LIVRE V. — LETTRE DEUXIÈME
tortures des tyrans , que de se voir dans la nécessité d'assister, témoin impuissant, à la ruine actuelle et instantanée de l'ouvrage j qui se trouvait, pour ainsi dire, accompli par nos eflfofts, et par ceux d' autrui, après un long intervalle de temps, et par la persévérance la plus laborieuse. -'
On annonçait ici, comme un fait certain, que le roi de Ceylan envoyait à votre majesté des dons magnifiques , en rétour des bienfaits sans nombre qu'il reçoit de vous tous les jours. Que votre majesté considère qu'en sa personne règne à Ceylan l'ennemi le plus violent et le plus acharné de J.-G. : et ce qui est pour ainsi dire inouï, pour combattre la cause de J.-C, et pour opprimer la religion de tout son pouvoii-, il s'autorise et il s'arme de votre protection, de votre faveur et de vos bienfaits. Les faits parlent d'eux-mêmes ; mais peut-être il vous déplaira de les en-»^ tendre ; aussi je ne les exprime qu'à regret, craignant, sur^ toutes choses, de le faire inutilement. Car les personnes qui préjugent l'avenir, par l'expérience qu'elles ont du passé, oiit de graves motifs de craindre que votre majesté ne continue à témoigner par la suite, à cet ennemi pubti et passionné de J.-C, plus de faveur, qu'aux saints prêtr qui se consacrent aux intérêts de la religion dans l'île de Ceylan; les témoins du scandale trouvent, dans l'évidence des faits, une occasion naturelle de s'exprimer ouverteméïit, et de proclamer très-haut ce que je vous demande, sdj^eur , la permission d'exposer ici ; qu.e l'empire des IridëS n'est pMs une occasion pour vous d'étendre le règne de J.-C, mais celle d'amasser de nouveaux trésors, et d'acquérir pour vous et vos serviteurs les seuls avantages temporels.
Je supplie votre majesté de me pardonner, si j'exprime la réalité dans toute son évidence et sans voiles. Je m'y vois obligé par le véritable et sincère amour, et par le zèle dont je me sens, seigneur, animé pour votre personne et .^ pour votre, ialut : et je crois entendre la sentence divine ^^
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qui sera prononcée au dernier jugement, ou plutôt qui doit se révéler à vous à l'heure même de votre mort ; personne, si puissant qu'il soit, ne saurait échapper à cette nécessité suprême; personne par ses propres ressources, ou par le secours d'autrui, n'a la vertu de s'y soustraire. Je conjure donc votre majesté de ne point mettre sa confiance dans les ordres solennels et multipliés que sa piété pleine de sagesse fait exprimer dans les lettres royales adressées au vice-roi , aux gouverneurs , et à tous les officiers royaux dans les Indes, dans lesquels sont recommandés sur toutes choses les intérêts tle la religion, et la protection qui lui est due. En effet, seigneur, moi qui juge des faits par mes propres yeux et dans la réalité, je sens véritablement qu'il ne reste plus aucune espérance que vos ordres soient jamais effectivement et sérieusement obéis; et ce n'est pas une des moindres raisons qui m'ont fait diriger mes pensées vers le Japon, et m'ont inspiré de fuir jusqu'aux îles de l'extrême Orient, afin d'y employer plus utilement mes efforts que Je n'ai pu le faire ici. JLe P. F. Joam doit soumettre à votre majesté différentes observations touchant nos malheureux chrétiens de la côte de Comorin. Daigne votre majesté concevoir envers eux des sentiments de misiéricorde, et condescendre à devenir leur père : ne sont-ils pas orphelins depuis la mort de Miguel Vaz, leur excellent et très-véritable père ? . Voici quarante-cinq ans déjà qu'un évêque arménien, appelé Jacques Abbutià (1), travaille ici pour le service de Dieu et pour celui de votre majesté : ce personnage est aussi chéri de Dieu pour ses vertus et sa sainteté , qu'il se trouve négligé et dédaigné de votre majesté et de la plupart des personnes qui représentent votre autorité dans les Indes. Mais ses mérites sont l'objet d'une spéciale
.(1) Le titre à'abbuna se donne fréquemment aux, évêques orientaux. En arabe, abbuna signifie notre père. ^^ . ,
Le prélat, dont il est ici parlé, reconnaissait la suprématie du Saint- Siège.
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protection de Dieu; sans cloute nous n'avons pas ëte' jugés dignes de servir d'instruments à la Providence pour consoler ses serviteurs. Seuls, en effet, les Pères de Saint-François se sont charges du prélat , et lui prodiguent de tels soins de charité que rien ne saurait les égaler; sans leur secours, depuis longtemps le saint vieillard aurait cessé de vivre par l'effet de la misère. Qu'il me soit permis de vous exprimer les sentiments de mon âme : je prends la liberté de conseiller à votre majesté de faire écrire à ce vénérable prélat, en votre nom et dans des'termes remplis d'égards et de bienveillance : ces lettres pourraient contenir une invitation, que l'on montrerait au besoin, adressée aux gouverneurs et aux trésoriers royaux, et spécialement au gouverneur de Cochin, afin qu'on rendit honneur à l'évêque, qu'on lui offrit une généreuse hospitalité, qu'on l'entourât d'égards et de bons offices, en tout ce qu'il poûr^, rait demander ou désirer. En vous écrivant ces choses^ je n'ai point en Yue les seuls intérêts du pieux prélat, ill;:f# le désir de lui être agréable, et j'ai cru plutôt servir votr0^ majesté. En effet, grâce à la parfaite charité des Pères Franciscains, rien ne manque à cette heure à Jacques Abbuna ; mais votre majesté a gi'andement besoin de la protection et des prières d'une personne aussi avancée dans la faveur de Dieu: et par ce bienfait elle s'en peut rendre digne. L'évêque a droit à toute votre faveur à cause des travaux infinis dé son apostolat dans la chrétienté de Saint-Thomas: et maintenant, au seuil de la décrépitude, il s'est soumis avec une parfaite obéissance à tous les rites et à toutes les pratiques de notre sainte mère l'Église romaine. Je sais que votre majesté est dans la coutume d'écrire aux Pères de Saint-François : sous le même couvert pourrait être adressée la lettre à l'évêque armé- nien, que je vous prie de faire écrire dans les termes les plus bienveillants et les plus affectueux.
Que Dieu Notre-Seigneur fasse profondément pénétrer en l'esprit de votre majesté la connaissance parfaite de sa