le dessein de la Rédemption du genre humain, accomplie par la mort volontaire du Seigneur Jésus.

Souvent je leur ai demandé quels étaient, parmi tous les Sacrements de la Loi Chrétienne, ceux qui leur paraissaient les plus salutaires. Us nous ont constamment répondu qu'ils donnaient la prééminence, en raison de leur utilité si universelle, et qui s'étendait à toutes les conditions, comme h tous les fi^mps de l'existence, aux deux vénérables mystères de la Pénitence sacramentelle et de la réception du Corps de Jésus-Christ dans la sainte Eucharistie : ajoutant qu'ils reconnaissaient une si merveilleuse harmonie entre tous les dogmes de la religion chrétienne et le corps entier de ses institutions, qu'ils croiraient dépourvu de sens celui qui, les ayant connus, refuserait de les pro^ fesser.

L*un d'entre eux se nomme Paul de Sainte-Foi : je l'entendis un jour gémir profondément, et s'écrier avec amertume : Ohl Japonais, que vous êtes infortunés, de faire vos divinités de ce que Dieu créa pour l'usage de l'homme! Qu'entende^-vous, lui dis-je, par ces paroles? Vous me le demandez? répondit-il; mais ne sont-ce pas des aveugles ceux qui mettent au rang des divinités le soleil et la lune , qui sont les serviteurs des chrétiens ? Ces grands luminaires du monde ont-ils un autre usage que de marquer les espaces du jour et de la nuit, afin que les êtres humains, se sentant élevés au-dessus d'eux-mêmes à la vue de splendeurs aussi merveilleuses, confessent en l'adorant le Dieu tout-puissant, auteur de la lumière, et son Fils Jésus-Christ?

Le 31 mai 1549 nous sommes arrivés à Malacca, En descendant du navire, j'ai reçu des lettres de marchands portugais, établis au Japon , qui m'apprenaient qu'un prince de ce pays voulait se faire chrétien , et qu'il avait envoyé des députés au vice-roi des Indes, avec la mission de lui s.

demander quelques membres de notre Compagnie, pour enseigner à ses sujets la loi de Jésus-Christ (1).

Nous trouvâmes aussi .ce fait dans les lettres : en une place du Japon, des marchands portugais avaient été logés par ordre du roi dans une maison infestée des démons, et abandonnée pour ce motif. Ignorant cette circonstance, les Portugais se sentirent la nuit tirés par leurs vêtements, et malgré leurs recherches , ne purent rien découvrir : saisis d*étonnement, ils se demandaient en vain ce que ce pouvait être. Mais une nuit, leur serviteur, effrayé par une apparition, fit entendre des cris; tous se levèrent au bruit, et coururent à leurs armes, imaginanrt d'autres causes que la véritable ; ils demandèrent k leur serviteur la raison de ses plaintes : celui-ci leur répondit qu'un fantôme l'avait frappé et qu'il s'était écrié; mais que le spectre avait disparu, dès que lui-même avait fait le signe de la croix. Sur le champ ce serviteur alla disposer un grand nombre de croix dans toute la maison, et les apparitions cessèrent : ce fut alors que les habitants apprirent aux Portugais que les démons hantaient cette demeure, et leur demandèrent par quels moyens ils avaient pu s'en débarrasser : les Portugais leur dirent qu'il n'existait aucun remède plus efficace que la Croix. En effet, dès que les Portugais eurent muni de croix la maison même et ses abords, les habitants, suivant leur exemple, placèrent des croix au-devant de toutes leurs demeures : et depuis lors, les gens de ce pays, qui précédemment étaient visités par des manifestations diaboliques, s'empressèrent de mettre en usage le signe mystérieux qui leur était offert pour les en préserver (2).

(1) 11 y a bien de Tapparence, dit le P. de Charlevoix, que c'était le roi de Saxuma, ou celui de Bungo; mais aucun des anciens écrivains ne s'exprime positivement à cet égard.

Nous avons, dans la Vie, raconté la découverte du Japon par des aventuriers Portugais;, au nombre desquels se trouvait Femam Mendez Pinto.

(2) L'Église nous enseigne, et l'expérience des missionnaires l'atteste continuellement, que dans les pays d'infidélité, c'est-à-dirà da^OB les parties de cet univers où la bonne nouvelle de l'Évangile n'a ^g^imç^ péné-

Les lettres quim'étaient adressées ajoutaient encore, que le Japon offrait un vaste champ à la prédication de l'Évangile; que ses peuples étaient circonspects et judicieux, appréciant toutes choses au poi<is de la raison, sages, infiniment curieux de s'instruire de toute nouveauté. Aussi je conçois, si nous avons l'appui de la grâce divine, un meryeilleux espoir de recueillir des fruits immenses par la conversion d'un grand nombre de Japonais, et peut-être de tous, et de voir une foule innombrable de ces âmes errantes se rassembler dans le sein de l'Église, si nos péchés ne s'opposent à ce que Dieu se serve de nous pour être les ministres de sa gloire.

Quoique ces nouvelles m'eussent de plus en plus confirmé dans mon dessein, j'ai de nouveau réfléchi longtemps et profondément, recherchant tous les signes qui pouvaient me révéler la volonté de Dieu touchant cette entreprise.

Mais après que des indices extérieurs et sensibles m'eurent démontré que ce voyage tendait à servir la gloh'e et la volonté divines, je m'y suis arrêté d'une manière irrévocable; et je me serais cru, si j'avais abandonné cette œuvre, plus criminel cent fois que les Japonais infidèles. Je me sens encore plus affermi, quand je vois l'ennemî de notre salut faire d'infinis efforts pour changer nos sentiments et rompre nos desseins. Je ne sais ce qu'il craint de notre part, mais il est certain qu'il tremble pour lui-même et pour sa puissance. En vain il s'agite

tré, le démon règne sur les peuples avec un empire inconnu de nos races chrétiennes. Ses sinistres apparitions , la possession qu'il exerce sur des individus, les prestiges dont il entoure son culte sont les signes douloureux de la malédiction prononcée sur Adam notre père , et de la corruption de notre nature, signes surtout visibles chez les peuples qui n*ont pas cessé d'être assis à l'ombre de la mort. Mais le Saint-Sacrifice, où le Sauveur du monde renouvelle l'immolation du Calvaire, et apporte, pour ainsi dire, luimême son précieux Sang à ces peuples , afin qu'ils en soient lavés et régénérés ; le signe de la Croix, c'est-à-dire le signe de notre salut; quelquefois même, on Ta vu, la seule présence des prêtres, ministres de Jésus-Christ, celle des saintes âmes vivant en l'état de grâce, font évanouir les illusions de l'ennemi, dissdvent sa puissance et le relèguent au fond des enfers.

86 LIVRE V.— LETTRE HUITIÈMS.

et s'efforce de nous arrêter, nous bravoiis ses vaines menaces, et déjà nous sommes au moment de mettre à la voile. Nous avons rassemblé tous les objets nécessaire» pour la célébration du Sacriiace non sanglant; et quand nous offrirons, pour la première fois, dans ce nouvel empire, la Victime sacrée , nous prendrons possession de cette terre et de ses habitants , au nom de notre roi Jésus-Christ. Si les premiers succès répondent à nos espérances, l'année prochaine, avec la grâce de Dieu , nos lettres vous en apprendront les heureuses nouvelles.

A notre arrivée au Japon, nous avonâ résolu d'aller directement trouver le souverain de cet empire, et de lui déclarer avec confiance les ordres que nous avons reçus de J.-C, le Roi des rois. Nous nous avançons, remplis d'espérance et de confiance en Dieu, dans l'assurance que soil!> sa conduite ilous triompherons de ses ennemis.

On dit qu'à la cour de ce prince se trouve toujours un grand nombre de docteurs, pleins de confiance dans leui* génie, dans leur savoir et dans leur éloquence. Nous ne craignons point d'engager le combat avec toute leur science. Quelle est en effet la science de ceux qui ignorent Jésus- Christ? Et nous , qui n'avons en vue et qui ne cherchons que la gloire de Dieu et la manifestation de J.-C. poût le salut des âmes, quels maux et quels dangers peuvent nous inspirer de véritables craintes?

Si nous sommes nus et sans défense, au milieu non-seulement de ces peuples barbares, mais des armées conjurées de l'enfer. Dieu, s'il le veut, peut d'un signe de sa volonté, nous préserver de toute atteinte et nous donner la victoire; et, s'il lui plaît qu'il en soit différemment, rien dans sa volonté ne nous est amer (1).

(1) Lettre adressée à Rome : —Quelle science, en efiTet, possède celui qui Ignore Dieu et son Fils Jésus-Christ ? Que peut vouloir éviter ou que doit craindre celui qui ne considère autre chose que la grâce divine, la prédication de l'Évangile et le salut des âmes ? Que si nous vivons au milieu des nations barbares, et dans le domaine des démons, ni la fttfeur des baritores, ni les dë~

LIVRÉ V,— LETTRE HUITIÈME. ' et

Dans cette guerre^ celui qui tombe est vainqueur, si soii corps seul, sans son âme, succombe: la seule plaie redoti-< table à l'âme est celle que le consentement fait dereniruti péché (1). Mais, ainsi qu'il est vrai que Dieu Notre-Wà-* gneur nous donne à tous la grâce suffisante pour te settir et pour fuir le péché, nous espérons, de sa misértcordej qu'elle ne nous refusera pas ce secours. Tout reposé en un |ioint : si nous userons dignenxent, ou si nous abuserons des bienfaits divins. Or nous avons placé notre principale espérance dans les prières de la sainte Église notre mère, épouse de J.-C. N.-S., et spécialement dans les mérites de tous les membres de la Compagnie de Jésus, de toutes les personnes des deux sexes qui servent Dieu sous leur direction et avec leurs conseils (2) ; et grâce à cette union tutélaire et à ces fervents suffrages devant te Seigneur, nous espérons coopérer dignement, et par un fidèle usage, à la grâce de Dieu Notre-Seigneur, grâce qui nous sera donnée à l'heure de sa Providence (3).

Notre principale consolation est de savoir que Dieu, sou-

rnons conjurés ne sauraient nons nnire, que par la permission sourëraine de Dieu tout-puissant.

(1) Lettre à Rome : — Nous ne craignons qu'une chose au monde, qui est d1)ffenser Dieu lui-même : et si nous évitons de l'offenser, nous somimes assurés de la victoire, par la protection de sa grâce.

(2) Lettre à Rome : — Et les prières de ses amis spirituels.

(3] L'éditeur de Bologne, le P. Roch Menchiaca, cite ici le texte original, en témoignage de l'opinion du Saint touchant la grâce suffisante , et pour répondre d'avance aux interprétations équivoques que les Jansénistes auraient pu donner de la traduction latine : quoique l'hérésie janséniste n'existe plus, à vrai dire, qu'à l'état historique, nous croyons utile de produire dans son expression originale la doctrine de notre Saint, antérieure à l'hérésie, et confirmée plus tard par les jugements de l'Église :

« Ë pois a todos Deos Nosso Senhor dâ graça sufilciente para o servirem, « e gardaremse de peccar, esperamos em sua divina magestade que nola « dard, e porque todo nosso hem ou mal esta em usar hem ou mal de sua « graça, conflamos muito em os merecimentos da Santa Madré Igreja esposa «> de Christo Nosso Senhor, e em spécial em os merecimentos de todos os « da Gompanhia de Jésus, e de todos sens devotos , que nos ahranjerao « tanto seus merecimentos, que viremos a usar hem da graça do Senhor « Deos. »»

verain Juge des pensées intimes du cœur humain, connaît parfaitement nos désirs et nos sentiments, les intentions et le zèle qui nous attirent vers cette expédition japonaise. En vérité, nous avons la conscience de ne rien désirer, de ne rien ambitionner, si ce n'est d'attirer à la connaissance de leur Créateur les âmes humaines faites à son image; nous voulons que le suprême Auteur de l'univers soit loué comme il en est digne, par les créatures qu'il a formées à sa ressemblance; enfin, nous voulons étendre les limites de notre sainte mère l'Église, épouse de J.-C, et dilater son souverain domaine. Nous allons en avant, pleins d'ardeur et de confiance, et nous possédons comme un gage du succès, dans cette espérance, qui entrevoit la palme de l'entreprise, et qui la saisit déjà. Oui, nous n'en doutons pas, ce Toyage du Japon sera couronné d'un glorieux succès.

De son côté, le démon nous oppose toutes ses menaces et le formidable appareil de ses guerres. Nous démêlons les signes de sa fureur; nous l'entendons qui sonne le combat, afin de rompre notre dessein et de nous obliger à la retraite. Mais deux raisons m'encouragent : l'une est, ainsi que je l'ai dit, la persuasion où je suis que Dieu connaît à fond la pureté de mes intentions touchant ce voyage; l'autre est la science infaillible qui nous est donnée, du souverain et absolu domaine de la divine Providence sur tous les êtres de la création. Aucun d'eux ne saurait se mouvpir et agir sans la permission divine; l'empire de cette loi s'étend sur les démons eux-mêmes ; et si grand qu'en soit leur désir, ils ne peuvent nuire à personne, si la faculté de le faire souflFrîr ne leur est concédée par Dieu, ainsi que nous l'enseignent les récits de la vie de Job ; car, selon le témoignage des Saintes-Écritures, Satan, son formidable ennemi, ne put, sans un signe d'acquiescement de la part de Dieu, l'offenser par la plus légère atteinte (1).

(1 ) Lettre à Rome : — Deux raisons surtout nous font présumer de la victoire sur les oppositions du démon, la conscience d'une généreuse en-

Et néanmoins je vois dans notre expédition , non-seulement des travaux excessifs et infinis, mais des périls évidents de mort. En éflFet, dans ces régions, la violence des tempêtes est extraordinaire; la mer est semée d'écueils et pleine de courants et de gouflFres; des pirates sans nombre, insatiables de butin et pleins de férocité, parcourent tous les passages. Ces mortels dangers que j'annonce ne sont point de vaines terreurs; on sait les exemples des naufragés, des captifs, dont le nombre s'accroît avec celui des audacieux qui aflFrontent les événements de ces mers. Un tiers des navires qui font voile de Malacca ou des ports voisins pour le Japon, périt par la tempête, par les écueils ou par les pirates ; c'est une expérience acquise , et c'est d'un accord unanime, une chance humainement inévitable (1).

Souvent, au milieu de ces pensées, il m'est arrivé d'appréhender que la plupart des membres de la Compagnie, qui sont pleins de science, s'ils étaient envoyés ici pour annoncer l'Évangile, et qu'ils connussent, par une expérience présente et personnelle, nos fatigues infinies, les périls extrêmes qui menacent notre tête et notre existence, et auxquels nous expose tous les jours l'intérêt de notre vocation et de notre ministère, que ces grands docteurs,

trepiise , et la Providence de Dieu , dont les mouvements dirigent nonseulement les hommes, mais aussi les démons. Satan lui-même, sans la permiarion que Dieu lui donna, n'aurait pu toucher à la personne de Job.

(1) La piraterie, de nos jours encore, est l'existence de nombreuses populatîMis malaises et chinoises. Les habitants du littoral sont pécheurs pendant une partie de Tannée, et pendant Tautre, pirates. Souvent les marfhands, pour liquider leurs comptes annuels, font la course dans les dernierii mois, afin de réaliser les sommes qui leur manquent. Il existe des associations entre les négociants de terre, bâilleurs de fonds et dénonciateurs d'un butin à faire, et les hommes de mer qui exercent la course. En 1850, on a saisi des livres tenus commercialement entre des associés de ce genre. Des primes annuelles sont payées anx pirates, à titre d'assurances, par des individus, et même par des villages entiers. Jamais la répression des pirates n'a été dans l'intention ni dans le pouvoir des gouvernements indigènes. Les colonies européennes elles-mêmes ont été impuissantes jusqu'à ce jour pour exterminer un fléau trop universel : on détruit des flottes de pirates, sans cesse il en renaît; c'est dans les mœurs et dans la vie de ces peuples.

dis -je, éprouvîissent de certains scrupules, et fussent tentés de nous accuser d'être téméraires , et d'aller contre la censure des saintes Lettres, qui interdisent de tenter Dieu. Mais après une mûre et profonde considération, je reviens sans peine de ces craintes, et je me remets entièrement : j'ai la confiance que la Providence paternelle de Dieu Notre- Seigneur envers la Compagnie disposera toutes choses avec suavité; en sorte que ces membres qui seront venus au milieu de nous, privilégiés dans un éminent degré, des dons de la science et de l'éloquence , verront ces dons influencés et tempérés par notre discipline et par l'éducation de notre maison, et qu'ils demeureront toujours en la puissance de l'Esprit-Saint qui doit les animer, ainsi que les autres membres de la Compagnie (1).

S'il en était différemment, je concevrais sur eux de grandes craintes, et je ne pourrais maîtriser mon inquiétude; les yeux de ma pensée ne cesseraient de voir ces paroles qui me sont si présentes, de notre P. Ignace : (( Que les véritables enfants de la Compagnie de Jésus doivent apporter leur application tout entière à se vaincre eux-mêmes^ et à découvrir les moyens de dissiper les vaines terreurs qui pourraient empêcher les hommes d'établir en Dieu seul leur parfaite espérance et leur confiance la plus absolue, » En effet, quoique la confiance et l'espérance parfaites soient des dons gratuits de Dieu, qu'il accorde selon sa volonté i ces ^ bienfaits de sa part se répandent le plus souvent sur eeax qui s'efforcent courageusement de se commander à eux-mêmes, et qui ne négligent rien afin d'acquérir un absolu domaine sur toutes leurs facultés, par un effet de la vraie charité, qui soumet tout aux intérêts du service et de la gloire de Dieu. .

En vérité , croyez qu'il existe une différence immense entre ceux qui ont leur confiance en Dieu, lorsqu'ils ont

(1) Lettre à Rome : — Je crois que l'esprit de Dieu , qui habite en Va ptit de nos sages et de nos docteurs, modérera leurs craintes.

tWâÈ V.— LETTRE HUITIÈME. 91

datis leorâ tHaioâ^H^is les secours nécessaires à Texistence et aux usagèé de la vie, et ceux qui agissent de même dans le délaissement, et dans la pénurie extrême de toutes les nécessités de la vie , où ils se sont placés volontairement et pour imiter l'exemple de Jésus-Christ. Par une conséquence naturelle, une distance infinie sépare ceux qui placent leur foi , leur espérance et leur confiance en Dieu, en dehors des périls de mort, et ceux qui se confient ëtl Dieu et qui espèrent en lui, en niême temps que d'euxmêmes et de leur pleine volonté, dans la vue de lui pldire, ils s'exposent à des dangers évidents de mort , lorsqu'ils auraient le p(ravoir et l'absolue liberté d'éviter ces dangers ou de les fuir (1). Je considère donc que ceux qui, pour l'amour de Dieu seul, ont choisi de vivre dans des périls continuels de mort, négligeront bientôt toute autre vue et tout autre intérêt, et trouveront l'existence amère; ils aspireront à mourir pour être transférés dans une vie meilleure et régner éternellement avec Dieu dans le del. Ce que nous appelons vie, n'est-ce pas une mort continuelle, un exil de la gloire céleste pour laquelle nous avons été créés, et pour laquelle nous sommes vetius au monde?

Les Japonais qui m'accompagnent m'ont déjà prévenu que lés bdtlzesi (ce Sont au Japon les ministres de la religion) seront scandalisés s'ils nous voient manger du poUèdû otide la chair. Mais nous sommes parfaitement ré- Éébiê à ddtiffrii' une Continuelle abstinence, plutôt que de seanflaliseï' periironne. Nos Japonais tious Ont appris aussi qti*fl existe âtl Japon Oh nOÈobre infini de ces bonzes , qui ont tme^appal^ce de vie religieuse et une discîpline trèsaustère : ils exercent une influence extrême sur toutes les classes de la société. Je vous donne ici ces informations, afin que vous compreniez combien nous avons besoin de

(1) Lettre à Rome : — Ainsi, ceux qui mettent leur espérance en Dieu, sans péril de la vie, sont très-éloignés de ceux qui, confiants dans la protection d'en haut, exposent leur existence pour l'amour de la gloire divine, lorsqoUs pournUent, s'ils le voulaient, éviter cette extrémité.

l'assistance de vos prières et de celles de toute la Compagnie, en présence de cette armée d'adversaires. '

J'espère donc de votre charité, que vous ferez tous vos efforts afin de nous obtenir de notre commun Seigneur, dans vos Saints-Sacrifices etjdans vos prières de chaque jour, le secours qui nous est nécessaire pour remporter la victoire. J'espère être assisté des mérites et des suffrages de tous les enfants de la sainte Compagnie de Jésus.

Nous devons, nous assure-t-on, quitter Malacca le jour de la Nativité de saint Jean-Baptiste de cette année 1549, ou dans la nuit qiri précédera ce jour; il est décidé que nous irons directement au Japon, et que sur une étendue de 200 lieues, nous pourrons voir de la haute mer l'empire fameux de la Chine , sans prendre terre nulle part, sans approcher d'aucun rivage (1) , jusqu'à notre arrivée, que nos marins nous font entrevoir vers le dixième ou le quinzième jour du mois d'août

Si ces promesses se réalisent, attendez-vous à des lettres de ma part très-détaillées et très-complètes, où je vous ferai connaître l'étendue et la nature du pays, le caractère de ses habitants , leurs mœurs et leurs lois , leurs superstitions et leurs préjugés, leurs universités, leurs sciences , leurs cours d'études et les méthodes de leur enseignement (2).

Cependant j'ai appris avec une vive satisfaction, de Paul notre compagnon, qu'il existe dans son pays un couvent de bonzes très-nombreux, où l'on se livre uniquement à l'étude (3). Le chef de la communauté, qui est d'ordinaire le plus savant, rassemble souvent ses confrères, et leur fait

(1) Lettre i Rome : — La Chine est séparée da Japon par un détroit de 1,000 à 1, MO pas.

(2) Lettre à Rome : — De là je vous écrirai dans le plus grand détail sur la nature du pays, le caractère, les mœurs, les institutions de la nation, les erreurs auxquelles elie est livrée, les monuments écrits de son histoire, le régime et les exercices pratiqués dans ses universités.

(3) Lettre à Rome : — Où Ton pratique des exercices de méditation.

une sorte de prédication; puis il leur propose à tous la matière d'une méditation d'une heure. Par exemple: Lorsque le dernier souffle est près de s'exhaler dans la mort, si l'âme, avant de sorth* du corps, recouvrait la parole, quel discours tiendrait-elle au corps, au moment de ce dernier passage? Que penserait l'âme, lorsque dégagée des liens de la matière, elle éprouverait les cruelles souffrances de l'enfer, ou d'un feu purifiant allumé sous la terre ? — Car ces peuples ne sont pas sans auelques notions à cet égard (1).

Après l'intervalle fixé pour la méditation, le supérieur demande à chacun le compte de ses pensées. Il donne des éloges à ce qu'il trouve de remarquable, et il blâme ce qui est moins bien. Il parait que ces bonzes prêchent tous les qciinze jours au peuple, au milieu d'une assemblée nombreuse et attentive. Souvent dans leurs discours , ils présentent le tableau des châtiments les plus terribles de l'enfer. A la vue de cette effrayante image, l'édifice est rempli des cris et des gémissements de tout le peuple, et surtout des femmes.

Je vous ai rendu les récits mêmes de Paul : je lui demandai s'il se rappelait quelqu'un des arguments de ces discours ; il me répondit qu'il se souvenait d'un seul : Que le méchant, homme ou femme, était plus criminel que le démon lui-même; car ce que le démon ne pouvait faire luimême, il le faisait faire par des hommes ou des femmes, méchants comme lui, en leur faisant commettre mille attentats, tels que le vol, le parjure et d'autres crimes aussi graves, dont il était le premier conseiller^ et dont ces gens étaient les exécuteurs.

Paul m'a confirmé la vérité de ce fait, que toute la nation était singulièrement curieuse de s'instruire. Lorsque j'aurai des données plus précises, je vous écrirai avec phis de détail.

(1) Lettre à Rome : — De même s'il existait quelqu'un revenu de la mort à la vie, que «emble-t-il qu'il dirait aux autres hommes ?

Que Dieu, ISotre-Seigneur, dans sou iofinie miséricorde, nous réunisse au sein de sa gloire (i), car dans Tezil de cette vie, j'igpore si nous deyons espérer de nous revoir jamais. Néanmoins, Tobéissance le peut réaliser; la vertu de l'obéissance est si efficace, qu'elle rend aisées les choses mêmes qui paraissent les plus difficiles.

Halacca, 22 juin 1549,

L'inutile serviteur de tous mes frères delà Compagnie de Jésus,

François.

LETTRE IX

A Je«n m 9 roi de Por|a|;«l.

Seigneur,

Les nouvelles merveilleuses qui nous sont venues par des personnes différentes, et par des témoins qu'autorisent leur ,. expérience personnelle, louchant les rares dispositions dc^p^ insulaires japonais pour recevoir notre sainte religion, oik | été souvent l'objet de mes méditations les plus graves : j'ai cru devoir demander par mes prières les plus ferventes, à Dieu Notre-Seigneur, qu'il daignât découvrir à mon esprit, par un effet sensible de sa grâce, s'il était selon son cœur que j'entreprisse cette expédition, et qu'il voulût bien me donner les forces nécessaires pour accomplir ses volontés. La Majesté divine a daigné combler tous mes vœux ; et je sens avec certitude en l'intérieur de mon âme, j'ai la persuasion la plus absolue, qu'il est avanti^ax pour le service divin que je me rende au Japon. Ainsi, plein â*ardeur et de confiance, et sans m'arréter à aucun obsta^ cle, j'ai quitté la terre indienne afin de répondre à la voix de Dieu, qui se faisait entendre d'une manière si sensible,

(1) Lettre à ^me : — Nous réunisse dans la patrie céiestq^

LIYBE V.— LETTRE NEPVIÈBIE. 95

qui m'iDYitait et m'encourageait par des appels yëhéments et réitérés.

Notre Yoyage nous a conduits à ce po|i;de Halaccf^ : ^bw de mes confrères m'accompagnent, ainsi, que trois JapçH nais nouvellement baptisés et excellent9 c})rétlens : aprite qu'ils se furent bien pénétrés des mystàjpw dé la Vie de N.-S. J.-C. et des préceptes de sa yeligion, ib ont reçu le baptême àGoa dans le collège de Sainte-Fol Ils savent lire et écrire à l'européenne; ils récitent les prières de l'Église, et à des heures réglées, ils pratiquent les exercices de la méditation divine, fls ont surtout paru sensibles à la considération des soufirances et de la Passion de J.-C. et à la méditation de sa Croix et de sa Mort; ils s'y appliquent souvent avec un profond recueillement et de tendres eflfasions d'amour. Les méditations ascétiques du P. Ignace^ qu'ils ont pratiquées avec une admirable ferveur, ont développé singulièrement leur intelligence, et ils en ont recueilli des fi'uits excellents pour une connaissance plus éclairée de Dieu : d'eux-mêmes ils fréquentent les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, et ils se sentent vivement pressés d'entreprendre ce voyage avec nous, dans leur ardent désir de convertir leurs compatriotes h la religion de Jésus-Christ.

Nous somnjes arrivés ici, je vous l'ai dit, seigneur, au nombre dé six. Je 31 mai de 1549. Le gouverneur de la place de Malacca (1) nous a tous accueillis avec une charité parfaite : il s'est mis à notre disposition à plusieurs reprises, nous assuranlt de tout son zèle et de toute sa faveur, afin de faciliter et de seconder le voyage que nous avons entrepris, dans la ferme espérance de gloriûef Dieu et de

(1) L'illustre amiral Vasco da Gama qui le premier avait franchi, en U9T , le cap de Bonne-Espérance, et qui fut plus tard vice-roi des Indes, eut quatre fils : n. Esteban da Gama, qui gouverna les Indes en i540; D. Christoval da Gama, qui combattit en Abyssinie contre les musulmans, et qui, fait prisonnier, refusa de renier sa foi, et mourut martyr; D. Pedro da Gama da Silva, dont il s'agit ici, qui fut gouverneur de Malacca, et qai combla notre Saint des marques de sa charité; enfin D. Alvaro da Gama,

servir votre majesté. Mais la bonne grâce de ses paroles a été jiiirpassée par Fempressement qu'il a mis dans ses bons offices : il a pris tant de soin pour nous procurer un bâtiment convenable, et les autres avantages qui pouvaient assurer et garantir notre traversée au Japon, que les bonnes et généreuses promesses qu'il avait bien voulu nous faire entendre le premier jour de notre arrivée ont été surabondamment remplies. Tout ce qui était en son pouvoir, il nous l'a offert spontanément avec un empressement et une chaleur extrêmes, et de sa part aucune marque de l'amitié la plus dévouée ne nous a manqué : ce qu'il était nécessaire d'obtenir d'autrui par faveur et bonne grâce, il a mis tout son zèle à le demander pour nous, et toute sa sollicitude à le faire accomplir ; les témoignages de sa tendre charité pour nous ont été si éclatants et si dévoués que, nous le sentons profondément, nous ne serons jamais en état de reconnaître sa générosité, aussi parfaite et aussi efficace que nous aurions pu l'espérer du plus tendre des frères.

Je prie, je conjure votre majesté, au nom de son amour pour Dieu notre souverain Maître, de daigner récompenser en notre place D. Pedro da Silva, de tous les bienfaits dont nous lui sommes redevables en cette occasion. Il nous a fait abondamment pourvoir de tout ce qui nous a été nécessaire ; non-seulement de provisions pour notre voyage de mer de Malacca au Japon, mais il nous a remis les fonds nécessaires pour les dépenses de notre entretien et de notre subsistance dans cette résidence éloignée , et aussi pour l'érection d'une chapelle, afin que nous y puissions oflfrir à Dieu le Saint-Sacrifice de la messe: dans cette dernière et spéciale intention, il nous a fait présent de trente

qui succéda à B. Pedro dans le gouvernement de Malacca, et qui, par orgueil et par avarice, mit obstacle au voyage du P. Xavier en Cliine, encourut les anathèmes de l'Église j et finit misérablement. D. Vasco da Gama avait reçu dfl son souverain le titre de Comte Amiral, sous lequel nous le verrons désigné par le Saint.

piculs (1) de poivre de première qualité, choisi parmi tout ce qui s'en trouvait à Malacca. Il nous a remis aussi des présents nombreux et de grande valeur, pour être offerts au souverain du Japon , afin que cette offrande le rendît plus favorable pour nous accueillir, et pour nous permettre de demeurer dans ses États.

Je rapporte en détail à votre majesté tous ces bienfaits, afin de lui faire connaître de combien de grâces et de témoignages d'honneur je me vois comblé par ses fidèles sujets qui habitent les Indes. En vérité, seigneur, je crois pouvoir déclarer que nul n'est venu dans les Indes pour y être l'objet d'autant de faveurs et d'autant de respects de la part des Portugais qui y résident. Je le dois uniquement ^votre majesté et à vos recommandations réitérées et tou- 3^^^^^^ auprès des représentants de votre personne l^^aires de l'État dans ces pays des Indes. Mais entre . Pècbro da Silva s'est montré le plus admirable, jpar oncoors empressé, par ses égards et par ses dons, et il m*2ioWigé par de si grands bienfaits, qu'incapable, par ma faiWtfSse.et mon indigence, de lui témoigner jamais ma recondiaisfl^ce, je prie votre majesté de souffrir que je me confie à^ermôme, dans la pensée qu'elle daignera suppléer àmon insuffisance par sa libéralité souveraine : heureux me dirai-je, Seigneur, si votre majesté daigne reconnaître mes obligations envers D. Pedro da Silva et envers tous ceux qui m'ont si généreusement servi;, s^ elle veut bien acquitter envers eux, en mémoire de moi|É|ar ses propres bienfaits , la dette immense que je ne saurais acquitter moi-même.

Que Dieu Notre-Seigneur, dans son amour et dans sa miséricorde infinis, daigne éclairer de ses plus vives et pénétrantes lumières l'âme de votre majesté, pour lui faire voir avec évidence sa très-sainte volonté; et qu'il lui ac-r corde la grâce d'accomplir avec perfection ce qu'elle saura

(I) Le piqul, poids cliinois, est d'environ 55 kilog. de France. II. 7

98 LIVRE V. — LETTRE DIXIËMB.

conforme à la volonté divine : ainsi que vous seriez heureux, au moment de votre mort, d'avoir toujours fait, lorsqu'au pied du tribunal de Dieu vous devrez rendre compte de toutes les actions de votre existence. Je vous prie et je vous conjure ardemment, seigneur, n'hésitez pas à préparer à l'avance tout ce qui peut être accompli et exécuté déjà, dans la prévision de ce danger suprême et de l'heure décisive. Une dernière maladie et les approches de la mort aUanguissent l'esprit, et dans^ les angoisistes douloureuses qui saisissent de toutes parts et qui dédirent Pîhtelligence, préoccupée de la souffrance présente, mie n'a plus de pensées pour les soins et les devoirs qui restent à accomplir, et tout ce qu'elle commence à entrevoir au travers de ce spectre effroyable de la mort, la désole et la consume vainejnent : ceux-là seuls qui en ont fi^t répreuve peuvent câ^iiê^oir cette formidable image; ; ;

Malacca, fête du C!|i^pJ[f N.-S., 20 juin 1549. , ;0

L'inutile serviteut^5ÏeV. C

François.

LETTRE X

Aw flf. Faul 4e Gamerliio, Antonio Gomes el B«lth|ia«r G««Q (1).

Que la grâce et la palxdeN.-8. J.-C. demeurent toujours en nos âmes ! AiSen.

Je vous trace à la hâte ce peu de lignes , parce que' je sais toute la consolation que ne saurait manquer de vous

(1) Le P. Balthazar Gago fut pendant longtemps un infatigable ouvrier dans la vigne du Seigneur. Appelé au Japon en lôôl, il y opéra des fruits merveilleux : il y subit les épreuves de la prison et les traitements les plus cruels de la part des infidèles ; mais après dix ans de travaux vraiment apostoliques, il sentit son cœur défaillir et demanda d'être rappelé aux Indes, et de là en Europe. 11 se repentit bientôt, et finit ses jours dans la maison de Goa, étant demeuré dans la régularité, mais sans avoir recouvré sa ferveur primitive.

causer le récit de notre voyage et de notre arrivée à Mar laeca. Nous avons fait voile de Goçhin le 25 avril ; nous y avions reçu, de la part des Pères Franciscains, la plus touchante hospitalité; ces Pères nous ont témoigné la plus tendre charité , avec une candeur et une simplicité très-» parfaites : à ce titre nous leur sommes grandement redevables, et nous ne cesserons jamais de le proclamer.

Dans la traversée de Gochin à Malacca, nous n'avons pas mis quaraile jours entiers. Nous sommes arrivés ici pleins de force et de santé ; ni moi-même, ni le P. Gosme de Torrex , ni nos compagnons n'avons été malades , on éprouvés par la mer; nous n'avons souflfert d'aucune indisposition, même légère. Le ciel et les vents n'oiit cessé, durant tout le voyage, de nous être favorables. De la part des pirates d'Achem (1), nous n'avons eu ni péril ni crainte, tant Dieu Notre-Seigneur a daigné seconder toute cette navigation ; nous lui devons et nous lui rendons à ce titre un tribut infini d'hommages et d'actions de grâces, et nous vous prions de vous associer à ces expressions de notre reconnaissance. Le dernier jour de mai , nous sommes descendus en ce port de Malacca.

Le gouverneur et tous les habitants, depuis les plus grands jusqu'aux derniers du peuple, m'ont accueilli avec une joie très-apparente et avec l'affection la plus vive. Dès nos premières entrevues, j'ai recommandé au gouverneur l'affaire de notre voyage du Japon. Il nous a lui-même offert tous ses services, aussi loin qu'ils pourraient s'étendre; et bientôt il s'est mis en devoir d'accomplir sa parole, avec un zèle extraordinaire. Par cette rare bienveillance il s'est acquis des droits singuliers à notre recon-

(1) Le petit royaume d'Achem occupait Textrémité N.-O. de l'île de Sumatra. Sa capitale, du même nom, était située par le 5** 36' de latitude N. La natioD achémite était très-belliqueuse et s'adonnait surtout à la piraterie.

Achem tut visité par les Portugais en 1509; il fut contlnaéliement en guerre ayec la colonie de Malacca, jusqu'à la conquête de celle-ci par les Hollandais, en 1641.

.^kï

iOO UVRE Y. — LETTRE DIXIÈME.

naissance et à celle de toute la Compagnie. Il a fait paraître dans le soin qu'il a pris de nos affaires une si profonde sollicitude envers nous, qu'il est allé jusqu'à vouloir équiper à ses frais et faire partir, à cause de nous uniquement, un vaisseau portugais pour le Japon : et il eût réalisé son dessein, s'il s'était trouvé pour cette expédition un bâtiment convenable : obligé d'y renoncer, il a porté. ses vues sur un navire de construction chinoise, de ceux que l'on appelle des jonques (1). Le patron chinoijp de ce navire, surnommé le Voleur, a , quoique idolâtre , toute sa famille à Malacca. Cet homme s'engageant à nous conduire directement au Japon, le gouverneur ne crut pas devoir ajouter foi témérairement à la parole d'un païen, et en exigea le contrat écrit : l'infidèle y déclare, de sa pleine volonté, qu'il laisse à Malacca, pour la garantie de sa promesse, son épouse et tout ce qu'il possède , stipulant que si nos propres lettres, écrites du Japon môme, ne constatent pas que nous avons été conduits en cette contrée dans les termes désengagement, son épouse, qu'il laisse à Malacca , et tout ce qu'il possède sur le territoire portugais, seront dévolus au fisc.

Le même gouverneur nous a pourvus très-abondamment, et avec une prévoyance infinie, de tous les objets nécessaires pour la traversée du Japon, et pour un premier établissement dans le pays. Il a même consacré 200 fanaïes d'or à l'acquisition de présents destinés au souverain du Japon, afin que nous puissions ainsi nous le concilier, et nous le rendre favorable dans la prédication de l'Évangile.

Nous irons en ligne droite au Japon, sans nous arrêter dans aucun des ports de la Chine. Le Seigneur notre Dieu

(1) Jonque est le nom donné par les Européens à tous ces bateaux ehinois, médiocres voiliers, d'une construction primitive» et qui représentent pltis ou moins la forme d'un œuf. On les voit, dirigés par de liardis marins, •Ulonner les mçrs de Chine, et se livrer à la fois au cabotage, à la pèche et à la piraterie.

èi

sera, nous Fespérons, favorable à notre navigation (1) ; il nous conduira sains et saufs en ces régions où son saint nom sera glorifié , lorsqu'il sera révélé par nous à leurs populations aveugles (2).

Alphonse (3) a offert à Dieu, pour la première fois, le Saint-Sacrifice de la messe, au milieu des chants et d'un appareil solennel, en grande pompe, avec diacre et sousdiacre. Une procession magnifique de clercs en surplis est allée prendre le nouveau ministre de J.-C, dans la maison de la Miséricorde, où se trouvait notre résidence, et, accompagnée de nous-mêmes, Ta conduit à la principale église de la ville ; et après la cérémonie, on Fa ramené dans le môme ordre. Dans la célébration des saints mystères, il était assisté du vicaire épiscopal et de notre Frère François Pérez. L'office de diacre était rempli par le P. Cosme de Torrez (4). Le même jour, j'ai parlé dans la chaire. Le peuple a paru prendre un merveilleux plaisir à cette belle solennité, et il y a fait paraître un profond recueillement. En effet ici l'on n'avait jamais vu les prémices du divin Sacrifice célébrées avec cette imposante solennité.

J'attends de votre part des lettres étendues et très-détaillées, qui me feront connaître d'une manière complète et circonstanciée l'état général du collège et tout ce qui regarde chacun des Pères *et des Frères qui l'habitent; qui

(1) Tursellïn. — Priez Dieu, je vous en conjure, afin qu'il favorise et seconde notre voyage et nos efforts, tandis que, confiants dans le souffle protecteur de la divine rniséricorde, nous mettrons à la voile.

(2) Tursellin, — Nous avons trouvé nos Frères de Malacca travaillant avec tant de zèle dans la vigne du Seigneur, que Ton ne saurait leur appliquer la parole i^Pourquoi demeurea^'ous oisifs pendant tout le jour?

(s) Alphonse de Castro, de Lisbonne, fut reçu dans la Compagnie à Goa« Il passa neuf ans dans la mission des Moluques. Après uue douloureuse captivité, ce saint missionnaire fut mis à mort à 1res, près de Ternate, par les ordres du sultan Babou, vers la fin de janvier 1658.

(4) Turseïlin. — • Il nous a paru que nous devions, pour conserver la coutume des autres prêtres , recevoir les offrandes qui seraient faites par le peuple. Mais tout l'argent recueilli a été porté, par mon ordre , à la Confrérie de la Miséricorde afin d'être distribué aux pauvres.

102 UTRE Y,— LETTRE DIXIËME.

me donneront les nouvelles de la santé de chacun, de ses œuvres, de ses progrès, enfin des taliçnts qu'il déploie et des fruits qu'il recueille. Ja me verrais privé de la plus précieuse des consolations , si vous me laissiez dépourvu de la moindre partie de ces nouvelles, que je réclame de vous, et que je désire ardemment. Je souhaite également connaître combien de Confrères, et lesquels, vous auront amenés les navires venant de Portugal; quel est le nombre des prêtres ou des clercs, celui des coadjuteurs laïques ; s'il en est, dans le nombre, qui possèdent le don de la parole, et dans quelle mesure ; quels sont leurs autres talents. Je désire que ces récits couvrent deux ou trois feuilles d'un papier de grande dimension. Enfin, donnez-moi les informations les plus complètes sur tous nos frères qui résident au cap Comorin, à Coulan, à Méliapour, à Ormuz, à Baçaïm: queje connaisse tout, comme rije le voyais de mes propres yeux. En outre de ces lettres, qm me seront écrites par l'un de vous deux. Pères Paul et Antonio, je désire que vous fassiez connaître à chacun de nos Pères et de nos Frères qui vivent avec vous, que je leur demande d'une maniée très-pressante de vouloir- bien , en m'écrivant eux-mêmes, me découvrir l'état de leur âme; je serai ravi de connaître, à cause de ma vive tendresse envers chacun d'eux en particulier, tous les <ions célestes que Dieu répand en chacun d'eux, la paix et la consolation qui régnent dans leur âme, l'ardeur avec laquelle, en servant Dieu Notre-Seigneur, ils tendent vers la perfection. Je désirerais aussi qu'au nom de tous les élèves indigènes un d'entre eux m'écrivît; que ce fût, par exemple, Jacques de Mozambique.

Que nos Confrères ne s'attendent point à ce que je prévienne leurs lettres par des lettres individuelles, adressées à chacun d'eux ; pour cette œuvre, si ma charité suffit avec plénitude , le loisir, vous le comprenez tous, ne m'en est pas laissé.

Je veux que vous communiquiez cette lettre à tous, et

je prie chacun de la considérer comme lui étant persôOa? Bellement adressée.

Toutes vos lettres en général, ainsi que je l'ai dit ailleurs, doivent être envoyées à Malacca, à François Pérez, et celui-ci me les fera parvenir directement au Japon.

£n même temps que je le demande à vous-mêmes, souvenez-vous, de grâce, de faire en sorte que tous nos Pèrea et Frères recommandent constamment à Dieu, dans leurs Saints-Sacrifices et prières de chaque jour, aussi vivement que si c'était moi-même, le seigneur gouverneur de Malacca, dont les bienfaits infinis à notre égard et à l'égard de toute la Compagnie nous laissent absolument sans moyens de le récompenser, si ce n'est par le concours empressé de nos prières, afin d'obtenir en sa faveur de la toutepuissance et de la souveraine bonté de Dieu les biens qui si\ppléeront au défaut de notre indigence et qui nous absoudront du vice d'ingratitude.

Toutes les lettres que vous recevrez de Lisbonne, de Goïmbre ou de Rome, qui me seront adressées par le P. Simon ou par d'autres Pères de la Compagnie , vous savez déjà qu'elles doivent être envoyées à Malacca, par un navire faisant voile dans la direction de Banda: si ces lettres ne sont point arrivées à temps pour prendre cette voie, qu'on ne manque pas de les remettre au bâtiment léger de sa majesté, qui^se rend à Ternate vers le mois d'avril; vous aurez soin de profiter de la même occasion pour informer, avec détails, nos Frères des Moluques, de tous les faits intéressants qui se seront passés en Europe et aux Indes.

Enfin, au sujet des lettres que vous trouverez dans le paquet venu d'Europe, revêtues du sceau de S. M., je vous recommande spécialement d'en ouvrir les^copies venant de première voie et de les lire : et de les fermer ensuite pour les envoyer à Malacca, selon que je l'ai dit. La raison qui me fait désirer de vous les faire lire. Pères Paul et Antonio, est que je présume qu*il y sera fait mention de deux affaires,

IM LITBE T.— LETTBC NXlÈMi:

pour lesquelles , en mon absence , vos soins seront trësnétessaires.

rai écrit, Q y a déjà longtemps, à sa majesté, à T^ard denuidaiiie Isabelle (1), qui a été reine des Moluques; eDe étiâlt mère du souyerain qui régnait avant celui-ci Cette dame a embrassé la religion chrétienne par mon mi nistère, lorsque j'étais dans ce pays.

J*ai écrit également au sujet de Balthazar Velozo, aDii très-proche du roi des Moluques, car il en est le beaufrère. Ce personns^e est rempli d'affection pour notre Gom pagnie et s'emploie, arec un grand zèle et de la mani^ la plus efficace, à la conversion des infidâes à J.-G.

Je dois espérer que sa majesté daignera me répondn sur ces deux points : et je crois pouvoir présumer que deî lettres patentes, écrites au nom de sa majesté, et que j'a sollicitées dans l'intérêt de ces deux personnes, qui ont s bien mérité de la religion, viendront dans les lettres à moi adresse. Si mon espérance n'est point vaine, je vous pri< cl je vous conjure d'adresser ces lettres-patentes par h navire du roi qui partira, dans le mois d'avril, de Goa poui les Moluques, et de les recommander d'une manière touti spéciale à nos Frères des Moluques. Si les lettres du ro sont muettes sur ces deux affaires, et que dans le paque il ne se trouve aucun diplôme concernant ces deux per sonnes, ou l'une au moins d'entre ell«s; alors, et je vouj en prie. Père Paul et Père Antonio, rendez-vous auprès di seigneur gouverneur et conjurez-le très-vivement de faîn vérifier si, parmi les dépêches qui lui sont parvenues a dernier lieu, de la part de sa majesté, il ne se trouve pom des ordres royaux pour l'acquittement de la pension de h

{i) Cette sainte princesse, qui s'appelait luparavant >'éacliile Pocaragua dat à notre Saint la grâce du baptènie ; elle ftit dépouiOêe de ses domaine pour être restée fidèle à li foi, et pas$a le re$te de ses jours dans une ex trème pauTreté, bénissant jusqu^à la tin la miséricordieuse Providence qu lui avait donné la \le spirituelle avec Tabeolu néceasalro pour la irie di

UYRÉ V.— LETTBE DIXIÈxME. 105

reine Isabelle, et pour la grâce ou la distinction sollicitée en faveur de Balthazar Velozo. Si ces pièces s'y trouvent, obtenez du gouverneur qu'il veuille bien faire le nécessaire en ce qui le regarde, afin que la générosité du roi reçoive son entier accomplissement, et en môme temps qu'il vous confie les parchemins eux-mêmes, afin que vous les fassiez parvenir aux personnes qu'ils intéressent. Celui des deux qui sera pour la reine Isabelle, il suffira de le recommander à nos Pères qui résident aux Moluques ; vous adresserez le sien à Balthazar Velozo, en un pli séparé, avec une lettre de vous, où vous lui témoignerez la reconnaissance et le dévouement les plus absolus : vous aurez soin de lui faire entendre, que les bienfaits qu'il répand sur nos Pères qui sont auprès de lui, lui donnent les droits les plus étendus à la reconnaissance des autres confrères de tous les pays, et que la Compagnie tout entière s'efforcera, dans toutes les occasions, de lui en donner les preuves les plus sensibles.

A vous-même à cette heure, Antonio Gomez, je recommande instamment, et aussi efficacement que je le puis, de prodiguer les marques de votre vénération, et je dirai presque de votre culte, aux Pères des Ordres de Saint-François et de Saint-Dominique, de leur témoigner en toute occasion la charité la plus parfaite, le plus humble respect, le zèle le plus empressé ; ne vous limitez pas à rendre ces devoirs à tons en général ; mais que chacun de ces Pères, dans ses moiadres rapports avec vous, soit convaincu par vos empressements et votre dévouement du sincère et charitable amour que vous portez à tous. Tenez comme votre devoif d'éviter tout dissentiment avec eux, même un commencement et une apparence de contradiction : ce serait le plus grand des malheurs pour nous et pour tous nos Frères. Proposez-vous cette règle, afin de prévenir toute irritation, afin d'étouffer à leur origine les jalousies et les soupçons qui sont des semences de discorde : le moyen le plus infaillible est de rendre évidente en chacun d'entre nous cette

modestie très-réelle, qui prend son origine dans Tanéantissement de Tâme et se fait jour naturellement par les signes extérieurs de l'humilité. Ces sentiments et ces dispositions envers les membres vénérables de ces glorieuses religions, je ne veux pas les savoir comme ensevelis dans vos âmes : donnez-leur issue par de fréquentes et respectueuses démarches ; recherchez même les occasions : efforcez-vous de mériter l'amitié de ces Pères par des procédés pleins de déférence et de respect; que le peuple en soit le témoin; et que si, dans d'autres lieux, il surprend avec une curiosité maligne des prêtres qui rivalisent entre eux, il connaisse qu'il ne peut se promettre, ni de votre part ni à votre occasion , un spectacle de cette nature. Vous devez vous appliquer aussi à gagner les esprits du vulgaire, et en général de la population tout entière, dans son intérêt même. C'est ainsi seulement que vous pourrez travailler d'une manière efficace au salut des âmes ; c'est une popularité non intéressée, une popularité sainte ; les voies et l'industrie qui vous y conduiront, seront de faire paraître en vos paroles, en vos actions, en vos moindres mouvements, dans toutes les circonstances de votre vie, une modestie pleine de réserve et un esprit qui se méprise luimême; enfin une charité vraiment fraternelle entre vous tous, qui étend son influence indistinctement à tous les étrangers , qui est pure et sans fard et toujours disposée à se manifester par des actes.

Ce que j'ai dit de l'amour envers tous nos Frères, c'est vous surtout. Père Paul qui présidez à la maison de Goa, •qui devez le considérer comme écrit pour vous; trouvez bon encore que je vous conjure de ne rien omettre afin de vous rendre aimable à tous nos Frères que vous dirigez; et considérez qu'il est bien préférable d'en être aimé tendrement que d'en être obéi sur un signe.

Ce qui suit s'adresse à tous nos Frères : et dès à présent, je les invite à se tenir préparés et remplis de zèle, attendant une parole de ma part; car si j'entrevois de plus belles

^^ry

esipéTW[kce^,JllfUÙi0^q\ie dans ces contrées, j'en dois appeler un ^4|||^Mtf>^^» ^^ 1^ ^^^ 0^ 1^ moisson est le plus abondante.

Je pressens déjà que j'en appellerai bientôt quelques-uns: et nos autres Frères ne tarderont pas à les suivre, quand les premiers succès auront confirmé nos espérances.

Appliquez-vous tous avec zèle à conserver toujours la faveur du seigneur évoque, si vive à votre égard, et qui est le gage d'une inclination si profonde : je ne veux point que vous vous contentiez de lui témoigner votre soumission, par de simples marques de respect et par de stériles protestations; vous irez au delà des témoignages de la vénération la plus humble, et aussi loin qu'il vous le permettra; s'il veut bien vous associer à ses travaux et se décharger sur vous d'une part quelconque du poids dont il est accablé , c'est-à-dire de la sollicitude des églises, vous offrirez avec joie vos épaules au fardeau, et vous soulagerez la.tête vénérable de cet excellent Père, du suprême pasteur de la religion chrétienne en ces contrées; dans votre entière soumission à ses ordres de toute nature, dans le pariait accomplissement de ses intentions, sitôt qu'elles vous seront révélées par les moindres signes, je ne pose aucune limite à votre obéissance, si ce n'est la limite absolue de vos efforts extrêmes et de l'épuisement de vos facultés.

Je dois aussi vous faire part de mon ardent désir d'acquitter, dans la mesure de notre insuffisance, nos obligations infinies envers notre excellent et très-généreux souverain, qui n'a jamais cessé de nous combler de ses grâces; et envers tous les Portugais habitant les Indes , qui nous témoignent une affection si profonde. Je reconnais, en vérité, qu'il ne nous est donné de témoigner notre reconnaissance, qu'en procurant ]e salut éternel de tous les Portugais, de ceux qui passent et de ceux qui résident, par les pieux ministères de notre Jnstitut, avec une persévérance judicieuse et infatigable. Pour y réussir, le plus nécessaire est d'avoir de bons prédicateur3, dont je déplore la pénurie

108 LIVRE V.— LETTRE DIXIË|^ '

dans un grand nombre de colonies poilxigaisès , considérables par leur population, et qui épltW^eiit au plus haut point le besoin de cette assistance. Cette nécessité , nous devons y pourvoir, sans parler du devoir de reconnaissance, par le seul sentiment de la charité universelle.

Les places de Cochin et de Baçaïm souffrent plus que toutes les autres de cette détresse spirituelle. C'est ce qui m'oblige à vous commander, Père Antonio Gomez, en vertu de la sainte Obéissance , de disposer immédiatement en faveur de Baçaïm et de Cochin, de deux prédicateurs parmi les Pères qui sont attendus de Portugal, quand môme il n'en viendrait que deux seulement, et qu'il n'en devrait demeurer aucun pour votre collège de Goa ; car vous pouvez encore en remplir l'office, ainsi que vous l'avez fait jusqu'à ce jour. Ayez soin de ne point apporter de retard à l'accomplissement de cet ordre. Outre queje l'ordonne après mûre délibération et par une résolution très-certaine, je me suis encore engagé vis-à-vis du seigneur évêque, à qui j'ai écrit que j'avais exprimé cet ordre, sans dispense et sans excuse. Que Dieu Notre-Seigneur, dans son infinie miséricorde, daigne faire pénétrer en nos âmes la connaissance évidente de sa très-sainte volonté ; et qu'en même temps, il nous accorde les forces spirituelles nécessaires pour obéir à cette volonté, avec une perfection aussi grande que nous serions heureux, au moment de notre mort, de l'avoir réalisée!

Je vous ai fait connaître, dans une lettre adressée de Cochin, combien il était nécessaire que l'on établit à Coulan une maison de la Compagnie,. où pourraient descendre à leur arrivée, et d'où pourraient se rendre en mission, nos Pères qui dévouent leurs sueurs à la culture des chrétiens de Comorin : un séminaire devrait y être annexé, et une école d'enfants indigènes y être fondée; enfin, dans cette résidence pouiTaient être recueillis et soignés ceux de nos ouvriers qui, succombant soua le faix des immenses travaux de cette mission, sentent parfois défaillir leurs forces et tombent dans de sérieuses maladies. Je vous en prie,

agissez de telle sorte, mon Frère Antonio Gomez , auprès du seigneur gouverneur et de l'intendant supérieur des finances royales, qu'ils découvrent des expédients afin d'accomplir ime œuvre aussi essentielle, et qui ne saurait être différée; que sans retard on envoie au P. Nicolas, qui réside à Goulan, une somme d'argent ou des valeurs en nature, pour qu'il puisse immédiatement commencer une fondation aussi urgente.

Ce que je vais ajouter vous regarde, Père Balthazar Gago, et j'ai besoin ici de vos services. J'ai précédemment recommaixdé aux PP. Paul et Antonio de m'informer de toutes les affaires domestiques, — et je puis appeler ainsi tout ce qui se rapporte aux personnes, aux maisons, et aux œuvres des Confrères qui sont dans les Indes.— Mais il est de même nécessaire, ou du moins utile que je sois instruit de tout ce qui se passe dans les pays éloignés, et par le fait d'étrangers à la Compagnie. Je vous ai réservé cet office, ,dans ma confiance en votre grande charité vis-à-vis de ;ipoi : prenez, je vous le demande, la peine de consulter «te lettres et les mémoires venus de Portugal touchant les affaires d'Europe, et d'interroger môme les personnes récemment arrivées : et de ces nouvelles écrites ou orales recueillez tout ce qui se rapporte aux points que je vais indi(juer: Quel est l'état présent de notre Compagnie à Rome? Quel accroissement a pris le collège de Coïmbre? Si dans ces deux maisons, plusieurs de nos frères, et lesquels, s'offrent pour venir à notre aide? Si l'affaire d'une ambassade en Ethiopie (t) subsiste et doit se réaliser, ou

(1) L'Ethiopie, évangélisée dès le temps des Apôtres, avait. perdu la pureté de la foi par Tinvasion en son sein des liérésies d'Ëutycliès et de Dioscore. Au XVI* siècle ses souverains, répudiant les évéques schismatiques , s'adressèrent au saint père et au roi de Portugal aûn d'obtenir des missionnaires catholiques.

Dès 1646, le roi de Portugal avait demandé au P. Ignace un patriarche et des prêtres. En 1666 seulement le P. Nunez Barrette put être désigné comme patriarche, pour aller fonder la mission d'Ethiopie : le P.Jgnace lui remit une admirable lettre adressée à Claude, roi d'Abys^qJoJpKtttto reçut^

110 LITRE V, — tBTTHE DIXIÈIie.

si elle est abandonnée? A-t-on désigné déjà le Patriarche qui doit s'y rendre? Doit-il incessamment faire voile pour sa mission ? Quels sont les desseins , quelles sont les œuvres de notre frère Simon? Quelles entreprises accomplissent dans les Indes les vénérables Pères des Ordres de Saint-François et de Saint-Dominique? Quels fruits recueillent-ils dans le ministère de la culture des ftmes ? Leur estil arrivé d'Europe des l'enforts d'ouvriers de leurs Ordres, surtout en prédicateurs ?

Je désire également que vous m'instruisiez d'une manière spéciale de la santé et de la prospérité dont jouit notre excellent ami Cosme Anes. Quelles bénédictions nouvelles Dieu Notre-Seigneur a-t-il daigné répandre sur sa famille et sur toute sa maison? Ajoutez aussi ce qui vous regarde vous-même, ce me sera l'occasion d'une joie très-vive; les nouvelles de votre santé, de vos progrès dans les voies spirituelles, de votre ardent désir d'accomplir de grandes œuvres, d'endurer des épreuves excessives pour la gloire de J.-C. Je le sais déjà, vous n'hésiterez pas à accomplir mes désirs, de vous-même et avec amour; vous vous y porterez pour ma consolation, et à cause de votre charité; cependant j'ajoute à ces motifs, et afin de ne point vous priver du mérite infini de l'obéissance, un commandement absolu de ma part.

Enfin et pour terminer, je vous avertis de vous tenir disposé et tout prêt à partir , si je vous donne le signal de venir : je dois vous appeler plus tôt, sans doute, que vous ne supposez.

C'est à vous de nouveau. Père Antonio Gomez, que je m'adresse ici, vous conjurant avec instances, si nos Pères de

pour principaux coopératcurs, les PP. André Oviédo et Melchior Cameiro. Le P. Barzée devait avoir l'inspection sur TÉthiopie, avec le litre de commissaire apostolique. Mais à cette époque le P. Barzée était déjà mort, et le P. Barretto mourut lui-même à Goa, avant d'avoir pris possession de son patriarcat. NéantnoUte, sous les successeurs du P. Barretto, la mission d'Ethiopie devint floiMMlD^^®"^ ^^ ^^^^ ^^ présenter à Dieu de nombreux martyrs.

Gomorin vous adressent quelques demandes ou qael^es plaintes, ou celles des chrétiens dont Qs ont la chai^, et qui ont souvent à gémir de l'oppression, des violences et de» injustices du gouverneur : quittez tout pour les assister et les soulager dans leurs maux ; employez à cet effet les bons offices de Ruiz Gonçalez, qui se trouve constitué comme le défenseur et le père de ces infortunés , et à qui son crédit auprès du gouverneur donne tous les moyens de les protéger utilement, ainsi qu'il en a déjà la volonté parfaite.

11 me reste à solliciter, en vue des infinis périls de cette expédition japonaise, si difficile, si longue, si laborieuse, les prières de vous tous, afin de confirmer notre faiblesse.

Je vous conjure tous ensemble, vous qui habitez ce collège de Goa, de vouloir bien, dans vos prières et dans vos sacrifices de chaque jour, implorer l'assistance divine en faveur de Cosme deTorrez, de Joam Fernandez, (1) du Japonais Paul et de ses deux compagnons^ du Chinois Manoël (2) et d'Amator, enfin de moi-même.

Nous avons reçu des nouvelles du Japon, qui nous ont inspiré les plus grandes espérances d'y recueillir de mer-

(1) Le F. Joam Fernandez était un riche marctiand de Gordoue, en Andalousie, qui fût touclié et converti par les fervents exercices qui se pratiquaient dans la maison de la Compagnie à Lisbonne- Le P. Simon Rodriguez le reçut, après Tavoir éprouvé d'une manière humiliante et très-sensible.

Notre Saint en faisait tant d'estime, qu'il disait de lui au P. Barzée : 11 faut aller bien loin pour atteindre n la perfection du F. Joam Fernandez.

Au Japon, où le P. Xavier l'avait emmené , il convertit un seigneur japonais par un acte héroïque de patience chrétienne.

Quoique sans études, il s'était rendu si savant sur les mystères de la religion et il prêchait avec tant d'éloquence et d'efficacité, que non-seulement les bonzes japonais, mais les théologiens de la Compagnie, se sentaient pénétrés d'admiration à ses discours.

Le F. Joam Fernandez composa différents ouvrages en langue japonaise, et notamment une grammaire et un dictionnaire portugais-japonais.

Il mourut saintement à Firando, en 16G7.

(2) C'était un serviteur du Saint ; dans la lettre 1'* du VI* livre, nous verrons le récit d'un accident grave auquel il échappa par la miséricorde de Dieu.

Amator était, selon toute apparence, un autre serviteur.

il3 UfBC T. — UTÏÏWM,

\êt notre Toy^ieu Ob nous j fut entreroîr (éM|i HÉRs de tomes pois H prèles à rer; kl BofioB Cit d^abosée de ses siqierslîtioiis aotîfKS; b fliV^A dfiâreot enteiidie anooDcer la loi de J.-C doBi b iCMflHiée s'est rëpandoe parmi eux, el dont ils ont eBteoAi domeireJIleiix âog€s.

Xoos SkJ€fm TU des lettres de Portogais qui lont le commerce dans le royanme de Siam (1) : Os ont entenda dire à Siam par des Japonais qoe leurs compatriotes désiraient la Tenue dans leur pays de prêtres européens, pour leor communiquer les Térités dÎTines.

Kous nous empressons d'aller an-derant de ces magnifiques eqiérances; nos ân^s en tressaiDent, notre confiance nous est comme un infaillible augure, et nous nous promettons les succès les plus merreiOeux. MaiseàDieu seulement que les dons et les secours célestes, — sans leur plénitude tout effort est Tain pour la couTersion des infidâes, — ne nous soient pas déniés à cause de nos péchés, et que nous oe soyons pas priTés de leur féconde affluence ! Adieu.

Malacca , le soir de la fête du Corps de N.-S. en l'année

Celui qui est, du fond de l'âme, Totre firêre en J.-C

François.

LETTRE XL

A« F. Jmub ^te BHrm.

Que la grâce, etc.

Les Pères qui se rendent auprès de tous tous donneront des nouTelles très-étendues touchant nos Frères, qui sont dispersés dans les différentes contrées des Indes, et qui,

(1) Les Portogaif, dés Fan l&l l, furent en relation avec Siam et y fonun eomptoir. Il existe encore à Siam une petite colonie portugaise, de ce premfer établissement

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