LIVRE IV. — LETTRE QUATRIÈME
gers., La férocité des naturels est extrême, et ils ont coutume de mêler, dans les aliments qui sont offerts aux étrangers, tous les genres de poison. La crainte a détourné plusieurs prêtres d'aller exercer leur ministère auprès de ces insulaires. Mais à la vue de l'immensité de leurs besoins, sans personne pour les instruire, et pour les purifier par les sacrements, je me suis convaincu du devoir où j'étais de m'occuper de leur salut, même au péril de ma vie. J'ai résolu de m'y transporter au plus tôt , et d'offrir ma vie au danger. En vérité, j'ai mis en Dieu toute mon espérance, et je veux, autant qu'il est en moi , obéir au précepte du Seigneur Jésus-Christ : « Qui cherche à sauver son âme la perdra ; qui la perdra pour l^amour de moi, la trouvera {l).n
Cette parole est simple à l'intelligence, mais elle est toute autre dans la pratique. Quand l'heure est venue de perdre la vie , pour ne la retrouver qu'en Dieu ; lorsque les périls de mort sont imminents, et que l'on voit avec évidence que d'obéir à Dieu peut coûter l'existence, on ne sait comment il arrive que la clarté première d^ précepte se trouve obscurcie par de profondes ténèbres. Les plus ïameux docteurs sont impuissants à pénétrer cette admirable sentence, qui n'est compris que de ceux dont Dieu luimême, par un don privilégié de sa grâce, s'est fait le maître intérieur. C'est dans ces rencontres que se révèle au grand jour la réalité de notre faiblesse et l'infirmité de notre nature. Mes amis me conjuiiièat de ne point aller vers un peuple aussi barbare ; voyant (ju'ils n'avaient rien obtenu, ni par prières, ni par larmes, ils m'apportèrent à l'envi les remèdes les plus propres à conjurer tous les poisons : mais j'ai tout refusé, de crainte que la quantité de ces remèdes ne me chargeât d'un autre fardeau , celui de la crainte, dont jusqu'alors je me trouvais eî^mpt. J'avais mis toute mon espérance en l'appui de la divine
"ti
(1) Matt., XVI, 25.
i.'^^mpt-