‹ Lettres de Saint Franc̜ois-Xavier de la Compagnie de JésusChapitre 4 sur 49 · IS49-IS5I · texte numérisé non relu

IS49-IS5I

A la Gompasiile à Goa (1).

Que la grâce et la charité de J.-C. N.-S. soient toujours avec nous ! Amen.

Je voys ai longuement écrit de Malacca au sujet de notre voyage jusqu'en cette ville après notre départ des Indes et sur nos travaux à Malacca pendant la durée de notre , séjour : aujourd'hui je vous informerai des faits qui ont suivi.

Nous avons abordé au Japon dans le mois d'août, par la faveur de la divine Providence, étant partis de Malacca le jour même de la fête de saint Jean-Raptiste. Nous avons fait le voyage sur le navire d'un marchand chinois

(1) Le Saint écrivit le 6 novembre une leUre presque identique aux Cout frères de Coïmbre. Nous Tavons omise, et ainsi que nous avoQs déjà fait en pareil cas, nous avons donné les variantes qui «joutaient au j?écit ou le modifiaient.

païen, qui s'était obligé vis-à-vis du gouverneur de Malacca de nous transporter au Japon. Par un éminent bienfait de Dieu, les vents nous ont presque toujours été favorables. Mais comme la mauvaise foi domine souverainement dans les esprits barbares, notre patron avait changé de dessein : il commença bientôt à altérer notre route en direction du Japon, et à s'arrêter en différentes îles pour laisser s'écouler le temps.

Deux choses nous étaient infiniment douloureuses entre toutes les autres : l'une était que nous laissions se perdre un vent très-favorable, qui s'ofifrait à nous par un effet de la divine Providence ; et si CC vent venait à tomber, il nous devenait impossible de poursuivre notre route vers le Japon : nous aurions été contraints d'hiverner dans les parages de la Chine, et d'y attendre le retour de la mousson propice; l'autre était que le pilote et l'équipage rendaient un culte sacrilège à une idole qu'ils avaient avec eux sur le bâtiment, malgré tout notre mécontentement et nos vains efforts pour nous y opposer. Souvent ils consultaient le démon (1) pour savoir s'U était ou non de leur intérêt de se rendre au Japon, et pour connaître en même temps si nous devions avoir la mer favorable pendant la durée du voyage; et les sorts, à les entendre, étaient tantôt heureux, et tantôt malhem^eux.

(1) La religion des Chinois D*a point son fondement dans l'idée divine d'un Créateur, à qui la créature doit un culte d'adoration. Les appaicnctf de morale naturelle que l'on découvre çà et là dans les livres ne paaMit même pas dans la pratique. Race dégénérée , et comme en diaeolatlMi, ks Gliinois n ont retenu des idées d un monde extérieur que la crainte snpers' titieuso des mauvais esprits. Ils pratiquent sans cesse en Thonneiir da démon des cérémonies idolàtriques, cherchant à conjurer sa colère et sa p9* nicieuse influence, le consultant sans cesse , l'associant continadtement à leur existence.

Devons-nous demeurer snrpris de voir des âmes humaines mener cette tte Infèrienre, quand récemment nons avons vu, dans des pays chrétiens, te penonnes baptisées vouloir sinitier à des chimères criminelles, et solli- €Êm dn démon, en l'évoquant sous de mensongères apparences, les secrets itddeide la terre'

Wrn VL — LETTRE PREMIÈRE. ibS

Après 300 milles^ nous abordftmes dans une lie où nous nous pourvûmes d'une quantité d'agrès, dans la prévision des ouragans qui régnent sur les mers de Chine. Nos marins firent mille sacrifices et cérémonies de leur culte idolàtrique, et jetèrent de nouveau les sorts, afin d'appren^ dre du démon si nous aurions les vents favorables; et il arriva que la réponse nous promit en effet les vents les plus heureux* Nous levâmes Tancre Bans délais et pleins de joie nous mimes à la toile , ces gens se confiant à leur idole ) qu'ils avaient placée à la poupe, et devant laquelle ils brûlaient des cierges et des baguettes odoriférantes en bois d'aigle (1), et nous, reposant notre espérance en Dieu^ souverain Arbitre du ciel, de la terre et des mers^ et en son Fils J.-G.|dont nous allions propager la religion parmi les Japonais.

Pendant notre navigation il leur vint en pensée de Jeter denoTiveau les sorts, pour savoir du démon si le bâtiment devait revenir sain et sauf du Japon à Malacca ; et le sort leur apprit qu'en eflEèt le bâtiment arriverait au Japon, mais que jamais il ne reverrait Malacca. Grande hésitation alors ; enfin il fut résolu d'abandonner présentement le voyage du Japon^ de demeurer tout l'hiver en Chine et de remettre notre expédition à Tannée suivante. Quelles pensées, mes Frères, et quels sentiments devaient être les nôtres, au milieu de ces mers, tandis que le démon était con^ suite par ses enfants sur notre départ vers le Japon, et que

(l) Le bois d'aloès, ou bois d'aigle, n'a que le nom de commun avec le suc ffâbès que l'on tire d'une plante lillacée. — L'arbre aloès, appelé par leà Chinois tchin hiang, par les Japonais sinkouj par les Gochinchinois colamhac, a reçu de nos naturalistes le nom ù'aquilaria, ou hois d'aigle, d'après kê Portugais. C'est un bois d'une odeur pénétrante, mais assez agréable.

Les Chinois ont dans leurs maisons et dans leurs barques de petites idoles devant lesquelles ils allument fréquemment des baguettes d'aloès ou de petites bougies de cire colorée : de même, à différentes heures, ils allument et livrent tout enflammés aux vents des papiers rouges semés de paillettes dorées en hommage aux mauvais génies. Ils accompagnent ces pratiques de prosternations réitérées.

le mattre du navire gouyernalt toutes choses au gré et selon leg inspirations de Tesprit du mal I

Nous ayancions lentement dans la direction de Gochinchina (1), qui est un port chinois, lorsqu'en un même jour il nous survint deux accidents graves. Le jour de sainte Marie Madeleine, vers le soir, la mer était grosse de vagues et tourmentée par les vents : le navire , ayant jeté son ancre, était ballotté violemment sur la surface des ondes, lorsque le Chinois Manoël, un de nos compagnons, renversé par l'agitation du bâtiment, fut précipité la tête en avant dans la cale ouverte. Nous le crûmes tous perdu, la chute ayant été profonde, et la cale étant inondée d'eau de mer ; mais par la grôce divine il échappa à la mort II était tombé la tête la première, et était demeuré quelque temps submergé jusqu'au milieu du corps. Nous le retirâmes après un long travail et avec de grandes peines : il avait seulement une blessure grave à la tête. Il demeura pendant quelque temps privé de sentiment, mais enfin la miséricorde divine permit qu'il revînt à l'existence. Tandis qu'il recevait les premiers soins, une autre secousse du navire précipita dans la mer la fille du patron. La force de la tempête ayant rendu vains tous nos efforts pour la secourir, elle fut engloutie par les flots sous les yeux de son père et à la vue de nous tous. Les cris et les gémissements de l'équipage ne cessèrent de se faire entendre pendant le reste du jour et la nuit d'après, et c'était un ispectacle plein de désolation que la douleur de ces infidèles, jointe au péril où nous nous voyions tous. Alors ces malheureux, adressant à leur idole de nouveaux sacrifices et des céré-

(1) Le royaume propre de Cocbinchine s'étend du 9°au IS*' de lat. N. Réuni au Tonquin, au Camboge et au Chiampa , il forme Tempire actuel d'Annam. Au nord, la Cochincbine est limitrophe des provinces chinoises de Kouang-Tongy Kouang-Si et Yun-Nan, et sa région orientale est baignée par la mer de Chine.

En 1540, la Cocbinchine avait été asservie par les Chinois, et les Portu-

. gais pouvaient la considérer comme une partie intégrante de la Chine. Le

port auquel il est fait allusion est Touran, selon tOQtA apparence. ^

monies de propitîation, employèrent ce jour-là et toute la nuit suivante, sans prendre même quelques instants de sommeil, à immoler des oiseaux et à préparer des mets pour ridole. Le patron, ayant encore une fois consulté les sorts pour connaître les causes de la mort de sa fille, reçut cette réponse, que si notre Manoël avait péri dans la cale, sa fille n'aurait pas été victime de la mort.

Voyez en quel danger nous nous sommes trouvés, alors que notre vie dépendait uniquement des réponses du démon et de la volonté de ses sectateurs. Que serait-il arrivé de nous, si Dieu avait permis à son plus cruel ennemi de disposer à son tjré de notre personne ? A la vue de tant et de si évidents outrages commis envers J.-G. N.-S. par ces exécrables sacrifices, outrages que je ne pouvais absolument empêcher, souvent j'ai demandé à Dieu dans ma prière qu'avant que àfiçù dOfliâoKis périr dans la tempête, il daignât délivrer ceshoipri^ éréés à son image de tant et de si criminelles erreuris; ou s'il les y laissait, qu'il augmentât d'autant le supplicfe «t les souffrances de l'ennemi des hommes, père de 'toutes les superstitions, à ^^^ÉRiiHR^'^ inviterait le mattre du navùre à jeter de ^^^^Si^R^B^^ et à l'adorer comme une divinité.

L6%HnTOme où ces événements arrivèrent, et la nuit suivante. Dieu me fit la grâce de connaître par expérience les redoutables terreurs que le démon trouve le moyen, avec la permission divine, de faire soufirir aux hommes timides et aux téméraires , et aussi les armes qu'il convient d'employer en de telles circonstances contre les tentations de l'ennemi. Mais cette instruction, qui pourrait être utile, je l'omets afin d'abr^er. Le souverain secours, et l'arme la plus sûre, c'est un courage ferme et toujours présent, qui se défie de soi-même et qui s'appuie sur Dieu, plaçant en lui seul toute son espérance et sa force, se préservant de toute frayeur sous la protection d'un si grand et si puissant défenseur, et craignant uniquement de douter de la victoire. Souvejit il me yfffSMi à la pensée que si Dieu, selon ma

1&6 LIVrE VI.— lettre PREmfcRB.

prière, multipliait les supplices et les souffrances du démon, la haine et les efforts de notre ennemi se déchaîneraient plus encore contre moi : déjà même cet adversaire me faisait entrevoir avec mille menaces que le temps allait venir où il vengerait sur moi ses injures.

Mais ainsi qu'il est vrai qu'il ne peut nuire à personne, si Dieu ne le permet, on doit plus redouter dans le combat de manquer de confiance en Dieu que d'encourir toutes les attaques de l'ennemi. En effet, Dieu permet à notre ennemi d'agiter et de faire souffrir ceux qui se laissent affaiblh* par la timidité, qui n'affermissent point leur vertu dans son secours et qui ne mettent point en lui leur imique espérance. Ce redoutable fléau, je parle de la timidité, fait que plusieurs de ceux qui ont commencé de servir Dieu, passent leur vie dans la tristesse et daiij.l'inquiétude; en effet , ils ne savent pas marcher avec éiergie et avec constance sous le joug délicieux de la croix de J.-C. Tel est le mal immense, le mal mortel de la timidité, si vous étant appuyé sur vos propres forces, quand des forces plus puissantes vous étaient nécessaires, c'est-à-dire le secours de Dieu même, vous perdez courage au milieu dèd épt^étfes, et ne savez point recourir à l'assistance divirfe qttl^ons soutient seule et qui vous garantît le succès. Les. audacieux que leur confiance en eux-mêmes conduit à présumer de leurs forces, et qui méprisent les légers combats dans lesquels même ils ne se sont jamais exercés, ces audacieux, aux jours des grands périls et des violentes afflictions, sont plus faibles encore que les timides. Si leurs entreprises n'ont pas réussi selon leurs désirs, dans les moindres choses comme dans les plus considérables, leur esprit se resserre et s'abat. Ils vont au combat avec un regret, avec une timidité si extraordinaires, que leur salut, ou tout au moins leur repos en est gravement compromis : pour n'avoir point eu la conscience de leur infirmité, et pour avoir considéré la croix de J.-C. comme un fardeau trop pesant, leur vie entière s'écoule dans l'affliction etdans l'amertçme.

Que devîendrons-ncmlf mes Frères, à Théure de notre mort (1), si nous né tiMttr iommes pas exerces à rayance durant notre Tie dans là P^ÊÊl^ salutaire de l'espérance et de la confiance en Dieu? NoSttious verrons alors dans des tentations et dans des périls, pour l'âme et pour le corpS, bien plus considérables qu'en aucun autre temps de notre existence. Il convient que ceux qui font profession de servir Dieu s'exercent à l'avance dans l'ordinaire de la vie, qu'ils s'anéantissent et se dépouillent à ce point d'euxmêmes, qu'ils n'aient en eux aucune confiance, qu'ils eii aient une infinie en Dieu; afin de s'être accoutumés déjà, dans tous les périls et les misères de la vie et de la mort, à mettre toute leur espérance dans la grâce et la miséricorde de Dieu. Ils seront certains d'y parvenir, s'ils se rendent vainqueurs d'eux-mêmes dans les événements de chaque jour et dans les œuvres qui leur répugneront davantage ; et si l'amour de l'humilité chrétienne les rend si défiants d^eux-mêmes, que leur âme s'élève à la con- ] fiance la plus absolue en Dieu.

Celui-là n'est point faible qui s'appuie sur Dieu et qui a le secret de sa confiance : si grands que soient les obstacles que l'ennemi des hommes tentera d'opposer à sa persévérance et à la perfection de sa vertu , je le croirai dans un plus grand péril si, dans ces épreuves et ces dangers, il vient à douter du secours de Dieu, que s'il ne cramt point d'affronter les combats qu'a suscités notre mortel ennemi. Hût à Dieu que ces âmes saintes que le démon tend à détourner du service divin par les terreurs dont il les entoure, ctoiSfc- " tissent leur frayeur en une crainte vertueuse de Dieu môitfe, si elles venaient à déserter ses voies ; plût à Dieu qu'elles fussent convaincues qu'elles ressentiraient plus de maux par l'abandon de la volonté divine que par un généreux

(1) Lettre à Coïmbre. — C'est-à-dire lorsque les facultés de l'âme et du corps se trouyant affaiblies , nous nous verrons exposés à des tentations supérieures à toutes les tentations précédentes.

iUS LIVRE YI. -^LETTRE PREMIÈRE.

mépris du démon ! Qu'en agissant ainsi , leur yie, mon Dieu, serait bien plus heureuse ^ qu'elles avanceraient à grands pas dans la vertu, Mj^ant par leur propre expérience qu'elles ne peuvent rien par elles-mêmes, et qu'elles peuvent tout avec le secours de Dieu ! Notre ennemi se sentirait abattu et comme anéanti s'il était vaincu par les adversaires dont il a si souvent triomphé.

Mais, pour revenu* à notre voyage, lorsque la tempête fut apaisée, nous levâmes l'ancre, et nous mimes à la voile ; et au milieu des larmes , nous continuâmes notre route. En peu de jours nous fûmes à Canton ( 1 ) (c'est ainsi qu'ils appelèrent ce port de la Chine) ; les matelots et le maître lui-même furent d'avis d'y passer l'hiver : nous nous y opposâmes par prières, et par la menace de leur faire demander compte de leur perfidie par le gouverneur de Malacca et par les Portugais. Dieu, dans sa clémence, leur inspira la pensée de ne point demeurer dans les îles qui avoisinent Canton, mais de lever l'ancre et de se rendre à Tchin-tchéou (2). A la faveur d'un bon vent qui, par la grâce de Dieu, n'avait cessé de nous accompagner, en peu de jours nous étions devant cet autre port de la Chine et sur le point d'y pénétrer pour y passer l'hiver, — caria saison du passage au Japon était presque écoulée,— lorsqu'un bateau se porta vers nous précipitamment pour nous informer que le port était cerné par des pirates, et que nous serions perdus si nous approchions davantage. Le maître, eflFrayé par cette nouvelle, et voyant que les embarcations des pirates n'étaient pas à plus de quatre milles de distance, pour se préserver du péril présent, résolut d'éviter

(1) Canton ou Kouang-tchéou-fou (23° |7' lat. N.), chef-lieu de la province de Kouang-tong et de la vlce-royaute des deux Kouang (Kouang-long et Kouang-8i), est depuis longtemps le centre d'un conunerce immense ; c^tte grande métropole a été jusqu'à notre siècle Tunique marché pour les étrangers. Elle est trop connue pour avoir besoin d'une description nouvelle de notre part.

(2) Tchin-tchéoa (24« 54' lat. N.)> port assez fréquenté dans la province de Fo-kien.

ce port. Et comme le vent était contraire au retour vers Canton et favorable pour se rendre au Japon, en dépit du maître , des matelots et du démon lui-même , nous avons suivi la dernière route. Enfin nous sommes arrivés, par la divine miséricorde, à ces contrées après lesquelles nous avions si ardemment soupiré, le jour même où Ton célèbre l'Assomption au ciel de la bienheureuse Vierge Marie, en Tannée 15/i9. Ne pouvant aborder dans un autre port, nous sommes descendus à Cangoxima (1) , patrie de Paul de Sainte-Foi ; nous y avons été reçus de la manière la plus aflfectueuse par les parents et les amis de Paul, ainsi que par les autres habitants de la ville.

Nous vous donnerons sur le Japon les informations que nous avons pu recueillir par nous-même. Et d'abord , les gens avec qui nous avons été en rapport surpassent en qualités morales tous les peuples découverts jusqu'à ce jour ; je crois qu'il n'existe pas de nation supérieure aux Japonais par l'excellence du naturel. Leur esprit est vif (2) et plein d'ouverture; ils sont très-avides de distinctions et de dignités , et préfèrent l'honneur à tous les autres biens. La plupart sont pauvres , mais la pauvreté n'est un déshonneur pour personne; on trouve mêmQ^chez eux une opinion qui n'existe peut-être chez aucun peuple chrétien. Les nobles sans fortune ne jouissent pas d'une moindre considération vis-à-vis du public, que s'ils étaient dans l'opulence , et le noble le plus pauvre et le plus dépourvu ne consentirait à aucun prix à s'allier au riche sans naissance. Leur persuasion est qu'en s'abaissant à l'alliance des plébéiens ils perdent mflniment de leur rang et de leur considération : ils font donc passer les richesses après la dignité. Entre eux ils sont très- officieux. Les armes leur plaisent c^ plus haut point, et chacun met dans ses ahnes sa prin-

(!) Cangoxima (vers le 31"lat. N.), ville capitale et port du royaume japonais de Saxuma.

(2) Lettre à Coïmbrc.^ Lcujr esprit est flexible.

Ici deux choses excitent mon étonnement : Tune est que tjpritnes abominables y soient réputés comme néant ; ce •vient de la corruption des ancêtres, qui, infectés de es monstrueux, ont laissé parmi leurs descendants les funestes exemples de leurs passions infâmes ; et sans nul doute la longue habitude en cette corruption a vicié et dépravé les caractères; de même que la longue négligence et le relâchement dans la vertu altèrent insensiblement la perfection de la vie (1). L'autre point est que les bonzes qui vivent plus criminellement que les autres hommes, d'après Fopinion générale, soient néanmoins tenus en si grand honneur. Les bonzes professent un grand nombre d'erreurs ; mais pour ne point abuser de votre attention, sachez que celui qui passe pour le plus sage d'entre eux est le plus profondément dans l'erreur. J'ai souvent eu des entretiens avec quelques-uns qui surpassent leâ autres en sagesse, et surtout avec celui que, dans ce pays, à cause de sa réputation de science, de Féminence de sa dignité, et aussi de son âge avancé (il est plus qu'octogénaire), tout le monde considère avec une suprême vénération. Il tient parmi la nation le rang d'un évêque, et a le titre de ninchit, ^ ce qui signifie en langue japonaise cosur de vérité. Heureux, en ejBfet, si ce nom pouvait lui convenir ! Dans les conversations nombreuses que j'ai eues avec lui, je l'ai trouvé plein d'incertitude, hésitant à prononcer si notre âme était immortelle, ou si elle cessait d'exister avec le corps : il n'était point consistant dans ses idées, et tantôt il affirmait, tantôt il niait. Je crains malheureusement que les autreè docteurs ne lui soient tous semblables. On ne saurait cr^yiSÉnBle afl'ection celui-ci me témoigne ; et en général 1^ connue les autres personnes, sont charmés d'8

(1) Lettre à Coïmbre. — On volt par là que dans la vie du monde, les faibles ^eurs de la morale naturelle sont exposées à s'évanouir insensiblemeiitt au contact des vices qui leur sont contraires; ainsi que dans la vie parfeke, les vertus déjà formées, sans une vigilance énergique et persevéraota^ iont en fé^ 4e is'affaiblir par ^ralentissement dans le devoir. ■■■■*■. Wt

port avec nous. Us admirent principalement que nous soyons venus du Portugal au Japon , et que nous ayons fait une traversée déplus de 6,000 lieues, dans l'intérêt unique de conférer avec eux sur les vérités divines, et de leur annoncer la foi de Jésus-Christ, afin de montrer aux errants les voies du salut éternel. Us confessent que ce dessein ne peut que nous avoir été divinement inspiré.

Une nouvelle dont je désire ardemment que vous soyee instruit, afin que vous en rendiez à Dieu d'infinies actions de grâce, est que cette lie (le Japon) est merveilleusement disposée pour recevoir TÉvangile ; et si nous possédions la langue japonaise, je ne doute pas qu'un grand nombre des habitants ne se fissent chrétiens. Que Dieu nous accorde la grâce de l'apprendre en peu de temps : aussi bien nous avons déjà commencé; et quarante jours d'étude nous entassez avancés pour nous permettre d'expliquer en japonais les dix Commandements.

Je vous donne à dessein ces longs détails, afin que vous rendiez grâce à Dieu de ce que de nouvelles contrées se sont ouvertes comme une carrière à votre zèle, et afin que, dans cette vue, vous vous armiez de solides vertus et d'un zèle ardent de souffrir tous les maux pour Jésus-Christ Je désire surtout que vous conserviez en votre âme cette pensée qu'une volonté prompte , soumise et pleine d'humilité, qui vous fait dévouer votre personne et votre existence à la gloire divine , est un sacrifice plus agréable à Dieu, et qu'il bénit plus que les adorations les plus profondes sans cette disposition intérieure.

Soyez donc préparés à venir ; peut-être avant deux ans appèDerai-je plusieurs d'entre vous au Japon; mais, dès ce jour, méditez sans cesse et perfectionnez en vous-mêmes la vertu d'humilité. Surmontez-vous dans toutes les choses qui font souffrir notre nature corrompue; apportez tous vos efforts, avec l'assistance divine, à vous connaître parfaitement vous-mêmes : la connaissance de soi-même entretient la confiance en Dieu et produit l'humilité chré-

154 UVRE VI. — LETTBE PREMIÈBE.

tiennp (1). C'est ainsi que vous ferez naître au dedans de votre ûme cet entier anéantissement qui, toujours nécessaire, l'est plus encore dans ces contrées que vous ne sauriez le penser. Je vous conseille, sur toutes choses, de ne point vous laisser séduire par la bonne opinion des hommes, si ce n'est pom» y trouver l'occasion de vous humilier davan- . tage : de l'opinion favorable des hommes naît la négligence de soi-même, et plusieurs ont vu s'évanouir ainsi , comme par enchantement,; l'humilité du cœur, et l'orgueil s'est mis en la place. Ainsi des religieux, après avoir longtemps ignoré toute l'étendue de leur ruine , ont insensiblement perdu le goût de la piété et la paix de leur âme; leur vie est devenue tourmentée et malheureuse, sans consolation intérieure et sans distraction du dehors. Je vous prie donc et je vous conjure , naes Frères, d'éloigner de vous toute confiance en vos forces » toute assurance en la sagesse humaine et en l'opinion des hommes, et de praadre Dieu seul pour fondement de toutes vos espérances et de toutes vos pensées. Dès lors seulement je vous regarderai comme préservés et comme armés contre toutes les embûches qui peuvent menacer l'âme et le corps. Dieu se plaît à relever et à fortifier les humbles , principalement ceux qui, dans les emplois les plus vils et qui les rabaissent davantage, considèrent leur propre faiblesse comme dans un miroir, et y trouvent une occasion glorieuse de se teoàte vainqueurs d'eux-mêmes. Ce sont ces âmes saintes qui,dàiis les plus grands travaux et dans les peines les plus doulàareuses, font paraître toute l'énergie et la constance de leur vertu : et ni Satan et ses ministres, ni l'Océan et ses tempêtes , ni la fureur des nations barbares, rien au momie tte peut les séparer de la charité de Jésus^-Christ (2). Ils connaissent, en effet, par expérience, ayant jÉAl en Dieu toute leur confiance, que rien ne peut leur raffè sans une per-

(1) LeUre à Goîmbre. — Par là croîtront votre foi en Dieu et votre charité à regard du prochain. * (S) Rom., Yiii, 39.

^ LIVRE TL— LETTBE PREMIÈBE. 155

mission divine : et comme ils sont persuadés que tout l'univers est conduit et gouverné par les conseils de la Providence, ils s'attachent au secours d'en haut, et ne craignent qu'une seule chose, qui est d'offenser Dieu luimême; s'il arrive que le démon, que les hommes ou les événements les éprouvent et les fassent souffrir, par la permission divine, ils savent à l'avance, que c'est pour exercer leur vertu, pour laver leurs péchés et remédier à leurs inclinations mauvaises; ils y trouvent un accroissement dé force et d'humilité; ils rendent à Dieu de justes actions de grâce pour un bienfait si éminent; et pour ne point demeurer ingrats envers ceux qui leur ont procuré cette occasion de mérites et de récompenses, ils implorent incessamment pour ces personnes, dans une fervente prière, la miséricorde et la paix de Dieu. Tels, mes Frères, vous serez nn jour, j'en ai la confiance, avec la grâce difine.

Sd vérité, je connais un homme qui dut à sa cons« tante habitude de reposer son espérance en Dieu, au milieu même du péril, une abondance infinie de grâces qu'il serait trop long de vous dire. Mais comme les dangers passés doivent {paraître moindres que ceux qui sont dans l'avenir, je prie et je conjure mes Frères qui sont destinés au Japon, de se tenir préparés aux plus grands travaux, et de vaincre et d'anéantir les passions qui les priveraient de tant de grâces. Veillez sur vous-mêmes, ô mes Frères bien-aimés! On grand nombre, en effet, sont à cette heure dans les supplices de l'enfer, de qui les discours ont ouvert le ciel aune infinité de personnes, mais qui, remplis d'une vîûne et trompeuse opinion d'eux-mêmes, ont manqué de la véritable humilité du cœur et sont tombés ainsi dans les peines étemelles; tandis que les enfers ne renferment aucune de ces âmes qui, sous le poids des misères de cette vie, ont su se pénétrer d'une humilité toutepuissante.

Souvenez-vous toujours des paroles de notre divin

Maître : Que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il vieta à perdre son âme (1) ? Craignez de vous reposer sur vousmêmes, et, pour être plus anciens dans la Compagnie, de vous préférer à vos nouveaux Frères. Je concevrais une joie bien plus vive, si j'apprenais, ce qui est l'objet de tous mes désirs, que les plus anciens de mes Frères considèrent souvent, dans l'intérieur de leur âme, combien peu de progrès ils ont réalisé, durant tant d'années écoulées dans la Compagnie; combien de temps ils ont perdu, non-seulement en n'avançant pas, mais en revenant en arrière; car dans les voies de la perfection chrétienne, ne pas avancer, c'est rétrograder. Ceux de nos Frères qui se pénètrent de ces pensées, éprouvent une telle honte et un tel regret de leur faiblesse et de lem' malice, que, percevant la vive impression d'une humilité plus intérieure encore qu'extérieure, ils reprennent du courage et des forces pour réparer leurs chutes, et finissent par devenir l'exemple de leurs Confrères , des novices et des autres Pères avec lesquels ils vivent.

Courage donc , exercez -vous tous avec ardeur dans la méditation de ces vérités, si vous voulez paraître avec gloire dans l'armée de Notre-Seigneur Jésus-Christ Croyez aussi, d'après ma parole, que la vertu de ceux qui viendront dans ces contrées sera grandement éprouvée, et quelque diligents que vous ayez été pour acquérir certaines vertus, elles ne seront jamais supérieures à vos besoins.

Mais ces discours n'ont point pour objet de vous faire envisager le service de Dieu comme un joug pesant et intolérable : son service, vous le savez, est délicieux et l^er. En effet, si vous cherchez Dieu dans la vérité, si vous entrez avec ardeur dan^ les voies qui conduisent vers lui, vous sentirez dans son service des joies si abondantes et si pures, que toute l'amertume que renferme la victoire de

(0 MaU., XVI, 26. '■ ':

soi-même en sera tempérée et adoucie. Mon Dieu, que les hommes sont ignorants des incomparables délices auxquelles ils renoncent lorsqu'ils combattent faiblement leur ennemi, privant ainsi leurs pauvres âmes de la connaissance des boutés divines et des consolations accordées à cette vie de douleurs ; si l'on considëre surtout que cette existence privée des grâces divines n'est qu'une mort continuelle, au lieu d'être la vie.

Je crains que le démon ne tente quelqu'un d'entre vous, en faisant paraître à ses yeux, comme des fantômes, certaines épreuves de la vie que vous avez entreprise. Que ne ferait-il pas s'il vous trouvait sur un terrain plus favorable à ses attaques? Ses secrets conseils ont pour but de vous rendre inquiets et malheureux, sans profit spirituel pour vous-mêmes, et sans utilité pour les autres. Il vous murmure en secret : Que faites-vous? ne voyez-vous pas qu'avec tous vos efforts vous perdez votre temps et vos peines? Or ces pensées sont la tentation ordina*u*e de ceux qui se sont dévoués au service de Dieu. Résistez avec énergie, avec constance, je vous en conjure au nom de mon amour pour vous. En effet, ce venin est si pernicieux à la piété et à la perfection de la vertu, que non-seulement il nous trouble au milieu de la carrière, mais il remplit nos âmes d'une amertume et d'uneangoisse qui les accompagnentpartout. Que chacun d'entre vous, en quelque situation qu'il se trouve placé, se rende premièrement utile à lui-même et ensuite aux autres; et qu'il demeure convaincu que nulle part il ne servira Dieu d'une manière plus agi'éable que dans la place où il a été mis par ses supérieurs. Ayez cette assurance que Dieu, lorsque le temps en sera venu, saura bien inspirer à vos supérieurs la pensée de vous envoyer où vos travaux seront le plus féconds. Ainsi vous accomplirez avec joie et avec amour d'immenses progrès dans la vertu ; votre temps sera bien employé, ce temps si précieux, et dont tant de personnes ignorent la valeur : — quel ne sera pas le compte rigoureux que nous devrons à Dieu de nos

oisivetés? Les hommes agités et inconstants ne font aucun bien où ils voudraient être, parce qu'ils en sont absents, et n'en font pas en la place où ils sont, ni à eux-mômes ni aux autres, parce que leur esprit est ailleurs.

Vous tous, mes Frères, qui demeurez dans le collège de la Sainte-Foi, je vous conjura de vous exercer longtemps et profondément dans la connaissance de votre faiblesse et de révéler entièrement vos imperfections à ceux dont les conseils et l'assistance vous doivent être avantageux, comme sont vos confesseurs, et les Pères de la maison qui ont le plus de lumières ; par ce moyen vous pourrez y au sortir de cette demeure, être le médecin de vous-mêmes et des autres, en raison de l'expérience et de la science que vous auront communiquées vos maîtres dans la vie spirituelle. Goûsidérez que vous allez vous trouver dans des tentations bien nouvelles et bien vives, lorsque deux ensemble, ou même isolément, vous serez sur terre et sur mer environnés de périls, de la part des hommes et des éléments, tels que votre pensée ne les peut concevoir à cette heure; et si quelques-uns d'entre vous ne se sont pas grandement et longtemps exercés à vaincre les mouvements déréglés de leur ânie, et à discerner les embûches du plus subtil de tous les ennemis, je vous laisse à penser dans quelle peine ils vont être, en provoquant le monde, dont tome la puissance vient de l'esprit du mal (1). Comment pourront-ils, sans l'humilité la plus profonde, résister à leur ennemi? — Je conçois encore une autre crainte, qui est que le démon, par ses artifices, ne se transforme en ange de lumière (2) , et ne séduise quelqu'un d'entre vous , en lui représentant les grâces infinies que Dieu vous a prodiguées, et les misères dont sa bonté vous a retirés, pour vous appeler dans la Compagnie de son Fils Jésus-Christ; et que de même il ne vous insph'e une sécurité fausse et

(1) Joan., 1, 19.

(2) 11, Cor, II, 14.

^:fv

UfBB VL —LETTRE PREMIÈRE. 159

pernicieuse, pour vous faire demander d'être envoyés prématurément, sans attendre Theure de la moiS({pn. Tel serait, peut-être, votre langage : Si Dieu, dans un intervalle si court, nous a comblés de tant et de si grands bienfaits, dans cette sainte demeure, combien plus ne fera-t-il pas, lorsque nous serons envoyés pour la conversion des ;infldéles? Cette pensée, que le démon éveillerait en vous, tendrait à vous rendre absolument inutiles; mais cette ruse de Fennemi peut être évitée de deux manlèriéS dift^reptes : la première est de considérer combien d'hommeji' pêcheurs, s'ils avaient eu le bonheur d'être lavés des sijM^^s de leur vie passée, trouveraient dans l'école^ i^|i|î^^ Vous êtes, si la grôce les y avait appelés, non-séuRfllIPt la. réformation de leur vie, mais le moyen de vous surpasser en zèle et en vertu et de vous remplir de coriftîsion. Je le dis afin de vous pénétrer de cette opinion, qui est véritable, qu'ici rien ne vous laisse la liberté d'offenser Dieu, et que tout vous permet ^e jouir de lui. Ceux qui ignorent d'où naît un si grand bien, fruit naturel de la résidence en cette maison et du commerce de ses babitaîits, l'attribuent à leur propre vertu; ils négligent alors ce qui leur a paru de moindre importance, quoiqu'il en ait une considérable : mais la présomption qulls font voir est le fait de personnes très-imparfaites et dignes de peu d'estime.

En second lieu, vous devex vous appliquer avec énergie à soumettre votre volonté et votre jugement à ceux de vos supérieurs, par la conviction où vous devez être que Dieu, dans son infinie bonté, leur inspirera, touchant votre conduite, les pensées le plus en rapport avec vos intérêts spirituels. Appréhendez sur toutes choses de leur adresser d'indiscrètes et pressantes sollicitations, comme font certams,qui ne cessent de solliciter leurs supérieurs, que lorsqu'ils leur ont, pour ainsi dire, arraché ce qui fait l'objet de leurs désirs, et qui doit causer leur ruine. S'ils se voient refusés, ils se plaignent hautement ; la vie leur est amêre et tasupportable : les insensés qui ne comprennent pas que

cctle ameiLume, que celte vie douloureuse, et qui le devient tous les jom^s davantage, est le fruit nécessaire de leur vocation négligée, et de leur continuel effort pour reprendre leur volaille, dont ils ont fait à Dieu le solennel abaïKlou î Plus ils veulent écouter Tinclination de leur esprit, et plus leur vie est tourmentée et malheureuse. On en a vu, de ces maîtres d'eux-mêmes, de ces maîtres de leur volonté et de leur jugement, qui n'obéissaient d'ordinaire à leur supérieur; que si son ordre était d'accord avec leurs propres désirs. Die^u vous préserve d'être mis en leur rang! Aiiisîj dans les offices domestiques qui vous sont confiés par le supérieur, obéisses avec dévouement; que la grâce de Dieu vous aide à déjouer les artifices du démon, qui s'efforcera de vous persuader qu'un autre emploi serait plus favorable à votre avancement spiritud, afin de vous détourner d'accomplir le devoir qui vous est confié! C'est à des embûches de ce genre que sont exposées d'ordinaire les personnes qui se livrent à l'étude et aux travaux de l'intelligence.

Je vous prie avec les plus vives instances, au noni de Jésus-Christ lui-même, de vous efforcer de triompher du démon, dans les emj^l^y^esplus humbles et dans ceux qui vous rabaisseront davlmege, étant mille fois plus zélés pour éloigner les tentations qui naîtront de votre devoir, que pour travailler et souffrir, afin de remplir ce devoir même. On voit assez de gens qui satisfont extérieurement à la règle, et qui, dans l'intérieur y sont infidèles, parce qu'ils négligent de réprimer leurs inclinations mauvaises et d'éloigner les obstacles que sème le démon dans le champ du devoir pour entraver les progrès de la vertu. Toute leur vie s'écoule dans la tristesse et dans l'amertume, sans qu'ils fassent un seul pas dans la religion et dans la vertu. Que nul ne s'abuse: on ne saurait exceller dans les grandes chQtfBB, si l'on n'a d'abord excellé dans les moindres. Cette errénr est principalement celle des personnes qui, séduites par l'jig[iiparence de la piété et par un faux zèle du salut

des âmes, rejettent la croix légère de Tobéissance, et en embrassent une plus pesante en la place, sans considérer, hélas! que celui qui ne peut supporter un fardeau léger est parla même incapable d'en endurer un considérable. Ceux dont la faible vertu et l'imparfaite obéissance ne veulent embrasser qu'ime grande entreprise, écrasés bientôt par Timmensité de son poids , rejettent ce fardeau tout en maudissant leur erreur. Peut-être même en est-il, de ceux qui prennent la mer à Coïmbre pour se rendre aux Indes, qui, se voyant à peine en présence des flots soulevés et des dangei^ de l'Océan, préfèreijj le collège qu'ils viennent de quitter au séjour du navire. On a vu de ces fièvres de vertu que refroidissait la. seule traversée des Indes : et si quelqaes-uns ont porté leur ardeur jusqu'au terme du voyage, dans les courses au milieu des pays barbares, accablé spar mille souflfrances, environnés de dangers infinis, on les verra, si la vertu n'a point jeté de profondes ' rawnes au fond de leur âme, succomber à l'entrée de la; carrière; l'ardeur qu'ils portaient en eux s'est éteinte, et ceux qui dans le Portugal soupiraient après les Indes, id; redemandent à grands cris le Portugal. De, crainte qu'un pareil malheur n'atteigne quelques-uns d'entre vous, qui vivez encore dans la paix et les douceurs de ce collège, et qui, vous échauffant d'une sainte ardeur, ne demandez qu'à voler à la conquête des âmes, considérez qu'au milieu du coi5i)at qu'appellent tous vos vœux, et lorsque votre courage se sera refroidi, peut-être vous éprouverez une peine très-amère par le regret de votre collège. Considérez aussi les douloureux effets de ces fruits si subits et si prématurés de la charité; combien il est dangereux de se porter aux œuvres les plus grandes, lorsque les forces ne doivent pas répondre à l'étendue des intentions.

Mais ce discours n'a point pour objet d'affaiblir votre

sainte ardeur, de détourner vos courages des œuvres les

plus difficiles, ou de vous empêcher de devenir les zélés

propagateurs de la religion de Jésus-Christ, et de laisser h

VOS successeurs d'éclatants exemples de vertu et de sainteté ; il est fait uniquement pour vous exciter à devenir forts dans les occasions ordinaires, afin que vous éprouviez, dans la tentation et dans la lutte, quelle est la mer sure de vos forces, et que vous placiez votre espérance et votre confiance dans le secours de Dieu seul. Que si vous faites paraître tout le courage et toute Ja persévérance qui sont au dedans de vous , j'ai la ferme confiance que, croissant chaque jour en ImipUité ef en vertu, vous attirerez un grand nombre d'ipflâôled dans le troupeau de Jésus- Christ, avec une joie întériàjjr» et tine paix infinies, en quelque lieu de la terre que vdijs iSlpyea placés. Car il est naturel que les médecins spiriljiels,' qîli cpnnaissent à fond les désordres et les maladies de leur âme, et qui savent y porter remède, soient les meilleurs médecms du prochain, et puissent l'assister dans ses épreuves, au péril même de leur propre personne : ceux qui s'étudient à connaître leurs inclinations mauvaises découvrent et guérissent aisément les ' mêmes infirmités dans autrui ; ainsi ceux qui sont pénétrés de douleur à la méditation de la Passion de Jésus-Christ font passer la même douleur dans l'ân^e de leurs frères : comment, en efiet, ferait-on partager les sentiments don| soi-naême on n'est pas rempli et pour ainsi dire in^prégné? Mais je reviens au récit commencé des affaires du Japon dont je me suis écarté. Dans la patrie de Pau| de Sainte- Foi, de qui nous avons éprouvé toute la charitable etfraternelle affection, le gouverneur delà ville, les ppncipapx habitants, tout le monde nous a reçus avec une amitié parfaite; on considérait avec une admiration profonde les nouveaux prêtres qui arrivaient de Portugal. On n'a fait paraître aucun déplaisir de la conversion de Paul à 1^ religion chrétienne : on incline plutôt à lui témoigner du respect, et tous ses parents, ainsi que ceux qui avaiejit des relations même éloignées avec lui, le félicitenf d'être $110 jusqu'aux Indes et d^avoir vu des choses que seul de 869 concitoyens il a vues. Le seigneur de la contrée étoit h six

Lpnip VI.— LETTBE PREMIÈRE. i|SS

lieues de Caqgoiima ; Paul ét^nt allé lui présenter ses hoijar mages, ce seigneur se réjouit vivement de le revoir et lui fit 1^ excellent acc|iei(. Il lui fit des questions infinies sur les pfluti^ps, |e PPlirfige j^ilitaire et les richesses des Porr fog^ : elt pajil \^ gy^fit répondu sur pe^ difl^épents points, i} téniQigng la pji^s vive sj^tisfaption de ce qjn^ ay^i); en-: i&a^n. I^aul ayalt ^yec lui Timage peinte sp l^ois q\ très? ,9rti$1;eiQen1; faite de la Très-8§in1;p-Yierge let de l'Pnfaqt Jésu3 reposant sfjfv le sein de ^a Afère, image qup mw ^¥ipp9 apportép de§ Indes. Iji la fit voir auprinpe, qiU, r^y.^j: pppsidiérée, fpf; d'a))ord rempli d'^tionpement, et ensuite, SjS ine1;tapt ^ genopx^ la vénerie pieusement, ^t commanda à tous ppuç qm l'pntouraiepf d'inciter son eiiemple* Ifa mèrp ^ pp prince, ^yant égaipmepf vu cptte ipaage, y prit îin Plaisir infini mêlé d'ppe profonde admiration. Peu de temps après le retour jie Paul à pangoxinia, elle envoya quelqu'un 4e PQijÛ3ppp pQpr en demander une cppîe, à tel prix fli|e pe fût; .mais les fppyens pour cette œuvre manquant 4 C^ngoxima, son çiésir ne put être satisfait. Cl|3tta mêpae pffpcjBsse pous a fait demander de iui pnvoyer par é(aj|; te§ artic^ps de \f^ r^ligiou chriétieunfe. Paul y a pqnsar cré Plusieurs jours, ef H rédigé dans sa langue une e^pli- C§f^Qi} éf^çl^^ des mystères et des pratiques du pbrfstia-

mm

Qroyp^E à pia parole , et rendez grâce à Dieu : p'est une parrjère iipmen^e qui s'puvpe devant vous; et votre ?èle, s'il pQt as§pz uxjl^i, s'y pourra déployer avec avantage. Si Upim possédions la langue jappuaisp , depuis longtemps 1^03 §|h4^P$ lu^f en culture cpç campagnes désertes, et saps fiouie pous aurions recueilli la moisson d'^es la plus abondaufil^ Papl, qui} Ig j(Wr et la nuit, annonce la foi parr mi j^ P9r^t§ et setf vnis, a déjà, pour fruit de son zèle, Cûfkv^ jb )9 rdigion de Jésus-Christ sa femme , sa fille et ^!P9iPW^ 1^ t^^ propres. A cette heure, le changement ^ i^fSfflifà^ (SRi se dl^clareqt chrétiens n'excite aucun WnBffl^ {«A IftPRRjps, ipstruits pour la plupart dans ]m

.caractères, apprennent bientôt nos prières. Si Dieu permet ^que nous connaissions en peu de temps la langue, afin d'expliquer les mystères de la religion, nous serons à même de servir avec fruit la cause de Jésus-Christ : tandis qu'au milieu de ces peuples nous ne sommes aujourd'hui que des statues muettes. Ils parlent de nous, ils disputent à notre occasion, et nous demeurons sans parole, étant ignorants de leur langue naturelle. A cette heure nous revenons à l'enfance en apprenant les éléments de la langue, et plût à Dieu que nous eussions la candeur et la simplicité des enfants ! Nous cherchons en effet à leur ressembler, dans l'étude de la langue du pays et dans la méditation sur la simplicité de leur âge. A bien des titres , nous devons à Dieu de grandes actions de grâces pour nous avoir amenés dans ces contrées infidèles où notre premier devoir est de nous oublier tout entiers.

Tout est au pouvoir des païens ennemis de la vraie religion, et nous n'avons que Dieu seul en qui mettre notre confiance et de qui réclamer la protection. Dans notre patrie, où fleurit la religion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il arrive, par une merveille extraordinaire, que les hommes et les créatures, que l'amour des parents, du pays, des étrangers, le commerce de l'amitié, les agréments de l'existence, les soins dé la maladie, nous empêchent de reposer en Dieu seul toutes nos espérances. Mais ici, loin de la patrie, au miUeu des barbares, en ce pays où tous les secours, toutes les ressources du monde nous soijit etilevés, nous ne devons espérer de secours que de Dieu;^ ïéellenient la pensée de ses bienfaits infinis enverft'^wcis doit nous remplir d'une honte et d'une confusion extrêmes. La divine miséricorde est, pour ainsi dire, sensible à nos yeux ; nous qutlsommes venus dans ces pays pour étendre le domaine de notre sainte religion, nous voyons avec évidence que notre vocation est le bienfait le plus insigne de la grâce. Dieu nous a conduits au Japon, afin de nous âé-gager eqtiirement de Tamour des choses terrestoiS^ÔBi

nous tenait enlacés et nous permettait à peine d'avoir notre espoir en lui, de sorte qu'à cette heure nous sommes tout entiers dans sa main et sous sa puissaiîce. Unissez- '^ vous à moi, je vous en conjure, pour rendre à Dieu les ac- ^ tions de grâces que mérite un pareil bienfait ; et ne permettez pas que je demeure ingrat envers sa Providence. L'ingratitude a pour effet de détourner le courant de la divine miséricorde et de priver de nouveaux dons, plus précieux encore, celui qui se montre ingrat après les premières grâces.

Nous ne devons point vous laisser ignorer les autres bienfaits dont nous nous sentons redevables envers Dieu , afin que vous vous unissiez à nous pour rendre d'immortelles actions de grâces à notre bienfaiteur suprême. Dans les autres contrées , l'abondance des aliments fait naître et entretient des désirs eontraires à la frugalité et à la tempérance , et souvent il en eél iifeulté de sérieux inconvénients pour les âmes et poùp les corps. Les intempérants, dans les nombreuses et graves indispositions causées par la médecine, voient leur existence altérée et quelquefois perdue et souvent ils ressentent plus de misères par l'effet des médicaments, qu'ils n'avaient éprouvé de jouissances dans les délicQi^ leurs fêtes. De ces maux ils tombent dans des souffrances encore plus douloureuses : souvent ils se voient obligés de mettre leur vie entre les mains des médecins qui ne remédient que rarement à leurs maux, et la plupart du temps après des erreurs infinies et des guérisons imaginaires. J'estime donc un grand bienfait de Dieu qu'il nous ait conduits dans ces lieux exempts de toutes ces délicatesses, où lors même que nous le voudrions le plus, nous ne pourrions flatter nos appétits. Ici l'on ne tue ni ne mange aucunes volailles : on se nourrit d'ordinaire de légumes et de riz; on considère le blé, les poissons, les fruits de toute nature, comme des aliments recherchés. Aussi, pour la plupart, devons-nous à la tempérance une excellente santé. On. voit ici beaucoup de vieillards, de sorte qu'il est bien avéré

166 ii|ftE Yt— LBTTBE PfiâlitiiM:

que notre nature, qui pdrait insatiable ailleurè^^ j^xA se duffire à peu de frais. Ici nos corps sont dans l'état le plus prospère, plût à Dieu que la santë de nos ômés fût aussi parfaite !

Je me sens obligé de tous faire part d'iiné diitre pensée : Dieu semble nous faire entrevoir une grâce immense, et pour l'obtenir, vos prières et vos Saints-Sâcriflceà petitènt nous seconder efficacement; n existe un grand iioitibre dé bonzes japonais, que le peuple respecte singulièrenient^ malgré leur vie criminelle qui n'est un mystère pour personne. La cause des honneurs rendus à ces bonzes est la rare abstinence qu'ils observent en apparence; car, d'après leurs règles, ils doivent se priver de chair, de poisson et de vin; ne vivre que de légumes, de fruits et de riz, et prendre seulement un repas chaque jour. Ces bohzes, ainsi que je vous l'ai dit, sont en grand notiibre, et leurs couvents ont des revenus médiocres. Mais ëii raison de cette ettrôme fiiigalité, et aussi parce que ceux qui portent iln habit pareil ft celui de nos clercs doivent, sous pèifae de mort, s'iiiterdirfe tout fcbttimei'ce avec les femlnes , et que les bbriïeis récitent avec art certaines histoires ou pliitOt certaines fables de leut" religion , ils sont en grande vénératlbii parmi le t)euple.

Mais commfe la vérité chrétienne est renneihiè déclarée fle leurs pr^ugés et de létœs erreurs (1), il est à fcraihdrè ipi'ausfeitôt que iioùs auroiiâ entrepris de leur anndfacer rËvâhgilë, et de découvrir leurë inëûSonges, ces esprits Irrités rie se tournent violemment contre nous. Nous n'avbris qu'ime seule pensée, qui^ est d'attirer les Japonais â ia connaissance du Sfeigneut Jésus-Christ et de nôthe Sslirilë Foi, et nous espérons y parverih*, avec le secours de notre divin Maître. Le petlple entier ne nous inspire àticutlë appréhension, si les bonzes ne le soulèvent pas contre nous.

^ (1) Lettre à Ck>îiiibre.— Mais la doctrine chrétienne qne nous professens, Staiit diâmÀralement èoiitraire à leur cddétitutioii et à leui» tèglès...

Nous n'engagerons témérairement aucun combat avec les bonzes, maïs nous ne serons pas infidèles aux intérêts de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Car nous savons, par expérience, quils ne Jteuvent nous nuire que par lA permission de Dieu, et s'il nbus arrive de donner notre vie pouf une cause si sainte et si belle, nous l'envisagerons comme un des plus signalés bienfaits de Dieu, et nous serons encore reconnaissants envers ceux qui nous auront délivres de cette vie de mort, pour nous introduire dans la vie étemelle et bienheureuse. Ni les menaces ni la terreur ne sauraient nous empêcher d'annoncer les vérités de la Foi. Dieu nous a commandé de préférer le salut des âmed à notre propre vie (1), et nous voulons obéir à ce souverain précepte et suivre la voix du Maître divin : lui-même nous sera propice et nous donnera le courage et les forces nécessaires pour arracher les Japonais aux épaisses ténèbres de leurs superstitions et pour faire éclater à leurs yeux les splendeurs de l'Évangile.

J*ai la ferme espérance que le secours de Dieu ne nous sera pas refusé pour notre entreprise ; car, nous n'avons aucune confiance en nous-mêmes, et nous avons mis toute notre espérance dans la force souveraine et infinie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de sa sainte Mère, de tous les anges, et sous le principal patronage de S. Michel Archange, prince de l'Église militante. Nous plaçons un merveilleux espoir en cet Archange, patron et protecteur du Japon; nous lui recommandons chaque jour dans nos prières^ ainsi qu'à tous les anges gardiens des Japonais, le sùccèâ de notre entreprise, afin qu'ils intercèdent Sans cesse auprès de Dieu, pour la conversion et le salut de toutes les âmes leurs clientes. Nous implorons aussi sans cesse le secours de tous les saints en faveur de ce peuple infortuné, les suppliant d'être nos médiateurs auprès de Dieu,

(1) Lettre à Goîmbre. — D'acheter le salut des âmes au prix de notre nié,...

créateur de tant d'âmes, faites à son image, pom* obtenir leur salut éternel , et nous ijyons l'espérance que, dans l'invocation de ces céleste» jarotecteurs , la faiblesse et l'imperfection de nos pn^Éjà seront suppléées par les prières efficaces des esprits Wroheureux qui prient avec jious et qui ne cessent de présenter à Dieu nos humbles efforts pour glorifier sa Trinité sainte. Ce sont tous ces secours qui viennent accroître en nous la confiance de la victoire et qui nous font mépriser davantage les embûches et les menaces du démon avec toutes ses fureurs et toute sa puissance. En effet, ne serions-nous pas insensés si nous nous reposions en notre sagesse et en notre vertu ? Mais Dieu, dans sa providence adorable, permet nos égarements, nos misères et les attaques de notre ennemi, pour anéantir l!esprit propre, pour humilier l'oi^eil et nous enseigner le véritable abaissement et la solide humilité, afin que, détachés de nous-mêmes , nous n'ayons plus aucune confiance que dans la protection de Dieu. C'est là smiout qu'il fait éclater sa miséricorde et qu'il se souvient de nous avec plénitude ; il enseigne nos âmes par des conseils intérieurs, il nous révèle notre propre insuffisance; alors même qu'il a permis que nos âmes soient agitées par les épreuves et les périls de cette vie, c'est afin que notre confiance en nous-mêmes ne nous fasse pas oublier la protection du meilleur des pères. Ce sont ceux qui veulent d'eux-mêmes entreprendre les œuvres les plus hautes, qui tronvent bien plus d'embarras et de fatigues à surmonter les dîfiDicultés légères, que n'en trouvent dans les épreuves et l^^périls les plus redoutables ceux qui s'oublient euxmêmes et qui mettent leur espoir en Dieu seul.

Nous devons aussi, pour notre repos, vous faire part d'une sollicitude qui nous presse, afin que vous nous assistiez de vos prières et de vos Saints-Sacrifices. Dieu connaît le nombre et la grandeur de nos fautes , et nous sommes troublés par cette pensée, que le souffle de sa grâce peut BOUS être refusé pour le succès de notre entreprise, si nous

n'éprouvons en nous-mêmes une rénovation entière de nos mœurs et de notre existence. Nous réclamons à cet effet le concours des prières de tous les membres de notre Compagnie et de ses amis spirituels, afin d'être mis en état de faire partie de l'Église universelle, épouse de Notre-Seigneur Jésus-Christ; et nous avons la confiance que l'Église nous fera partager ses innombrables mérites et sera notre protectrice auprès de son divin Époux, Jésus-Christ notre Père, et de la très-sainte Mère de Jésus-Christ. Jésus et sa Mère présenteront toutes ces prières à notre Père Éternel, la source et l'auteur de tous biens , afin de nous obtenir la grâce de persévérer dans notre ministère , de voir nos erreurs ensevelies sous l'immensité des divines miséricordes, et nos âmes toujours inondées des grâces les plus pures. C'est pour son seul amour que nous sommes venus dans ces contrées, j'en atteste son regard qui lit dans nos pensées et dans nos cœurs, et pour racheter les autres hommes de la servitude invétérée du démon. L'ennemi des hommes veut se faire adorer à la place de Dieu sur la terre, n'ayant pu l'être dans le ciel; et déchaîné dans le monde, il fait éclater ses fureurs sur tous les hommes en général, et en particulier sur nos infortunés Japonais.

Mais nous devons à présent vous parler de notre séjour à Cangoxima. Nous y sommes descendus, parce que le vent était déjà contraire pour nous rendre à Méaco (1), la ville la plus considérable du Japon , rendue célèbre par les palais du souverain et des principaux seigneurs. On dit qu'après cinq mois reviendra le temps favorable pour le voyage de Méaco : alors, si Dieu le permet, nous mettrons à la voile. Méaco est éloignée de 300 lieues de Cangoxima ; on nous a raconté des merveilles de la grandeur de cette ville. On dit qu'elle renferme plus de 190,000 maisons , et qu'il s'y trouve une très-fameuse académie et quinze principaux collèges pour la jeunesse, ainsi que plus de vingt monas-

(1) Méaco, métropole du Japon (vers le 35** lat. N.).

170 LIVRE Vl.— LETTRE PREMIERE.

tères de bonzes, appelés Legioxes, et de bonzëssës, appelées Harriacates. Il existe au Japon cinq académies prîncipaieâ, celles de Goyàn, de Negroii, de Frfenoïaitia, d'tïomidil, tbutes situées à peu de distance aux ehvirôtis de MéacO, et fréquentées chacune par près de 3,500 écoliers, et celle dé fiâiidou, la plus considérable et la plus i)euplée de toutes, et aussi la plus éloignée de Méaco (1). Le territbire de Bandou est d'une grande étendue et gouverné par six princes, dont un, le plus puissant, est le suzerain des autres : luimême dépend de Temperem* du Japôh que l'on appelle le gratîd empereur de Méaco. On raconte de telles merveilles de la grandeur et de la gloire de ces universités et de ces villes, que nous désirons les contempler par nousmêmes et les observer dé nos yeux, et nous vous transmettrons le résultat de nos découvertes et de nos observations. Outre ces universités , il en existé t)lusieurs d'une moindre importance.

Si nous voyons les esprits de ces peuples disposés à recevoir favorablement la semence de l'Évangile, nous avons le dessein d'écrire à toutes les grandes universités chrétiennes pour leur inspirer la sainte pensée et la conviction salu-^ taire du devoir que nous remplissons déjà nous-mêméâj afin qu'ils apportent le secours dé leurs vertus et de leur science poiir remédier à tant de misères spirituelles et diriger un peuple innombrable d'infidèles vers la cotthaîssance et le culte de leuf Créateur et Sauveur. Nous écrirons à ces docteurs comme à nos supérieurs et à nos Pères, nous qui ne devons nous considérer que comme les derniers de leurs Frères ; et nous leur ferons cofahàitre les fruits de bénédiction qu'ils iJourraiént eux-mêmes recueillir dans

(1) Nous n'avons pu nous procurer de notions touchant ces académies. Les livres jaiionais qui seront bientôt, nous devons l'espérer, dans le domaitie général de la science, nous feront connaître la constitution et là valeur de ces grands établissements littéraires. Nous sommes également dépourvus dinformations au sujet des bonzes et des bonzesses, de ces Legioxes et de ces Hamacâies dont parle notre Sâiiit.

hiiHÈ Ti.— tÈtîRE pMèmIËiïe. 171

m cbiiti'éed 5 flëjà nous letir deirlandons àrec les {iltis tive^ iiistâiiced^ s'il en est qui ne puissent Tenir vers nous, qu'ils secotidetit les desseins des personnes qui voudront se dé- Tbtlëi* â la glblrë de Dieii et au saldt des âinëè (1). DieU lent rëseftè ici dèè fcorisolatiotis Spirituelles bien plus vives et pltul fécondes pour le salut qu'en aucun lieu du mondé. Et di là ^anééMr de cette mission sainte nous eii impose lé devoir, nous n'hésiterons pas à adresser nos vœux aux iJiedà du Sotitërain pontife. C'est lui, le vicaire de iésus- Ghirlst, le père dé tous lés peuples, le pasteur unitersel des clirëtiens, qUl doit avoir pour enfants tous ceux qiii veùlétit enttër dalis lé Sein de tiotre religion et dëtuijre Église, et sous là dottliiiàtion du P6re des fidèles. Nbullliiviterons aUsdi toutes lés saintes familles de religlë(i£ bénies de DliBù; et qtte le zèle d'étefadrè le ndm chrétien possède et dévore, à venir étancher leur divine soif du saîut des âmes parmi léô lies dti Japon et jusque dans la Chhie (2). Ce dernier éûSpite est ëticbrè pluSilhfaieilse que lé Japbti, et l'entrée Ubus éti est butèlife par leâ habitants èiix-ttlGIlies dé qtii nous ti*avohs rien à crahidre, si nous en èf %ons la parole d'uti prince japonais doiit là faveur, avec la grâce de Died, ëert mérteilleùsémënt Ôbtré causé*

Le Souverain du Ja|)bil MfMi du soilvëhtiti dé là Otiiné, et en ténioignage de isénl^ilitié, il en a l'anneau et le scéàtli, afin de remettre àiiï ià)pfonais se fendant eh Chine une marque offldeile pour se faire reconnaître, scellée du cachet impérial. On dit qu'un grand nombre dé Bàtlïnents japonais font le toyàge de Chine dans l'espace dé dix & douze jours. Nous avons flè maghifiqttes espérances, si Dieu nous accorde seulement dix années d'exîstefacè, ilë voir Ici d'admirables fruits produits par ceux-là

(i) Lettre à Coîmbtè.— Qu'ils soient persuiadés qu'ils trouveront en nous la sbtriiilssibti et le dévoilement les plus absolus pour concourir à leurs

(2) Lettre à Coîmbre. — Si grand que soit leur nombre, il doit rester une aià^îé càttière pdUr le zèle et les travaux d'un plus grand nombre encore.

mêmes que les Japonais ont initiés à la connaissance et à la pratique de la véritable religion. En la cinquantième année de ce siècle, nous vous écrirons longuement sur Méaco et sur la disposition des académies à l'égard de la religion chrétienne. Dès cette année, deux bonzes instruits dans les collèges de Méaco et de Banda, accompagnés d'un grand nombre de Japonais , doivent se rendre aux Indes afin de s'instruire des mystères de notre religion.

Le jour de la fôte de saint Michel, nous avons été admis en la présence du prince de Cangoxima qui nous a reçus avec de grands honneurs et nous a recommandé de conserver aveç.cjp grand zèle les monuments de la loi chrétienne : sf 4>!5"t)rince en reconnaissait toute la vérité et la sagesse, lé âéinon en étoufferait de rage. Après quelques jours, ce prince a permis à tous ses sujets et vassaux d'embrasser la religion chrétienne.

Je vous ai réservé ces favorables nouvelles pour la conclusion de ma lettre, afin d'augmenter votre joie et votre reconnaissance envers Dieu. Cet hiver, je pense, se passera pour nous à développer d'une manière étendue, en langue japonaise, les articles du symbole : nous ferons imprimer cette cxplicatio&j.a&i de faire connaître la religion chrétienne en un gnuRÏ^i^ de lieux, où nous ne pouvons être prés0i^ j^^^ et d'instruire ainsi tous

ces peuples. Nous lixiiOT^^^j^ secours de la connais-

sance des caractère* :3^^ssèdent la plupart des Japonais.

Notre Paul traduira fidèlement en sa langue naturelle tout ce qui nous aura paru nécessaire pour le salut des âmes.

C'est à cette heure, en présence de la carrière immense ouverte à votre apostolat, que vous devez faire éclater devant Dieu et devant les hommes toute votre ardeur pour la religion. Et vous l'aurez fait, mes Frères, si vos actes et entière rendent témoignage de l'humilité de votre Ltous abandonnez h Dieu seul les intérêts de votre

rëpatation (1). Dieu saura bien vous concilier, s'il le veut, l'estime et la confiance du monde; et s'il vous en prive, ce sera dans l'intérêt de votre âme, et pour ne point vous exposer au péril de vous attribuer les dons de Dieu. Une pensée me console, c'est que vous découvrez tous les jours dans votre intérieur des imperfections si grandes et si déplorables, que vous frémissez à la seule pensée de concevoir de l'orgueil, et que vous y prenez un accroissement d'amour pour la perfection spirituelle. Ces sentiments de votre part désarmeront la rigueur des jugements d'autrui. La louange des hommes vous paraîtra naturellement une croa pesante, qui vous fera souvenii' de vos péchés et de vos îndinations perverses.

Mais il est temps que je cesse d'écrire, car je serais infini, si je voulais vous dire mon amour envers vous tous, et envers chacun de vous en particulier. Si les yeux du corps pouvaient pénétrer dans les âmes qui sont unies ensemble par les liens du divin amour, vous verriez, mes Frères, toutes vos images gravées dans mon cœur, et si vous n'y reconnaissiez point, comme dans un miroir, votre vive ressemblance, ce serait par l'effet de l'admiration que je porte à votre vertu, et de l'humble opinion que vous conservez de vous-mêmes; cette humilité profonde ne ;1|M9 permet pas de vous reconnaître en ma pensée, où néanmoins votre image est si profonde et si sensible.

Je vous conjure, mes Frères, de vous tenh* unis par une véritable et sainte amitié, sans que jamais nulle offense divise vos esprits : que votre désir de tout accomplir et de tcntt souffrir pour Jésus-Christ vous donne la volonté et la force de vous aimer parfaitement tous et d'éviter toutes les contradioÉBite qui pourraient naître entre vous. Souve-

(1) Lettre à Ck)mibre. — Appliquez-vous à faire paraître votre zèle et votre piété dans Taréne céieate. Vous y réussirez si dès ce monde vous cultivez au fond de vos âmes et vous faites passer dans toute votre existence k véritable humilité : laissant à Dieu le soin absolu de votre réputation et 4e Vtxkiasité de votre ministère.

*7ft LlVip y;. -:|.BTTSE DHHI^ilPffif

nez-vous des paroles de Notre-Seigneur Jésus-GJmst : J^s hommes vous reconnaitront pour n^e^ disciples 0, votre (mour. des f4ns envers les autres (1).

pue le Seigneur Jésjîis-Çljrist nous décpuvre aa sainte yplopté et gue ^a P$oyidenpe nous donne la fopce de TaiBr ppmplir (2) !

Çangpiima, 3 npvpn)J)re 1549.

Tout yôfre pn J.-C.

LETTRE IL

Aux PP. GMpard Banée, Balthaaar Gago, et DI090 de Garvalho (3), k Goa.

Que la grâce, etc.

Ayant reconnu par moi-même, en cet empire du Japon, les dispositions les plus heureuses pour accueillir notre sainte religion, et en procurer Taccroissement; me rappelant d'une autre part les désirs enflammés qui depuis longtemps TOUS consument, en vue de l'extension de la gloire divine , ces désirs de prodiguer vos secours au prochspi pour lui faire trouver le salut de son âme : je me suis seûfl la confiance, et j'ai présumé, d'après la connaissance aue j'ai de vos âmes, que vous ne manquerez point^ avec le Sfecours de Dieu Notre-Seigneur, de cette force et de cetfje humilité qui vous aideront et vous soutiendront dans l'accomplissement de vos intentions, et qui vous donneront enfin la satisfaction de vos anciens vœux.

(1) Joan., XIII, 35.

(2) Uttre à Goîm|)re. rr- Qpe Dieu Nptre-Seigneur fasse pénétrer jbq iiob âip^ sa grâc« et sa yqlopté, pour que nous puis^ops nous y conforoier parfaitement jians tous f^os actes ! *

(3) L. p. piogo de C4rval|ip f)[iourp^ d'ppuisjemis»^, peu d^ temp9 aprè» la réception de cette lettre.

LIVÎIE VI.— LETTBE TROISI^IfE. |75

Je VOUS oriionne donc, en vertu de la sainte Obéissance ptpour rj^cçroissepaent de vos mérites, à moins que la fniadie n'arrête' Tjin de vous , à vous maître Gaspard, à BaJ1;ha?fpy Gagq et à Diogo de Carvall^o, de yenir au Japon, où je v^s. me rendre avec l'assistance divine, et c'pst à Méaco que vous n)e trpuvprez, je Tespèfe.

Vous, Balthasar G^go, et Diogq de Çaryalho, vous obéirez, pi3n4^t 1^ durée du voyage , à maître paspard, dans la prudence et rbumilité (duquel je me repose, pour accomplir cette charge avec la sagesse et le zèle nécessaires.

Étant parfeitement conyaincu, qu'à la vue ^e cette lettre, yous n'apporterez aucun retard à vous mettre en voyage pour venir ici, ainsi que me le donne à penser la profonde coupc^fssc^upe que je possède de votre piété et de la perfec- {iop de vos âmes, dévouées à l'obéissance ^u péril piême de la vie, popr l'aniour de Celui qui, le premier pour ppus^ S'es| fait qbçis^ç^nt jusqu'à la mort , je n'ajouterai pas une p^Qlp au sujet de vous-mêmes et de votre voyage, espérant que, conduits par Dieu, bieptôt vous abqrderez a^ f ^ppu dans une santé parfaite.

fÉprit de ma propre niain.)

Votre frère et votre arpi le plus tepdrp pn J.-Çi.

pmfgo^p, 3 BQvem})re 1549.

Prançois.

LETTRE m.

Que la gr^ce, et^

Si mon souvenir yqus est aussi cher que le yôtre me l'e^t à flf^oi-mêfpe, iious porterons plus lég^rppjent le poids de l'absence, etnous nous serons toujours présents par la pensée.

Je vous recommande, avep un intérêt que je np saurai^

exprimer, les places portugaises des Indes, qui ne possèdent point encore de nos Confrères. Nous leur devons tous nos soins à cause des bienfaits et des grâces dont le roi nous a comblés, nous qui demeurons dans les Indes. S'il arrive de Lisbonne quelques-uns de nos Frères qui soient prédicateurs, vous les destinerez à ces places ; dans le cas contraire, vous y enverrez d'autres sujets , dont la vertu et l'humilité s'y consacreront au service des Portugais, pour entendre les confessions , prêclier en public , former les enfants et les serviteurs à la pratique de la piété , exciter à la vertu les autres personnes par les exercices spirituels, et remplir les différents ministères de la Compagnie. En présence des gens sans religion, les gens vertueux opèrent une prédication de tous les instants par l'exemple de leur vie, et souvent, sans doute, ils obtiennent plus de succès que les prédicateurs dans la chaû'e ; car les actes ont une force de persuasion bien plus grande que les discours. Si dans le collège de Goa se trouvent des Confrères capables d'apprendre aux enfants la doctrine chrétienne dans toutes les églises de la ville, vous devez les y envoyer chaque jour à des heures déterminées pour y enseigner le catéchisme ; et les dimanches àinçi que les jours de fête ils donneront une explication de la doctrine et raconteront en même temps la vie et les actes de quelque saint. Le recteur du collège observera le même usage dans la principale église de la ville. Et s'il se trouve dans le collège d'autres prédicateurs, qui puissent enseigner aux enfants les devoirs de la piété, ils me combleront de joie s'ils s'acquittent de ce devoir, et si, dans le même temps, ils encouragent les gens du monde à l'amour de la religion, par l'exemple et la bonne odeur de leurs vertus. Tous devront se servir avec les Portugais de la langue vulgaire du pays, telle que la parlent les indigènes chrétiens et les esclaves (1), ainsi que j'avais cou-

(1) Dans les contrées d'Orient, et sans doute en tous les pays habités par des races absolument différentes, il existe une langue mélangée, dont

tume de le faire lorsque j'étais ici; ce langage pénètre plus aisément dans les oreilles, et de là dans l'esprit des auditeurs. Informez-moi de souvent ce qui se fait à cet égard. Je vous exhorte vivement à veiller avant tout sur vous-mêmes, ce qui est le point essentiel. V homme qui est mauvais pour lui-même, pour qui peut-il être bon (1)? Et comment pourra guérir les autres celui qui se néglige lui-même? Enfin comment peut être attentif et diligent en ce qui regarde autrui,- celui qui ne veille point à ses intérêts propres ?

Ayez soin que la plupart des élèves du collège soient des Chinois ou des Japonais : formez-les à la vertu et à la science, exercez-les dans la langue portugaise, afin qu'ici même où ils peuvent rendre triuiincnscs services , ils soient en état de remplir les fonctions d'interprètes. En vérité je ne vois point de contrées au monde où l'on doive recueillir de plus grands fruits spirituels, que le Japon et la Chine.

Cette année se rendront à votre collège deux bonzes japonais qui ont répudié leur sacerdoce impie et embrassé la foi de J.-C. Veuillez les traiter avec égards et avec amitié, ainsi que je faisais envers le Japonais Paul, lorsque j'étais avec vous au collège de Sainte-Foi. Le caractère des Japonais est tel, que rien ne les touche et n'influe sur eux connue la douceur et les procédés affectueux.

Vous m'enverrez ici les trois Confrères que j'ai dé-

La lettre sur les dispositions intérieures de l'âme, que j'ai jointe à celle-ci, doit être envoyée, pour y être lue, à

on ne peut se faire une idée que par la pratique. Telles sont la langue franque parlée à Constantinopie et dans les Échelles du Levant; la langue indo-européenne des Présidences de Tlnde; la langue anglo-chiçolse de Canton et de Macao. ^— Notre Saint , pour se faire tout à tous, précliait dans les idiomes les plus corrompus et les plus vulgaires. On sait que dans ses missions d'Italie, son langage à demi basque, à demi italien produisait parmi le peuple une merveilleuse impression. (1) Eccl., XIV, 6.

lit LITRE YL— LETTRE QUAtRlfellE.

toutes les autres résidences de la Compagnie dans les Indes.

Que J.-G. N.-S., dans sa bonté et dans sa miséricorde, nous rassemble tous dans son éternelle félicité I Amen.

Gongoxima, 3 noveml^re 15/i9.

François.

LETTRE IV

Au P« Antonio GoineB) de In Compagnie de Jéiins.

Que la grâce, etc.

Ma lettre du 3 novembre, c'est-à-dire d'avant-hier, qui était commune à vous tous, mes Frères de la Compagnie qui résidez à Goa, est si étendue, et si précise en tous ses détails, qu'il me reste à peine un sujet de vous écrire en particulier ; néanmoins, je veux vous rappeler que vous êtes continuellement présent à ma pensée et à mon souvenir , et que ma tendresse envers vous ne cesse jamais de désirer ardemment pour votre âme plus de grâces et de progrès spirituels, que vous-même peut-être n'en pouvez ambitionner.

Je veux également que vous preniez soin de tous nos Frères disséminés dans les Indes, et que je vous ai confiés, de manière à les diriger vers la perfection avec une infatigable ardeur. Mais, sachez-le bien, je ne vous recommande personne à l'égal de vous-même : je n'ai rien plus à cœur toi qui me soit d'un plus grand prix, que de savoir que vous employez tous vos efforts afin de faire avancer et croître votre âme dans une vertu toujours plus parfaite : et si j'apprenais que dans cet essentiel devoir vous laissez votre vigilance et votre zèle se ralentir même légèrement, je ne vous jugerais plus digne en conscience d'être chargé

dn salut d'autniij ou de tout autre office d'une sérieuse importance. Que si , au contraire, ainsi que je l'espère, et que je le demande constamment à Dieu, vous êtes ardent et plein de «êle pour tfendre vers le but, toujours présent à votre pensée, dé profcurer la gloire suprême de Dieu par Votre prôt)re peifectioii; si vous courez toujours avec un élan irrésistible et sans regarder en arrière ; si vous renversez à vos pieds tous les obstacles, fet que j'aie le bonheur d'en être informé, je ne désespère pas qu'un joUr n'arrive où je vous appellerai pour vous envoyer à Méaco oïl à Bandou, c'est-à-dire dans la citadelle et le camp des superstitions japonaises, et là s'ouvrira devant vous une vaste carrière à vos saints désirs.

Vous ne manquerez point de m'écrirè avec les détails les plus étendus, sur tous nos Frères qui vivent dans les Indes, sur ceux qui résident en Portugal et à Rome : vous me ferez connaître les œuvres de chacun, et les fruits qiii accompagnent leurs travaux dans la vigne du Seigneur. Je fonde, à l'avance, l'espoir d'un fruit spirituel très-abondant et d'une consolation infinie dans la lecture de ces lettres que vous m'écrirez ; je vous conjure donc de ne point m'en priver; n'épargnez, en cette occasion, ni le papier iii votre peine ; souvenez-vous que moi-même, qui ai si peu de loisir, ainsi que vous le savez parfaitement, n'ai point négligé de vous écrire de la manière la plus étendue, sur tous les sujets qui me paraissaient de nature à vous être utiles ou h vous intéresser : j'attends de vous en retour, fet je sollicite cette preuve de votre zèle et de votre reconnaissance.

Je veux que ¥0^8 empteyiez tous vos soins afin que les Confrères que j1ij[i^pë^ Goa au Japon se disposent à venir, toute aflbiré.iiiWÉâ&Jite, et se rendent sur-le-champ à mon appel; et afin d'exciter leur zèle, vous devez faire usage déTautorité que je vous ai conférée avec plénitude, à cet eflfét spécial. Vous connaissez les moyens et les voies pour y réusîsif avec efficacité, et en même temps avec dou-

180 UVRE YI. — LETTRE QUATHÈME.

ceur, en consultant les facultés et le caractère de chacun.

Le P. Cosme de Torrez, qui vous aime tendrement, vous écrit, et, dans l'ardeur de son affection à votre égard, il vous exprime différents vœux que je crains qu'il soit à cette heure difficile pour vous de réaliser; mais les vertes moissons doivent mûrir en leur temps, si Ton donne aux saisons l'intervalle nécessaire.

Sachez cependant que je vous destine une vocation plus sublime et plus vaste , que vous-même , et que ce Père , qui vous aime si profondément, ne la pouvez désirer. Je ne doute point, en effet, qu'avant trois années écoulées, vous n'ayez une lettre de moi, qui vous appellera vers l'une des plus fameuses académies de cet empire; et sans doute vous y ressentirez des consolations spirituelles plus vives et plus pénétrantes que vous ne sauriez le concevoir; vous rassemblerez une gerbe plus abondante que celle, si riche qu'elle puisse être,, des âmes que vous convertissez dans les Indes au prix de merveilleux efforts. Mais je reviendrai plus tard sur ce sujet.

n importe, à cette heure, et c'est l'objet de ma crainte, que votre intérêt excessif, à l'égard de tel de nos Frères appelé par moi, n'influe point secrètement sur vous, et ne vous fasse le retenir par de spécieux prétextes, et le conserver près de vous, en lui substituant quelqu'un autre. Je vous réitère ici mes ordres très-précis : gardez-vous d'une teUe infraction, et demeurez convaincu qu'en la commettant, ce dont Dieu vous préserve, vous pécheriez très-gravement contre le commandement formel de votre supérieur et contre votre propre devoir; et la faute que vous auriez commise serait de celles que Dieu chÂtie le plus sévèrement. Or, désirant moi-même vous préseiPt&t de ce péril, je vous commande, en vertu de la sainte Obâssance, de faire immédiatement partir tous nos Frères, sans exception, à qui j'écris et que je désigne par leurs noms, en les afqpelant où je suis; TOUS n'en retiendrez et n'en substituerez aucun, lona un prétexte quelconque, et vous aurez soin que ces

religieux se trouvent tout disposés et m mesure de partir, au moment où les vaisseaux mettront à la voile.

Vous aurez soin d'envoyer par les navires qui d'ordinaire ne partent qu*en mars de Goa pour Ormuz, une copie de la lettre très-étendue que j'ai écrite le 3 novembre, c'est-à-dire il y a deux jours; et vous y joindrez la lettre que j'écris à M» Gaspard personnellement, pour lui commander de venir au plus tôt nous rejoindre : de sorte qu'ayant reçu notre message en temps opportun il se puisse disposer à prendre la mer pour venir vers nous au mois d'avril de l'année prochaine, et profiter de l'un des navires qui font voile à cette époque dans la direction de l'Orient : car c'est également dans le mois d'avril que nous avons quitté Goa pour nous rendre ici.

S'il arrivait que la mort eût surpris l'un de ceux que j'appelle, vous vous entendrez avec le P. Paul afin d'en substituer un autre : et après que d'un commun accord vous aurez fait choix d'un sujet, vous lui commanderez de ma part, en vertu de la sainte Obéissance, de venir avec les autres ; car j'ai cru devoir imposer par autorité l'ordre de s'embarquer pour venir au Japon, à chacun de nos Frères, afin de ne les point priver de la récompense attachée à l'obéissance. Il me parait essentiel qu'ils amènent avec eux deux coadjuteurs laïques, ou du moins un. Ces coadjuteurs doivent être, non-seulement capables et zélés pour tous les services nécessaires de la vie domestique, si humbles qu'ils puissent être, mais encore des sujets d'une vertu très-éprouvée, et qui inspirent la confiance que, dans toutes les occasions de péché , ils seront à l'abri d'une chute. Et je vous réitère cet avis, à cause de sa gravité. On doit, dis-je, choisir pour cet emploi des hommes ayant donné des gages évidents d'une vertu très-solide ; de qui l'innocence puisse, avec sécurité, se trouver en présence des séductions et des tentations les plus vives, ainsi que ces contrées en offrent d'innombrables ; en effet, mille occasions de péché attirent et font succomber ceux qui

taai UVRE VL-- I.ETTRB QUiiTia&llfi,

s'avancent ^ans précaution sur ce sol, et qvà n'apportent pas assez de prudence pour éviter, assez d'énergie pouy vaincre, lorsqu'ils se présentent, les périls spirituels semés de tous côtés avec une ruse infinie.

Pendant que nos Frères se disposent pour le départ, je vous prie de prendre le temps de voir le gouverneur, et d'en obtenir qu'il écrive au souverain du Japon, et qu'il joigne à sa lettre des présents qui seront remis en son nom à ce prince en même temps que la lettre. Ces procédés seront d'une grande valeur pour seconder dans cet empire la prédication de l'Évangile : notre prédicatioq, déjà toutepuissante par la vertu divine, recevra de cette assistance extérieure un utile renfort, et j'en attends sans témérité cet heureux fruit de voir l'Église de J.-G. devenir bientôt florissante au Japon et y recueillir sans peine un essaim nombreux de néophytes. Mais ainsi que chacun doit être attiré par l'appât qui convient à sa nature, et que les hommes accoutumés à calculer les chances d'un bénéfice temporel seraient peu sensibles à la perspective des avantages spirituels, ne négligez point de faire envisager aux administrateurs des finances royales dans les Indes qu'il s'offre une occasionprecieuse.de créer au Japon de nouvelles sources de revenus, d'une importance considérable pour les finances de S. M. £n effet, il serait aisé d'obtenir que dans le port de Sacaï (1), qui est le marché principal de tout le Japon, une demeure soit assignée par le gouvernement aux agents du roi de Portugal, avec des magasins pour les marchandises d'Europe : et ces marchandises pourraient être échangées avec un riche bénéfice , contre l'or et l'argent d'une pureté parfaite, produits en abondance par les mines de l'empire, et qui sont apportés en grande quantité à Sacaï ; ainsi pourraient être fondés un entrepôt et un comptoir, ce

( (1) Sacaï (BS** 30' N.), dans la province d'Izumi , était [le pins riche des ports du Japon , et l'entrepôt du commerce avec les peuples étrangers. G^étatt une sorte de république que nos auteurs comparent à celle de Veniso : El eonstttntkui et sa police étaient admirablei.

UYBE VL— LETTRE QUATRIÈME. iftt

qui serait d'un immense avantage pour le trésor de S, M. portugaise.

Sans Fattrait de cette espérance, je crains malheureusement, — et je voudrais que ce soupçon de ma part fût vain et sans fondement; — je crains, dis-je, infiniment que l'on ne puisse déterminer les agents des finances royales dans ces contrées à expédier vers le Japon un puissant navire au nom de S. M., dans le but unique d'y transporter des apôtres de TÉvangile ; mais nous serons heureux encore, si des circonstances étrangères donnent occasion que J.-C. soit annoncé : nous estimerons un gain que le Royaume du Ciel soit cherché comme un bien accessoire de la fortune terrestre, et que les ministres de Dieu, nécessaires pour la rédemption des âmes, soient transportés où les appelle la maturité des moissons, sur un vaisseau destiné spécialement à la création toute temporelle d'un établissement de commerce. Enfin, si l'état des affaires et les raisons de gouvernement ne permettaient point d'envoyer à cette heure un ambassadeur avec un vaisseau, le gouverneur des Indes pourrait, au nom de S. M. ou de son autorité personnelle, accorder comme une grâce à quelqu'un de ses parents ou des personnes qu'il prot^e, le privilège d'une ambassade indépendante, et le droit exclusif du commerce avec le Japon , ce qui donnerait d'immenses bénéfices. Cette personne, j'en ai l'assurance, s'çoipressierait d'armer à ses frais un solide bâtiment de commerce i se promettant de cette entreprise une fortune très*évidente et pour ainsi dire infaillible.

Vous connaissez les riches marchands de cette place , les ressources et l'ambition de chacun d'entre eux; afin de faire naître en eux un espoir très-fondé de s'enrichir au Japon , espoir qui devra tourner à l'avantage de la religion, ofl'rez-lcur, ofl'rez à tous ceux à qui dans votre pensée ce peut être avantageux, la liste, que je vous adresse avec cette lettre , des marchandises qui se trouvent en a)H)nâaqce dans les Indes, et qui se placeraient a\i Japon A

très-haut prix, et d'une manière immédiate. On devrait rassembler une quantité considérable de ces marchandises sur un navire qui serait envoyé dans ce pays; et si leur propriétaire hésitait à courS les dangers du voyage , il pourrait charger de ses intérêts un mandataire ayant sa confiance : nous-méme , nous nous emploierions avec zèle pour faire écouler plus rapidement les objets importés ; et d'après la connaissance que nous avons du pays, nous pouvons promettre un bénéfice très-considérable aux commerçants qui viendront. Si ces avis de votre part sont donnés dans la saison favorable , et s'adressent à qui il convient, vous rencontrerez des personnes que la perspective de s'enrichir à coup sûr décidera sans peine à tout vous promettre. Dans ce cas on n'aura point à craindre qu'on ne choisisse pas un navire sans solidité. Le bâtiment auquel on confiera des intérêts aussi graves, sera nécessah-ement dans le meilleur état qu'on le pourra trouver; on n'y épargnera ni les soins ni les frais; et nous aurons au moins cet avantage, de faire passer sur ce même navire les apôtres de l'Évangile, pour les envoyer avec une sécurité parfaite, aux lieux où leur présence est nécessaire à cette heure. . Vous connaissez toute ma pensée sur la manière la plus favorable de faire passer nos Confrères des Indes au Japon : j'ajouterai ce dernier avis , qui est le fruit de l'expérience: celui qui veut faire cette traversée rapidement et avec sécurité doit quitter le port de Goa au mois d'avril, et celui de Malacca au mois de juin ; faîtes donc en sorte que le navire qui devra se rendre au Japon ait sa cargaison complète , qu'il soit abondamment pourvu de provisions et d'agi'ès de toutes sortes, et qu'il soit en mesure défaire voile, soit de Goa, soit de Malacca, au temps que j'indique ; que les maîtres de ce navire ne se laissent séduire par aucun intérêt pour se détourner de leur route, et pour descendre en aucun pays de la Chine, même sous le prétexte d'affaires commerciales d'une extrême importance ou sous celui de prendre des vivres, car

on a dû s'en pourvoir abondamment ailleurs : que Ton ne descende pas dans les îles qu'on rencontrera, pour y faire le commerce ; qu'on s'y arrête uniquement en cas de nécessité, pour prendre de l'eau, et en toute hâte. Que l'on comprenne en eflfet, et que l'on croie, d'après l'expérience, qu'il faut naviguer en ligne droite et n'interrompre son voyage par aucune relâche en allant de Malacca au Japon, si l'on ne veut courir les risques les plus graves ; autrement on s'expose, non-seulement à des retards pénibles et ruineux, mais à des dangers pour ainsi dire infaillibles. La perte seule du temps se peut apprécier, si l'on compare la durée entre les termes des voyages. Bn quatre mois et demi , pour prendre le plus long intervalle, on va directement de Goa au Japon : si l'on se détourne pour aborder en Chine, à peine le navire atteindra le Japon, dixsept mois après être parti de Malacca.

Sachant en même temps combien l'avarice et la séduction d'une fortune immédiate ont d'empire sur les esprits des marchands, et peuvent leur inspirer des résolutions subites, lorsqu'une fois ils croient tenir ce qu'ils ont espéré, il me paraît utile que vous avisiez à leur rendre impossible une opération en Chine, et que vous veilliez vousmêmes à ce que le navire ne reçoive pas à son bord une quantité de poivre au delà de ce qui peut défrayer un commerce d'échange avec le Japon. Si nos marchands se voient détenteurs d'une telle abondance de cette marchandise, que le demeurant et comme le rebut de leur trafic en Chine doive abondamment suffire à la vente chez les Japonais , on aura peine à les empêcher , lorsqu'ils seront à portée des marchés de la Chine, de suivre les dictées de leur intérêt présent et d'interrompre leur voyage, quels que soient les conseils inspirés par la saison et les réclamations des passagers. Ainsi, lorsqu'on chargera le navire sur lequel seront mis nos Pères, obtenez des personnes qui ont l'autorité qu'il n'y soit pas embarqué plus de quatre-vingts caisses de poivre : tel est à peu près le

186 tïSBE \L —LETTRE QUATRIÈME.

nombre qui peut s'en écouler à Sacaï, rapidement et avec un grand bénéfice.

Une autre précaution que je vous conseille, et qui sera très-efficace, afin de réprimer les vues intéressées des capitaines, sera de prier le seigneur gouverneur, qui vous accordera facilement cette grâce, de faire exprimer en termes formels, dans la commission écrite qui sera remise au patron du navire allant en ce pays et par laquelle il lui confiera le soin de transporter au Japon nos Confrères, qu'il lui interdit absolument de prendre terre dans les ports de la Chine, pour y faire le commerce. En effet, pour qui se propose d'aller de Chine au Japon, la limite extrême du départ est fixée au 1" d'août, de sorte que si l'on ne met pas à la voile ce jour-là au plus tard, afin de profiter des vents alises , qui doivent régner un mois encore, les gens qui ont l'expérience de ces mers désespèrent qu'on puisse pour cette année parvenir au Japon. Or, il est évident qu'en partant de Malacca vers la fin de juin, si l'on s'engage en des affaires dans les ports de la Chine, on ne sera point en mesure de reprendre la mer au commencement d'août, et les délais obligés d'un séjour feraient perdre l'occasion de se rendre au Japon ; l'on se verrait obligé d'attendre, à la nouvelle année, le retour de la mousson (1), — car c'est ainsi qu'on appelle cette aire des vents et de la température qui favorise les voyages en cette dù-ection, et qui revient seulement et se forme régulièrement à cette époque de l'année,

(ij Les moussons sont des vents réglés et périodiques qui régnent pendant six mois environ dans une direction , et pendant les six mois suivants dans la direction opposée. 11 règne dans les parages sujets aux moussons des courants de mer formés dans le même sens que les Tents.

Entre l'Inde et les Moluques , les vents d'Est durent de janvier en juin, et les vents d'Ouest d'août en novembre. Entre juin et août il n'existe pas de vent fait, et souvent alors on éprouve des tempêtes venant du Nord.

Vers Banda (dans les Ifoluques) les vents d'Ouest ne cessent qu'en mars, et à cette époque les vents d'Est reprennent avec violence.

Dans la mer de la Chine , les vents d'Ouest régnent en juin et juillet : c'est le temps où Ton va de la Chine au Japon. On revient en février ou mars» époque des, vente d'Est et c(e Nord-Est.

1^199 Yl« — I^riR^ QUATRIÈME. 1^7

—et pes retards devant causer un très-grave préjudice à }a prédication évangélique, que sa majesté prend à c(Bur plua qu'aucxm autre intérêt du monde, le gouverneur déclarer rait de la manière la plus absolu^ qiie la personne qui se rpi^d coupable d'une infraction de ce genre commet un acte de rébemoîi formelle et volontaire contre les ordresi du roi. C'était, ajoutera-t-il, à la seule condition, stipulée dans les former, qu'on ferait route en ligne droite et sans relâcher nulle part, que le capitaine a reçu la mission de transporter nos Pères; autrement, et d'après la volonté du roi , si le capitaine n'avait pas contracté cet engagement, on les aurait mis sur un autre navire, et confiés aux soins d'un autre capitaine.

Vous enverrez à nos Cqpfrères qui résident au cap ComoriQ wne copie de la lettre très-étendue que je vous ai adressé^ le 3 novembre. Aussitôt que nous seront apparues des espérances positives du côté de MéaQo, je m'empresserai de vous en écrire avec de grands détails;, wsi qu'à nos Frères de Coïmbre et à nos Pères de V^gj^ .

Si Dominique Garvalho n'est pas encore ijp|ti^||^>faGerdoce , vous prierez le seigoeur évêque de fiMlicé^ biei^ l'ordonner.

Vous ferez en sorte de conserver l'amitié de Ruiz Gonçalez et de vous Je concilier par la déférence la plus absolue , car U est de notre intérêt qu'il nous soit favorable, les chrétiens du cap Comorin étant confiés à ses soins , et les Pères de notre Compagnie , qui sont chargés des œuvres de le^ religion dans cette contrée, se trouvant tous les jours et dans iqille circonstances dans le cas de recourir à la protectiop de ce personnage.

Je désire avoir par vous des nouvelles de Melchior Gonçalez et du collège de Baçaïm \ des Franciscains qui occupaient ce collège : je désire connaître si des Frères de leur Ordre sont venus récemment' du Portugal; si le collée de Baçaïm, remis ainsi que vous le savez, dans les mains de notre Compagnie, continue d'être administra

par elle, et si Ton a lieu d'espérer que cet état de choses se perpétuera : vous aurez soin , dans vos premières lettres de me parler avec étendue de ces différents sujets.

Vous ajouterez ce qui regarde le P. Nicolas : quels fruits il recueille de ses travaux à Coulan ; s'il poursuit avec zèle l'œuvre que je lui ai très-vivement recommandée , et qui est très-essentielle, afin d'initier aux lettres les enfants chrétiens de Comorin et de seconder nos Pères qui sont envoyés dans ces contrées ; je vous prie et je vous conjure de nouveau, ne permettez qu'aucun de ces Pères manque de rien absolument; allez par votre vigilance audevant de toutes leurs demandes et même de leurs désirs; servez-les 6n toute occasion par votre influence auprès du gouverneur et de l'intendant des finances de S. M., afin qu'ils soient pourvus de tout le nécessaire; enfin, dans les cas d'urgence absolue, et lorsque vous ne pourrez les assister différemment d'une manière expéditive, venez momentanément à leur aide avec les ressources propres de votre collège.

Je désbe aussi connaître par vos lettres si les prédicateurs de notre Compagnie que l'on attendait de Portugal sont arrivés à Goa,. (jiiel en est le nombre, quels senties talents dfe chacun .^tets^^ étaient arrivés, vous auriez

égard avant toutef ^^âKileSi, en les distribuant, au besoin qui se fait sentir d'uii^éiBbellent prédicateur dans la cité de Cochin, besoin qui m'est très-avéré.

Tout ce que je vous écris, l'est également pour le P. Paul, à qui vous le communiquerez; c'est à lui qu'appartient le devoir d'assigner aux prédicateurs tes lieux de leur mission, et de les envoyer en vertu de son autorité.

Deux bonzes japonais partent pour aller vers vous; ils se sont formés dans les académies de Méaco et de Bandou. Appliquez-vous à vous concilier leur amitié par tous les témoignages d'une charité parfaite. Les Japonais , en général , sont vivement touchés par les égards et par les procédés affectueux.

Ne né^gez aucune occasion de gagner Fentière faveur du seigneur évoque ainsi que du vicaire épiscopal; donnez-leur des marques d'un dévouement et d'une vénération absolus, obéissez à leurs moindres signes, et soyezleur soumis en toutes choses : ils sont en effet nos supérieurs : que tout ce que vous aurez à traiter avec eux le soit avec une déférence et une humilité de votre part qui en rende la conclusion mille fois plus simple et plus rapide.

Je vous en prie de nouveau : pour le départ des Pères que j'ai appelés et que vous devez faire embarquer au temps indiqué, que votre diligence soit extrême et ne laisse rien à désirer. Si Dieu favorise nos desseins et seconde nos travaux, vous devrez recevoir avant une année des lettres de nous datées de Méaco.

Que Notre-Seigneur vous comble d'autant de grâces sur cette terre, et d'autant de gloire dans le Paradis, que j'en désire pour moi-même !

De Cangoxima, le 5 novembre 1549.

A ce qui précède et que j'ai dicté, j'ajoute ceci de ma main:

Au nom de votre amour pour Dieu Notre-Seigneur, je vous conjure de vous occuper avec zèle de vous concilier l'amitié sincère de tous nos Confrères de la Compagnie, et de chacun d'eux en particulier. Vous serez assuré d'y parvenir, si vous consolez ceux qui sont près de vous par de bonnes paroles et par des témoignages d'affection, ceux qui sont éloignés par des lettres fréquentes et pleines de charité.

Je désire singulièrement que vous ayez un lieu et une heure déterminés , pour donner aux ignorants un enseignement régulier de la doctrine chrétienne : je désirerais même que cet enseignement eût lieu dans l'église épiscopale, et que, dans la même église, vous pussiez, les dimanches et les jours de fête, prêcher le matin au peuple

l90 LtTiË tt — tfilrrHB CaMQOlfiMB.

du haut de la chaire sacrée, fet, dans ratn-ës*midi, expliquer aux esclaves et aux eufants des chrétietis les articles de la foi dans la langue qui leur est familière, ainsi que je faisais lorsque je résidais en cette place. Je vous le recommande, afin que vous montriez l'exemple à nos Frères.

Je votis Conjure aussi frès-vivement de m'écrire de la manière la plus détaillée touchant l'état intérieur de ita^ ame. Ne savez-vous pas avec quelle joie j'apprendrais^ vous-même les nouvelles, que je désire avec l'ardetir et la sollicitude la plus vives , de vos progrès dans la perfection? Au nombre des nouvelles qui me seraient les plus précieuses, serait, à mes yeux, l'assurance qui me serait donnée par de nombreux et unanimes témoignages, de l'aflftection sans réserve qu'éprouvent potir vous nos Confrères de la Compagnie, ceux qui demewent sous le même toit, et ceux qui habitent dans le voisinage, enfin ceux qui sont répandus au loin dans les autres résidences ou missions. Ce me sera sans doute une joie très-sensible de savoir que tous ces Confrères vous sont chers ; mais ce ne sera que la moitié de ma joie : afin qu'elle soit complète, il est néfcessaire que je sois pleinement convaincu, (Jue vos sentiments à leur égard sont ceux d'une charité parfaite, et qu'en retour vous êtes l'objet de leur absolu dévouement.

Adieu. A vous dans le Seigneur.

François.

LETTRE V

A D. Pedrtt dfe SIlTa, soiiTenieiir de Blalaee*.

Si nous devons aux ténts favorables notre heureuse arrivée au Japon, nous ne la devons pas moins , seigneur, à tos bienfaits; car pour favoriser ce voyage^ après la miséricordieuse Providence dé Dieu notre souTerain Maître ,

LtfBE VI. — LETTRE CINQUIËME. l91

nous sommes îtiflniment redevables, et nous le déclarons avec reeotlnaissatltë, à votre généreuse amitié. Lorsque nous nous disposions à partir, ne nous avez-vous pas pourvus de la manière la plus empressée d'une grande abondance de provisions, ne nous avez-vous pas choisi le meilleur navire qui Ait à votre disposition, ïie nous avez- Totts pas procuré tout ce qui pouvait nous être utile? Vous aVËz, par votre protlBction toujours présente, et par l*ailt6rité de votre nom, fait évanouir toutes les difficultés et les occasions de retard ; et, pour comble de grâces, vous nous avez fait présent d'un grand nombre d'objets précieux destinés à concilier la faveur, pour nous si nécessaire, des souverains de cet emph'e.

Nous sommes descendus sains et saufs, avec ces présents, grâce à la protection divine, le 15 août, jour de gloire et de bénédiction, jour de l'Assomption au ciel de la Mère de Dieu, dans Cangoxima, pays natal de Paul de Sainte-Poi ; à cause de lui, nous avons reçu l'accueil le plus amical du gouverneur de la ville, de l'intendant civil et de tous les habitants. Ce fidèle compagnon, Paul , a fait bientôt paraître le zèle d'une religion professée du fond de l'âme; ses nuits et ses jours ont été consacrés sans interraption à annoncer la religion de J.-C, et à la prêcher à ses parents, à ses proches, à ses amis de tout âge et de toute condition , avec un si heureux succès , qu'à cette heure où j'écris , sa mère et sa femme , toute sa parenté et ses alliances des deux sexes, et un très-grand nombre de ses amis et de ses connaissances lui ont dû leur conversion.

Cette contrée, autant que jusqu'à présent j'ai pu m'en convaincre, est si parfaitement disposée et mûre pour recevoir la semence de la doctrine céleste, que l'on peut se promettre avec confiance d'y recueillir les fruits spirituels les plus abondants. Les hommes de cette nation accordent à la vérité un souverain empire sur Terreur. Les écarts de leur vie ne prescrivent jamais contre l'autorité de la raison ;

192 LIYBE TI. — LETTBE GINQUilUiB.

le plus souvent même ils ne pèchent que par ignorance, et de manière à se rectifier, s'ils sont éclairés. Aussi la vie mauvaise laisse en quelque sorte chez eux l'empire de la raison dans son intégrité, et ne parait jamais en rébellion ouverte contre ses lois : c'est plutôt l'efiFet d'un écart accidentel et passager, une chute insensible et qui tient la conscience en peine : la licence qui s'abandonne à ses passions, en réduisant la raison au silence, n'est point devenue naturelle chez les Japonais, comme chez les peuples où l'on pèche avec délibération et par une audacieuse malice.

Déjà nous nous serions rendus à Méaco, où résident l'empereur et les principaux seigneurs de la nation, si les vents étaient favorables à ce voyage. On dit qu'après deux mois les moussons qui y conduisent seront entièrement formées. Alors, si Dieu le permet, nous ferons la traversée , et je pourrai croire d'après mes yeux à toutes les merveilles qu'on raconte sur cette capitale de l'empire, japonais : on affirme que le nombre de ses maisons peut être évalué à 96, 000. Deux Portugais qui y sont allés, et dont l'un est encore au Japon, prétendent que Méaco leur a paru plus considérable que Lisbonne. Toutes les maisons sont des mêmes matériaux que les nôtres, et pareillement construites à plusieurs étages. L'année prochaine, avec la permission de Dieu, après avoir tout vu de mes propres yeux, je vous en écrirai de longs détails.

J'espère infiniment en la Providence favorable de Jésus- Christ , et mon cœur est plein de cette opinion, qu'une grande partie de la nation japonaise, à cause de l'autorité qu'exerce la raison sur elle, et qui m'est pleinement évidente, embrassera notre sainte religion. Or, de ce fruit immense et que nous avons des motifs certains de prévoir, la plus grande partie doit être attribuée à votre généreuse charité, qui nous a protégé de parole et d'action, par votre intervention personnelle, et lorsqu'il était nécessaire, par des ordres écrits pleins d'autorité, enfin par des présents magnifiques tirés de votre propre bien, destinés à nous con-

cilîer la faveur de Tempereur du Japon; vous avez fait disparaître des difficultés infinies et insurmontables à notre faiblesse, et fait réussir notre dessein d'aller annoncer la loi de J.-C. dans un nouvel empire. Par un résultat naturel, et avec la grâce de Dieu, vous aurez accompli et mis en lumière avec un entier succès ce que le seigneur Comte Amiral, votre père, avait heureusement commencé : votre mérite sera d'autant plus grwad devant Dieu , que le bien qu'il a procuré par les etpèditiOii& navales qu'il a entreprises et souvent renouvelées, ne consistait qu'en des domaines et des trésors terrestres acquis à la couronne de Portugal, et que vous, infiniment plus heureux, en secondant si noblement notre navigation, vous avez procuré l'étemel avantage du règne de J.-G. et la propagation de la gloire divine.

Je vous parle aujourd'hui ce langage, afin de vous faire comprendre combien vous êtes redevable envers Dieu, qui vous a choisi pour une œuvre si grande, et qui a déposé dans le plus profond de votre âme le glorieux ûémt de dilater notre sainte religion sur ces rivages d'Asie. Croyez-moi, celui qui aura cherché premièrement le royaume de Dieu, ne saurait manquer de recueillir avec plénitude les avantages humains. Le roi lui-même, si je ne me trompe, et son royaume, dont vous administrez les intérêts avec un zèle et une fidélité si parfaits, peuvent se promettre de merveilleux avantages de notre voyage au Japon.

Sacaï, place maritime et le principal marché de l'empire, n'est qu'à deux journées de Méaco : il sera facile, avec l'assistance de Dieu, d'obtenir dans cette ville le droit de résidence pour les agents du roi de Portugal, en même temps que la faculté d'élever des magasins pour y déposer les denrées de l'Inde et de l'Europe, afin de les échanger à loisir contre les marchandises les plus précieuses de l'empire japonais, les métaux, les ouvrages d'art et les productions flu sol; l'argent surtout et l'or, qui sont im-

portés en abondance de la plupart des îles, sur ce marché, l'entrepôt le plus considérable de l'empire.

Pour rendre plus faciles ces relations si aTantagepses entre les deux peuples , J'essaierai de faire comprendre au souverain du Japon qrfîl ferait bien d'envoyer un ambassadeur dans l'Inde, afin que celui-ci, ayant vu toutes les ressources et les commodités de la vie qui s'y trouvent en abondance et qui manquent au Japon, en fasse à son retour naître le désir chez les siens, et les rende plus empressés pour accueillir les termes d'up commerce d'échange. Il en devra résulter la conclusion entre le vice-roi des Indes et le souverain du Japon des articles généraux de ce commerce, et surtout la fixation des règlements de la douane et de la perception des droits, en faveur du trésor portugais, dans le port de Sacaï.

J'espère, avec la grâce du Seigneur Jésus, pouvoir vous écrire avant deux ans que nous avons dans Méaco même me église consacrée à Dieu, sous l'invocation de sa très- 5^te Bfère no^re souveraine : et tous ceux qui dans la suite navigueront parmi ces îles, pourront, dans les effroyable^ tourmente? de l'archipel de Chine, invoquer JJlptre-pame de Méaco.

Si vpu3 m'accordiez assez de confiance pour me perijiettriB ji'être dans ces contrées votre propre économe, j'osprais vous garantir (jv^e je vous représenterais , accrue d'un intérêt plus que centuple, la quantité de marchandises ou d'argent que vous m'auriez confiée; ce bénéfice serait exempt de tout péril de terre ou de mer, la réalisation en serait certaine, par un bien rare privilège, et jamais avant ypu^ aucun gouverneur de Malacca n'aurait fait d'opération plus innocepte et plus fructueuse. Que si vous désirez connaître la nature de ce commerce extraordinaire, je vous le dirai plus ouvertement. Consentez, Seigneur, à nous remettredes aumônes pour être partagées entre les chrétiens indigents de ces contrées, ceux qui sont déjà convertis et ceux qui le seront dans la suite. Ce placement, je vousl'af-

UYEE VI. — LETTIHE CINQUIÈME. i95

4rme avec la garantie de J.-C. , vous sera rendu plus qu'au ceatuple dans le ciel, saps courir de péril du côté des yepts ni du c0té «des flots , sans apprébiensipn des eiobûches et des armies des pirates.

Je me demandais, ep écrivant ces lignes, si votre esprit ne serait pas indécis avant d'engager cette partie sur l'espéjrance d'un échange avec le ciel, cequiçepen4^ntest}aplus sûre de toutes les chances du monde. Je n'igpore WÊttàl^ vous , messeigneurs les gouverneurs de Malacca-^p-^i Tâme est si haut placée, quoique vous soyez naturiSi^ept pleins d'ardeur pour les intérêts de fortune, vous négligiez le plus ordinairement la voie que je vous enseigne, et qui est l4 plus sûre, pour obtenir pn biénéflce d'une valeur inestimable.

Le pirate notre capitaine est mort ici même, à Gango* xima. Il nous avait servi presque selon nos désu^s pendant toute la navigation : mais nous n'avons pu lui être d'aucun secours au dernier port et à l'heure de sa mort. Il a voulu mourir dans sa superstition ; il ne nous a même point laissé la faculté de lui rendre ce devoir suprême, par lequel nous témoignons notre reconnaissance à nos amis morts dans la foi chrétienne, en recommandant leurs âmes à Dieu : le malheureux a précipité la sienne dans les enfers , où il n'existe plus de rédemption.

Beaucoup de Japonais se rendent à Malacca, déterminés à ce voyage par les récits de notre Paul, qui leur a fait de merveilleux éloges de la grandeur des Portugais.

Je vous en prie et je vous en conjure, au nom de pe que vous devez à Dieu et à cause de votre grand cœur, accueillezles noblement et libéralemept, veuillez les adresser ^vec yotre recommandation à des Portugais riches et honorables, afin qu'ils soient traités avec les plus grands égards , et qu'As reçoive^ uîfe hospitalité généreuse et attentive. Ce géra, croyez-le, pour eux, un singulier attrait afin de leur faire j^mbrasser la religion de J.-C, s'ils vérifient par leur prppre expérience tout ce que Paul leur a fait entendre de9 jPprtugd|4,

196 LIVRE VI. — LETTRE SIXIÈjlÈ.

Dominique Diaz, à qui je confie cette lettre poui' vous, est de mes meilleurs amis, et je ne Taime pas moins qu'il ne m'aime. J'ai pu apprécier par mille bons offices qu'il nous a rendus, dans les rapports continuels que crée une longue navigation, son excellent naturel et sa charité vis-àvis de nous.

Ce serait de votre part le plus signalé des bienfaits, si vous^daigniez acquitter pour moi qui ne le puis, la dette de ma reconnaissance envers un homme qui m'a si grandement obligé.

Oue Dieu Notre-Seigneur prolonge pour de longues années les jours de votre existence et vous ramène plein de santé et comblé de satisfaction, en Portugal, ainsi que vous le désirez, avec votre noble épouse! Adieu.

Gangoxima, 5 novembre 15/i9.

Votre frère en Jésus-Christ.

François,

LETTRE VI

A la Compagnie, à Goa.

Je vous ai écrit l'année dernière de Gangoxima, mes Frères bien-aimés, touchant notre voyage et notre arrivée au Japon, et je vous ai dit les travaux accomplis pour la religion de J.-C. Je vous exposerai donc ce que, depuis ce temps, Notre-Seigneur a daigné réaliser par nous.

Arrivés dans la patrie de notre Paul, nous avons reçu l'accueil le plus affectueux de la part de sa famille et de ses amis. Les entretiens de Pauï^wtat^t^vertis pour la plupari, et ils sont entrés dans I^^hH^^^^ Jéstis-ChrLst. Mais, afin de les bien pénétrer '^s^Bmés de notre religion, nous sommes demeurés au delà d'une année dans la même place, et, pendant ce temps, plus de cent personnes se sont faites chrétiennes. Si le reste des habitants voulait

suivre leur exemple, ni pgfrents ni proches ne leur feraient éprouver aucune contradiction.

Cependant les bonzes sont allés trouver le roi, c'est-à-dire le seigneur suzerain de plusieurs villes, qui jouit d'ailleurs d'un pouvoir très-étendu, et lui ont déclaré que s'il permettait à son peuple d'embrasser la religion de J.-C, toute sa puissance en serait anéantie ; que les dieux de la nation, c'est-à-dire les idoles, tomberaient dans le mépris public ; que la loi du nouveau Dieu se trouvait en opposition directe avec les lois japonaises; que naturellement ses adhérents renieraient les auteurs vénérables des lois antiques, et que ce résultat ne saurait se produire sans ruiner la constitution nationale et sa propre domination; qu'il portât donc ses regards vers les saints législateurs du Japon, et que reconnaissant la loi du nouveau Dieu pour l'ennemie la plus avérée de l'ancienne loi, il édictât, sous peine de mort, la défense pour l'avenir de se faire chrétien. Ce prince, ému par ces discours, fit paraître un édit conforme à la requête des bonzes.

Pendant ce temps, nous étions occupés à instruire les néophytes, à étudier nous-mêmes la langue japonaise et à traduire en cette langue les articles de la foi chrétienne. A l'occasion de la création du monde, nous indiquions en peu de paroles ce qui nous paraissait le plus nécessaire à connaître pour cette nation, un Dieu unique, seul auteur et créateur de l'univers; notion qui leur était tout à fait étrangère , ainsi que celles des autres vérités essentielles au salut, et principalement celle d'un Dieu fait homme. Nous avions soin d'exposer en détail tous les principaux mystères qui apparaissent dans la vie de J.-C, jusqu'à sou ascension au ciel, et les causes du dernier jugement. Après avoir traduit cette œuvre en japonais, non sans de grandes difficultés, nous l'avons transcrite en lettres européennes. Nous l'avons ensuite fait lire aux personnes qui désiraient s'instruire de la religion, afin que les néophytes connussent parfaitement la manière véritable et salutaire d'adorer

Dieu ei N.-S.-J.-C, A la seconde réunion où nous exposions ces doctrines, nos chrétiens témoignèrent y prendre une satisfaction extrême; car ils pénétraient à merveille le sens de nos discours. Les esprits japonais sont éminemment subtils et sensibles à la raison; ils reconnaissent l'évidence de la vérité chrétienne et la fausseté de leur religion, mais ils ne veulent point embrasser la religion de J.-C, par la crainte de leur prince.

Vers la fin de l'année, voyant ce seigneur s'opposer entièrement à la propagation de notre religion, nous avons résolu de passer dans une autre contrée. Nous avons pris congé de nos néophytes, que leur amoiir extrême envers nous pénétrait de douleur, et qui cependant nous rendaient grâces d'être Venus, au prix de tant de peines, leur enseigner les voies du salut; notre départ les a profondément contristés. Nous avons laissé partni eux leur Compatriote Paul, excellent chrétien, pour instruît'é les nouveaux convertis sur les articles de la religion.

Dans une autre ville (1), par où nous sommes passés, le prince nous a accueillis de la manière la plus favorable.

En quelques jours que nous y sommes denieurés, nous àvoEis converti à J.-C. environ cent pét*sonnes. Àuciin de nous ne possédait la langue japonaise., et iiëaniiioins par la lecture publique de notre volume à moitié japonais, et par lé peu de paroles que nous adressions au peuple, nous en attirâmes un grand nombre à la foi de J.-C.

Cosme de Torres a été chargé de diriger ces néophytes, et, avec Joam Fernandez, je me suis rendu à Amanguchi (2), principale place d'un seigneur très-puissant, au dire des Japonais eux-mêmes.

Cette ville renferme plus dé dix mille familles. Elle est entièrement construite en bois. Nous y trouvâmies un grand nombre dé personnes, tant du peuple que de la noblesse,

(1) Finndo (par 33* 35' lat N.). Capitale d'un petit royanmedu même nom. Son port, très-gûr, fut fréquenté de bonne heure par les Portugais.

(2) Amanguchi (vers le 34» N.). Capitale du royaume de Naugato.

qui désiraient vivement s'instruire de la loi de J.-C. Nous résolûmes de suivre Tordre le plus facile et le plus favorable, c'est-à-dire de prêcher deux fois le jour stif les places et dans les lieux publics: nous lisions à haute voix les articles de notre livre, et nous parlions au peuple assemblé sur la religion de J.-C. Quelques seigneurs noua appelaient aussi daiis leurs maisdbS, pour s'instruire plus à Taise touchant notre religiffi^^s n'hésitaient point à prendre Tengagement , si nol^wSetrine leur paraissait préférable à la leur^ de Tembrasser sans diiférer un instant. D'autres entendaient nos discours avec des dispositions mauvaises ; d'autres enfin ne craignaient pas de les tourner en ridicule. Ainsi, toutes les fois que nous passions p»ar les rues de la ville, une troupe d'enfants et dé gelïs de la dernière classe nous suivaient en se raillant et eh insilltant à notre langage. « Voici, disaient-ils, ceux qttî iioti^ font utie loi d'embrasser le culte de Dieu, pour que hôùs soyons sauvés, parce que il n'y a, de salut selon ëtlî, que dans le souverain Créateur du monde et dans son Fils! Voici ceux quî prêchent qu'il est défendu d'avoh* plus d'une épousé ! ))

Us passaient de même en revue, dans leurs railleries insultantes, tous lés autres articles de notre religion.

Nous avions déjà plendant plusieurs jdtirs ètercé le ministère de la prédication, lorsque le roi, qui résidait alors dans la capitale, nous fit appeler, et nous lious i*eridlmeà auprès de lui. 11 nous demanda d'où nous étions venus, éi pourquoi nous étions descendus au Japon. Nous lui répondîmes que nous étions des Européens, envoyés dans ce pays pour y prêcher là loi de Dieu, et que personne, s'il n'adorait dans la vérité et dans la sainteté Dieu et son Ms J.-C, Rédempteur et Sauveur de tous les peuples, ne pouvait être assuré de son salut. Alors, le prince! nous invita à lui exposer la loi de Diéil, et nous lui lûmes la plus grande partie de notre livte; il écouta toute cette lecture, qui dura plus d'une heure, avec une extrëihé attention, et

nois permit de nous retirer. Dans cette ville, où nous demeurâmes un certain nombre de jours, nous prêchions aupeuple, sur les places et dans les lieux publics. Un grand nombre entendait avidement les merveilles de la vie de J.-C, et lorsque venait le rëfeit de sa douloureuse mort, ils ne pouvaient retenir leurs larmes. Cependant, le nombre de ceux qui se faisaient initier à la religion était trèsrestreint.

Voyant le peu de frÉt de nos travaux dans cette place, nous nous sommes dirigés sur Méaco, la ville, comme je vous l'ai dit , la plus considérable de tout le Japon. Nous avons mis deux mois à ce voyage, et nous y avons éprouvé des dangers infinis, toute la contrée sur notre passage étant en conflagration par la guerre. Je ne parlerai point de la rigueur excessive du climat, et des brigands dont les routes sont infestées. A notre arrivée à Méaco, nous demeurâmes quelques jours en attendant une audience du souverain, pour lui demander la liberté de répandre dans son royaume la connaissance de la loi de Dieu; mais nous trouvâmes que l'accès était impossible auprès de lui. Apprenant d'ailleurs que les rois vassaux et les seigneurs n'avaient aucun égard aux volontés du souverain, et cessant de désirer cette autorisation, nous avons préféré d'éprouver par nous-jmêmes les esprits et les cœurs des citoyens, afin de connaître s'ils étaient ou non disposés pour accueillir la religion de J.-C. ; mais à la vue de tous les citoyens en armes , et dans le feu d'une guerre civile, je vis bien que la circonstance était absolument contraire à la prédication de l'Évangile.

Méaco fut autrefois une ville immense : aujourd'hui le fléau continuel des guerres l'a ruinée et toute dévastée. On dit qu'autrefois elle renfermait 180,000 maisons, et je le crois sans peine , car l'enceinte des murs est celle d'une ville bien plus considérable que la ville actuelle. Néanmoins quoiqu'en grande partie détruite , elle contient encore plus de 100,000 maisons.

Estimant donc que la ville de Méaco n'était point assez paisible pour recevoir à cette heure la semence de l'Évangile, nous sommes revenus à Amanguchi , et nous avons présenté au roi les lettres du vice-roi des Indes et de l'évêque de Goa, et les présents envoyés par eux en témoignage û^ leur amitié. Le roi, très-satisfait des présents et des lettres, voulut nous témoigner sa gratitude et nous fit oflfHr une somme considérable en or et en argent. En lui ren^ voyant son présent, nous le priâmes, s'il voulait faire une faveur sensible à des étrangers, de nous accorder le pouvoir de répandre la connaissance de la loi divine dans ses États, et à ses sujets la faculté de la recevoir : rien ne devant nous causer plus de joie. 11 nous l'accorda de trèsbonne grâce. Il fit paraître un édit dans les lieux les plus apparents delà ville, déclarant approuver que la loi céleste fût annoncée dans ses États, et ajoutant que tous ceux qui le désireraient seraient libres de l'embrasser ; en même temps il nous donna pour y habiter une bonzerie vacante. Un grand nombre venait nous y trouver pour connaître la nouvelle religion. Nous prêchions deux fois le jour : et la prédication était toujours suivie d'une très-longue conférence sur la religion. Nous étions continuellement occupés, soit à prêcher, soit à résoudre les questions qui nous étaient proposées. Souvent les prédications avaient pour auditeurs un grand nombre de bonzes et de personnes éminentes, ainsi qu'une foule de peuple : et la maison était tellement remplie que plusieurs ne pouvaient pénétrer à cause du défaut d'espace. Les conférences eurent tant de succès que les auditeurs étaient convaincus par nos réponses de la fausseté de leurs auciennes lois, du mensonge de leurs législateurs et de la vérité de la loi chrétienne. Enfin, après plusieurs jours de controverses et de combats, nous en vîmes plusieurs se rendre, et confesser la foi de J.-C. : et les premiers de tous furent ceux qui, dans les conférences et dans la discussion, s'étaient inontrés les plus hostiles. La plu-

part étaient d'une condition élevée , et après s'être faits chrétiens, ils nous ont bientôt fait paraître un tel dévouement que je ne trouverais aucunes paroles pour l'exprimer. Les nouveaux chrétiens nous exposaient fidèlement les mystères ou plutôt les folies des religions japonaises ; car, ainsi que je vous l'ai dit d'abord, il existé neuf sectes au Japon, toutes fort différentes par leurs préceptes et leurs institutions. Étant au fait des doctrines de ces sectes, nous avons étudié les arguments propres à les combattre. Aussi, chaque jour, nous pressions de questions et d'arguments les bonzes qui empoisonnent les esprits des hommes , et les autres ennemis de la loi chrétienne , jusqu'à ce qu'enfin ils n'eussent plus rien à répondre dans la discussion de leurs principes. Les chrétiens s'applaudissaient de voir les bonzes réduits au silence, et se confirmaient tous les jours davantage dans la foi de J.-C.

Pour les païens qui assistaient aux conférences, ils se sentaient fortement ébranlés dans leurs croyances, en voyant tomber en poussière leurs traditions antiques. Quant aux bonzes, ils en concevaient un profond ressentiment : présents tous les jours à nos enseignements, et voyant sans cesse de nouveaux convertis se déclat-er chrétiens, ils les accusaient avec fureur de déserter là religion de leurs ancêtres pour en embrasser Une toute nouvelle, tes néophytes répondaient qu'ils embrassaient la loi chrétienne, parce qu'ils l'estimaient plus conforme que la letir propre S la raison naturelle, et parce qu'ils nous voyaient t*épohdr6 victorieusement aux arguments des bonzes, tandis que les bohzes étaient muets aux nôtres.

Les Japonais, en général , sont d'un naturel curieux et irieins d'ardeur pour s'instruire. Entre eux, ils ne cessent de préparer d'avance leurs questions et leurs réponses. Us sont surtout désireux d'entendre des explications nouvelles en matière de doctrine. Avant notre arrivée, ils étaient sans cesse occupés, ainsi que nous l'avons appris, à disputer entre eux, chacun pour sa secte, qu'il prétendait

tlVÈE YI. — LEtTRE àlXIÈME. 203

être la meilleure. Mais après nous atoir entendus, laissant là les disputes sur le genre de vie et la doctrine des sectes différentes, tous se sont mis à argumenter sur U religion chrétienne. Il est merveilleux qu'au sein d'une si grande viUe, dans toutes les maisons et dans les autres lieux, la loi divine soit l'objet de la conversation générale. Si je me proposais de vous exposer ici la série des arguments qui oous sont proposés, je ne cesserais jamais d'écrire.

Les Japonais ont une grande idée de la sagesse des Chinois, soit sur les mystères de la religion, soit dans la règle des mœurs et dans les institutions civiles. Souvent ils insistaient sur cette proposition, que si la vérité était telle que nous lé présentions, les Chinois n'auraient pu l'ignorer.

Après de longues confërences et de longs combats, les habitants d'Amanguchi commencèrent h entrer dans ÏÈglisede J.-C. : les uns étalent An peuple, les autres dh lu noblesse: en deux mois Û y eut environ 500 chréU^'ns; ot le nombre s'en accroît tous les jom^s : nous avons lîfu de nous réjouir et de rendre gi-âce k Dieu, en voyant un si grand nombre de personnes embrasser la i-ellgion de J,-C., et nous découvrir les mensonges des bonnes et les secrels de lerirs livres et de leùi's sectes. Car, parmi les nouveaux chrétiens, tous suivàieht des sectes dîiï{?j'etiteî3 : et les plus^ savants d*entre eiix nôtis exposaient le ^^enre de vie et la doctrine qui leur étaient prot)res. Sans là science de ces néophytes, jamais je n'aurais assez profdiidéniènt pénétré dans les mystères des sectes abominables du Japon, et je n'aurais jamais pu les vaincre. On ne saurait croire combien lès chrétiens nous aiment : ils viennent à toute heure nous demander en quoi leurs services peuvent nous être utiles. Naturellement il est vrai les Japonais sont obligeants et empressés; mais nos chrétiens, tant est grande leur amitié pour nous, se montrent affectueiix et dévoilés à l'extrême.

Que DiW dans sa miséricorde les en récompense, et

qu'il nous accorde également, mes Frères, son étemelle félicité!

Amanguchi, 20 novembre 1550.

Votre frère très-affectionné en J.-C.

François.

A des marchanda.

Si, sur la lettre que je vous adresse, vos noms ne sont point exprimés, ainsi que c'est l'usage, n'en soyez pas surpris, car je vous écris uniquement afln de les connaître. Je vous conjure de daigner m'apprendre qui vous êtes, quel est le nom du navire qui vous amène; je désire également savoir quel est l'état des affaires à Malacca. A votre départ de cette ville, avez-vous laissé toutes choses en bon ordre et en paix? Daignez, je le répète, me répondre à ces diffi^rtots égards, par écrit et en peu de paroles : et cepenâflpriyàlÉBez eii bonne part le conseil que je vais vous donner, dejrçrober aux occupations de votre conunerce un ciônri iiitérvalle pour le consacrer à l'examen de votre conscience. Croyez-naoi, cette affaire est de toutes la plus avantageuse ; elle prdt^àssfito bénéfice infiniment plus sûr et plus abondant que l'échange de toutes les marchandises d'Europe avec les fourrures ou les soieries de la Chine, quand même cette opération vous donnerait un gain d'une valeur égale à votre existence. J'ai formé le dessein , si Dieu me le permet, de me rendre auprès de vous dès que vous m'aurez répondu, afin de vous saluer.

Que Dieu, Notre-Seigneur, dans sa clémence infinie, nous conserve toujours sous sa divine main, qu'il nous maintienne dès ce monde, par l'effet de sa grâce, fermes, persévérants, fidèles à servir sa Majesté suprême ! Ainsi soit-il.

D'Amanguchi, le !•" septembre 1551.

Votre frère en J.-C. François,

LETTRE VIII

Al» Compasiilef à Kalaeea.

Qae la grâce, etc.

H y. a quarante jours que nous avons quitté le Japon , où là religion, avec la grâce de Dieu, se dilate d'une manière admirable. Nos Confrères qui m'avaient accompagné sont tous en santé, par la permission divine, dans Amanguchi, ville très-considérable et capitale d'un royaume : je les ai laissés comme une garnison chez ces peuples parmi lesquels un grand nombre a embrassé la foi de J.-C. : de nouveaux prosélytes s'y font instruire 'tous les jours. Je vous donnerai de vive voix de plus amples détails.

Préparez-nous dès à présent tout ce qui est nécessaire pour le voyage des Indes : en même temps assurez-vous d'un vaisseau pour le temps de notre arrivée. Il est d'une importance extrême pour la gloire de N.-S. J.-C. et pour le salut des âmes, que je passe immédiatement de Malacca aux Indes. Envoyez-moi dès à présent ici Joam Bravo avec les réponses à mes ordres.

Bientôt je vous entretiendrai des affaires du Japon, qui seront pour vous, j'en suis sûr, aussi intéressantes qu'agréables.

A cette heure, que Dieu nous garde tous en sa grâce I Amen.

Du détroit de Smgapour (1), 30 décembre 1551.

Le dernier de vos frères.

François.

(1) Singapour n'était qu'un point géographique au temps de notre Saint, un* petite iîe AUnéa à rextrémité de la Péninsule Malaïe(lat. l» 15' N.), et qui donnaUfio» nmn au détroit conduisant en Chine et au Japon. Ce fut seulement en 1B1& qye le génie colonisateur d'un Anglais, sir Slamford Railles, y créa une ville qui a pris en quelques années un prodigieux accroissement.

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