CHAPITRE III
Le plus riche présent que les Indes firent au ciel en ces temps, fut le sacrifice héroïque des màrtyrs^de Manar. Ces confesseurs de la foi, régénérés à peine par la grâce baptismale, offrirent en union au sang de Jésus-Christ leur propre sang et celui de leurs enfants: holocauste béni comme celui d'Abraham, mais consommé par le sacrifice : où les pères répondaient de la foi des enfants, afin de leur gagner la couronne immortelle ; glorieuse victoire, qui fit tressaillir d'une sainte envie les âmes apostoliques des religieux d'Europe, et qui multiplia les vocations à la Compagnie de Jésus et au ministère des missions.
Manar était une île aride, dépendante de Jafanapatam, l'un des royaumes de Geylan (1), et peuplée uniquement de pêcheurs ; son port, à une époque de l'année, était le marché des traficants en perles, et quelques Portugais s'y rendaient pour le même commerce. Les Manarois, entendant parler du P. Xavier, de sa prédication et de ses miracles, avaient envoyé vers lui pour le prier de venir les instruire. Xavier, ne pouvant quitter ses œuvres présentes, leur adressa {Lettres, I, 174) l'un des prêtres séculiers qui étaient avec lui, et ce missionnaire, en peu de temps, baptisa toute l'île. Mais le roi de Jafanapatam {Lettres, I, 161), qui avait usurpéSa couronne sur son frère, et qui tyrannisait ses sujets, apprit avec colère la conversion à la rehgion chrétienne des habitants de Manar. Il commanda sur-le-champ d'aller exterminer tous les habitants qui ne seraient point idolâtres, et ses ordres furent exécutés (1544). Aucun ne dissimula sa foi par le silence ou par la fuite ; six cents victimes furent enveloppées dans le massacre, et l'on vit alors ce merveilleux spectacle de néophytes unanimes devant une mort présente, de pères et de mères répon-
(1) A cette époque, Ceylan était partagée en 9 royaumes : au couchant, Colombo ; à la pointe méridionale, Gale ; au nord de Gale, Tanavaca ; puis Jaule, et Villacana ; Cande, au centre ; vis-à-vis Colombo, Batecala; au nord enfin, Trichinamale, et Jafanapatam, duquel dépendait Manar.